Pour une Journée de la mémoire historique

La Journée de la mémoire du 27 janvier revient chaque année avec toujours moins de témoins de la Destruction des juifs d'Europe. Son sens à venir possible se développera probablement dans la perspective d'une mémoire historique évitant aussi bien la banalisation que la sacralisation, l'occultation que la surenchère; avec de l'analyse historienne et un dialogue des mémoires.

Chaque 27 janvier, jour de l'arrivée des troupes soviétiques dans les camps d'Auschwitz en 1945, la Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l'humanité, pour reprendre son intitulé officiel français qui évite à juste titre le terme "Holocauste" et porte d'emblée l'attention sur les autres génocides, est l'occasion d'une réflexion renouvelée sur le sens, l'évolution et les finalités du travail d'histoire et de mémoire. Elle donne aussi la possibilité de mesurer son écho et ses expressions d'un pays à l'autre.

À Genève, pour la première fois depuis quinze ans, l'événement pédagogique et culturel qui était assuré conjointement par le Département de l'instruction publique et un théâtre de la ville (voir l'annexe ci-dessous), n'a pas lieu cette année. Est-ce dû aux circonstances, dont le changement de direction dans le théâtre en question, à la nécessité de renouveler cette forme de Journée de la mémoire après quinze ans d'expérience, ou plus fondamentalement à une régression de la sensibilité mémorielle dans la région genevoise qui s'observe aussi dans le reste du pays ? L'avenir nous le dira. Mais nous savons en tout cas, pour la Destruction des juifs d'Europe et la criminalité de masse du nazisme, que les derniers témoins sont en train de partir et qu'il ne sera plus possible d'organiser des moments aussi forts que la soirée passée en 2010 avec la rescapée Marceline Loridan Ivens (1928-2018), récemment disparue. Ni de permettre à des élèves, comme ce fut le cas la même année, de rencontrer Gérard Guillaumat (1923-2015), homme de théâtre et ancien déporté de Buchenwald.

En Suisse, au niveau des autorités fédérales, seul le site des Documents Diplomatiques Suisses met en avant un e-dossier sur la question des réfugiés. Et il n'y a probablement rien à attendre du président de la Confédération qui, cette année, est membre d'un parti d'extrême-droite. Au niveau des cantons, la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) publie chaque année un dossier thématique mis à jour. Des initiatives sont aussi prises ici, et , y compris plus largement sur des crimes contre l'humanité, pour marquer cette Journée de la mémoire. Mais celle-ci reste peu présente dans les médias et l'espace public.

Cette Journée de la mémoire est par contre davantage évoquée dans la presse progressiste italienne, dans le contexte très préoccupant d'un gouvernement coalisant une extrême-droite fascisante et un mouvement démagogico-plébiscitaire dont la prétendue dimension progressiste s'est rapidement écroulée pour s'accommoder d'une politique indigne, particulièrement inhumaine à l'égard des tragédies en cours en Méditerranée. Les initiatives liées au travail de mémoire sont donc nombreuses dans la Péninsule italienne : témoignages auprès d'assemblées d'élèves de rescapés encore parmi nous comme Sami Modiano, Piero Terracina ou la sénatrice à vie Liliana Segre qui rappelle toujours qu'elle a elle aussi été clandestine ; exposition autour d'une bande dessinée à Copertino, dans les Pouilles ; évocation du Porrajoms, le génocide des Roms et Sintis ; évocation des travaux récents du mathématicien Lewi Stone montrant, à partir d'une étude de la mobilité des chemins de fer vers Belzec, Sobibor et Treblinka, que l'efficacité terrifiante de la Destruction des juifs d'Europe s'est pleinement révélée au cours de l'opération Reinhart, surtout entre août et novembre 1942 (Andrea Capocci) ; réflexion historienne autour des concepts d'inclusion et d'exclusion (Claudio Vercelli) ; évocation des abus de la mémoire décrits par Tzvetan Todorov en lien avec l'œuvre de Primo Levi rappelant l'importance d'une mémoire générale favorisant notre discernement face au présent (Marco Belpoliti) ; etc.

