Encore une charge (de trop) contre la Résistance en Haute-Savoie!

Une nouvelle charge vient d'être publiée contre la Résistance en Haute-Savoie, signée de son habituel contempteur qui s'enfonce dans la caricature et la plus malsaine des réécritures du passé. Plus grave encore, ces propos funestes sont publiés dans un ouvrage scientifique collectif dans lequel ils détonnent singulièrement.

L'ouvrage L'étoffe des héros? L'engagement étranger dans la République française, sous la direction de Marie-Laure Graf et Irène Herrmann qui est récemment sorti de presse (Georg, 2021) a certes un titre prometteur. Et il propose plusieurs contributions fort intéressantes sur une thématique qui ne l'est pas moins. Malheureusement, il contient aussi un article tout à fait déconcertant de ce même Claude Barbier qui ne cesse depuis des années de s'en prendre à la Résistance en Haute-Savoie avec des postures sentencieuses qui prétendent nous faire prendre des vessies pour des lanternes (il en a déjà été question dans ce blog ici et ici).

Une première observation s'impose tout d'abord: l'ouvrage est consacré à l'engagement étranger dans la Résistance française, et il développe bien cette thématique. Mais il n'en est pas du tout question dans le brûlot de Barbier intitulé "Quand l'État s'évapore... Assassinats, meurtres et exécutions sommaires. Haute-Savoie 1943-1944" (sic), dont le contenu n'a absolument aucun rapport avec le thème annoncé.

Et quel est ce contenu? Il s'agit de prétendre que la Haute-Savoie aurait été marquée, au cours de ces deux années, par des règlements de compte n'ayant rien à voir avec la guerre, l'Occupation allemande, le nazisme, le fascisme et la lutte de libération, au prix de plusieurs centaines de victimes. Il s'agit d'insinuer aussi que "l'arrivée en terre savoisienne de milliers d'oisifs qui refusaient d'aller travailler pour le compte de l'occupant allemand, chez lui au surplus, participa à l'envol d'une délinquance que les autorités avaient peine à recenser, à endiguer et plus encore à combattre" (p. 218) (sic).

Il ne s'agit pas ici d'un travail historien, attentif à la double posture de "sauve-mémoire" et de "trouble-mémoire", pour reprendre la belle formule de Pierre Laborie, c'est-à-dire un travail par lequel une prise en compte de la complexité des situations et des faits est effectivement développée, mais sans équivaloir pour autant à une réécriture mensongère.

La prose de M. Barbier est une charge contre la Résistance qu'elle ne se contente pas de dénigrer, mais qu'elle criminalise d'une manière unilatérale, sans arguments scientifiques particuliers. C'est un récit non pas en noir et blanc, mais en blanc et noir, dans lequel tout est renversé sans aucune nuance. En anglais, fake news.

Bien sûr, l'histoire doit exercer son regard critique sur tous les faits du passé et elle ne doit pas renoncer à expliquer et comprendre en mettant à distance les "mythistoires", selon l'expression de Jocelyn Létourneau, dont le passé est parfois l'objet. C'est pour cela qu'il nous faut relire l'important texte que l'historien Jean-Marie Guillon avait consacré à la réédition d'un ouvrage publié juste après la guerre par des survivants du maquis des Glières :

"La tâche de l’historien est de restituer les événements passés, dans toutes leurs dimensions, de compléter grâce à des sources nouvelles des versions antérieures ou de les rectifier si erreurs il y a eu, mais elle est surtout de comprendre et faire comprendre. Il est nécessaire de rétablir, par exemple, la réalité des chiffres, en général erronés, souvent excessifs, qui ont été diffusés pour soulever la colère ou l’enthousiasme, pour des raisons de propagande, et qui ont été rarement rectifiés par la suite. Il est normal de restituer les événements et de les ramener à des dimensions plus modestes quand il y a lieu. Mais faire de l’histoire n’est pas collecter les "faits", sans se demander ce qu’est un fait, sans s’interroger sur les niveaux de perception, sur les motivations et les grilles de lecture des divers acteurs ou commentateurs, sans questionner toutes les sources, y compris celles qui paraissent les plus "objectives" (notamment lorsqu’elles sont fabriquées sur le champ avec des intentions qu’il faut percer, des rédacteurs et des destinataires dont il faut connaître les calculs ou les responsabilités).

On en revient toujours à Marc Bloch qui relevait que, "longtemps, l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts éloge ou blâme", or, « à force de juger, on finit presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer" [Apologie pour l'histoire ou métier d'historien]. Marc Bloch a été l’un des premiers à s’intéresser aux rumeurs de guerre dont il était le témoin alors qu’il se trouvait sur le front entre 1914 et 1918. Il en a repéré les ressorts et en a cherché le sens. La réalité de la guerre, des combats, les motivations des poilus, leurs attitudes ne sont pas pour autant disqualifiées par ces "légendes de guerre". En repérant et "déconstruisant", Marc Bloch cherchait avant tout à éclairer la psychologie, les sentiments, les croyances des combattants. À sa suite, le travail historique considère les récits, légendaires ou non, comme un matériel, une source dont il doit faire, comme pour toutes les sources, l’analyse critique."

Le hasard fait que je prends connaissance de cette nouvelle charge haineuse de M. Barbier un 25 Avril, jour qui marque la Libération, le souvenir de s'être enfin libéré du fascisme, dans l'Italie de 1945, et dans le Portugal de 1974. En 2021, dernier dimanche du mois d'avril, c'est aussi, en France, la Journée nationale du souvenir de la déportation...

J'aimerais conclure ce billet en reprenant des propos d'Alessandro Portelli entendus dans une vidéo mise en ligne justement pour ce 25 Avril:

"Je ne suis pas né antifasciste. Ce sont des choses dont on ne parlait pas à l'école dans ma génération. Mais j'ai décidé au fond de quel côté être le jour même où je me suis rendu compte que les partisans n'avaient jamais dit avoir fait ce qu'ils avaient fait, y compris des erreurs ou des actes peut-être même criminels, en obéissant à des ordres. Tout ce qu'ils ont fait, ils ont toujours dit qu'ils l'avaient fait par un choix personnel, moral et politique. C'est en comprenant cela que j'ai compris ce que signifiait une République née de la Résistance, une République née de la conscience civile de ses citoyens, une République dont la souveraineté appartient au peuple."

Charles Heimberg (Genève)

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