Ex-camp de concentration de Fossoli, Italie (province de Modène) Ex-camp de concentration de Fossoli, Italie (province de Modène)

À l'origine de cette Journée de la mémoire, et aujourd'hui encore, des sondages préoccupent beaucoup les protagonistes du travail de mémoire, comme celui de la Fondation Jean-Jaurès selon lequel 21 % des Français de 18 à 24 ans n’auraient jamais entendu parler de la Shoah, alors que les adultes plus âgés ne sont que 10% dans le même cas. Les sondages de ce type sont souvent utilisés sans suffisamment de mise à distance critique pour servir telle ou telle cause. Il faut donc rester prudent, d'autant plus que l'on pourrait considérer aussi qu'ils montrent surtout qu'une connaissance de la Shoah semble très majoritaire ; sans parler du fait que les jeunes ont été interrogés sur la notion de "génocide des juifs", sous prétexte que tel est l'intitulé du programme, ce qui peut aussi avoir produit des biais. Mais il n'en reste pas moins que la montée actuelle des crispations identitaires et des discours discriminatoires, de l'islamophobie et de l'antisémitisme, est à prendre au sérieux. Et que s'il faut éviter de faire porter tout le poids de cette inquiétude à l'institution scolaire, ce n'est pas pour autant le moment de renoncer à ce travail d'histoire et de mémoire, ni de réduire la part de l'histoire et des sciences sociales dans les parcours scolaires, comme cela s'observe trop souvent, notamment en France dans l'enseignement professionnel.

 

Le concept de mémoire historique

La Journée de la mémoire ayant toujours été l'occasion de réflexions critiques sur le travail de mémoire, sa raison d'être, ses finalités, son efficacité et ses limites, il serait intéressant de remettre en question les séparations traditionnelles de l'histoire et des mémoires, parce qu'elles sont en réalité en interaction permanente et peuvent s'enrichir mutuellement. Pour ce faire, le concept de "mémoire historique" apparu dans le contexte espagnol mérite de ne plus être considéré comme contradictoire, mais bien comme une formule permettant de renouveler cette réflexion sur l'histoire, les mémoires et leur complémentarité. « Le terme de « mémoire historique », […] peut paraître étrange au lecteur -à la lectrice français-e tant il relève de l’oxymore [alors qu’il] désigne en Espagne la mémoire du passé récent, c’est-à-dire de la guerre civile et de la dictature », affirme pourtant Amélie Nuq. Évoquant ce concept de "mémoire historique", Benoît Pellistrandi tend pour sa part à le réduire à un élément de tyrannie de l'histoire par les mémoires comprenant une dimension essentiellement moralisante, sous la pression des acteurs et actrices engagés pour ladite "récupération de la mémoire historique". Son analyse s'inscrit explicitement dans les conceptions, aujourd'hui dépassées, de mise à distance des mémoires défendues par l'association "Liberté pour l'histoire". Mais elle ne dit rien des historiens et historiennes non moins respectables, membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l'histoire, ou d'autres très impliqués dans la lutte contre la négation des génocides, qui n'ont jamais accepté cette posture et refusent de stigmatiser toute expression et toute manifestation de la mémoire alors qu'elles sont à prendre en compte en les soumettant, comme d'autres sources, à la critique historienne.

Le concept espagnol de mémoire historique est en réalité très intéressant dans la mesure où il intègre le refus de l'occultation des aspects sombres du passé et la nécessité de les soumettre à un véritable travail d'histoire. Et d'autres auteurs ont développé des approches plus nuancées. Il s'agit en fait de reconnaître une bonne fois pour toutes l'apport potentiel des expressions mémorielles à la construction du savoir historien sans rien céder pour autant à la nécessité d'une posture critique à leur égard. Il s'agit aussi d'affirmer qu'histoire et mémoires ne vont pas l'une sans les autres et qu'il s'agit constamment de refuser de les séparer, y compris en ne tombant pas dans le piège des sacralisations qui peuvent caractériser les moments mémoriels. Dans le fond, la formule de l'historien Pierre Laborie affirmant qu'il lui fallait être à la fois sauve-mémoire et trouble-mémoire demeure la plus pertinente.

Charles Heimberg (Genève)

 

Document en annexe

À propos de l'expérience genevoise, Chantal Andenmatten, qui a longtemps été la directrice responsable de ce dossier pour le Département de l'Instruction publique de Genève, avait rédigé cet article en juin 2017 dans la revue TANGRAM éditée par la Commission fédérale contre le racisme :

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