La commémoration du 27-Janvier est celle de la Journée de la mémoire et de la prévention des crimes contre l'humanité, selon la définition initiale qui avait été adoptée par le Conseil de l'Europe. En 2026, dans un monde aux relations internationales profondément en crise, qui voit vaciller le droit international, le droit international humanitaire et les droits fondamentaux de tous et de chacun sous les assauts de multiples gouvernements d'extrême droite, alors que s'impose un capitalisme prédateur et que des valeurs fondamentales qui avaient été réaffirmées sur les ruines d'une Europe détruite par les expériences criminelles nazi-fascistes paraissent de plus en plus fragilisée, de quelle(s) mémoire(s) ce 27-Janvier est-il effectivement la journée?
Pour le définir, revenons d'abord aux sources de cette décision du Conseil de l'Europe:
La Recommandation Rec CM (2001)15 sur « l’enseignement de l’histoire de l’Europe au 21e siècle », adoptée par le Comité des Ministres le 31 octobre 2001, lors de la 771e réunion des Délégués des Ministres, définit dans son annexe au paragraphe 6 le cadre d’actions du Conseil de l’Europe.
La dimension préventive de la « Journée de la Mémoire de l’Holocauste et de prévention des crimes contre l’Humanité » est inscrite dès la première phrase de ses objectifs: "Il convient de prendre toutes les mesures éducatives pour prévenir la négation ou la répétition des événements dévastateurs ayant marqué ce siècle à savoir l’Holocauste, les génocides et autres crimes contre l’humanité, les épurations ethniques, les violations massives des droits de l’Homme et des valeurs fondamentales auxquelles le Conseil de l’Europe est particulièrement attaché".
En 2026, ces "mesures éducatives" de prévention ont-elles été prises, sont-elles prises, notamment contre la répétition, non seulement de "génocides et autres crimes contre l'humanité", mais aussi de "violations massives des droits [humains] et des valeurs fondamentales" du Conseil de l'Europe?
C'est sans doute par cette question fondamentale qu'il faudrait commencer pour pouvoir définir de quelle(s) mémoire(s) ce 27-Janvier est la journée. Et il nous faut bien reconnaître qu'elle peut résonner d'une manière plutôt dramatique dans nos consciences.
Deux conférences (à visionner ici) ont été consacrées au thème de "La Journée de la Mémoire au temps de Gaza" le 17 janvier dernier par l'Association italienne Clio'92. Cette initiative est à saluer parce que, par son titre même, elle incite à une réflexion qu'il aurait été réconfortant de voir se développer dans toutes les structures et chez tous les protagonistes de ce travail de mémoire. Ce qui n'est malheureusement pas le cas.
Lors de ces conférences, l'historienne Anna Foa a fortement insisté sur l'importance de ne pas séparer l'antisémitisme du racisme, la lutte contre l'antisémitisme de la lutte contre le racisme, en rappelant notamment combien les lois raciales de 1938 en Italie avaient associé les deux. Elle a également plaidé pour faire valoir les deux dimensions de la mémoire de la destruction des juives et juifs d'Europe que sont la "mémoire-coffre-fort", dont la dynamique est d'abord identitaire et potentiellement conservatrice, et la "mémoire-alerte", qui nous rappelle les enjeux du présent, notamment en termes de prévention des crimes contre l'humanité. De son côté, l'historien David Bidussa aurait préféré que l'on parle de "Journée de la mémoire dans le temps présent" plutôt que de "temps de Gaza". En effet, cette commémoration lui paraît avoir déjà été en crise de sens depuis bien avant le 7 octobre. Il craint aussi que la référence à Gaza mène à la placer du côté de ce qu'ont subi des victimes - et la notion de victimes mène inéluctablement aujourd'hui à Gaza -, en réduisant ainsi sa dimension publique à une fonction réparatrice au détriment d'une fonction plus prospective, qui soit une éducation ou un pacte civiques pour demain afin de savoir comment promouvoir et construire tous les droits qui ont été et qui sont bafoués. Mais cette posture peut aussi partir des crimes contre l'humanité perpétrés à Gaza pour envisager les manières, non seulement de les reconnaître, non seulement de les réparer, mais aussi de faire en sorte qu'un droit international restauré et respecté par toutes les parties ne les rendent plus possibles.
Que peuvent alors nous inspirer ces réflexions stimulantes? Peut-être l'idée que la notion même de mémoire n'est pas seulement rendue plurielle par la variété des groupes humains et des quêtes d'identités spécifiques qui la caractérisent, mais aussi par la diversité de ses dimensions et de ses significations particulières. Nous pourrions ainsi en distinguer trois grandes catégories, à partir de la "mémoire-coffre-fort" et de la "mémoire-alerte" d'Anna Foa, auxquelles pourrait être ajoutée une "mémoire-boussole" à partir de laquelle envisager la dimension prospective susmentionnée, c'est-à-dire la redéfinition et la perspective d'un projet de coexistence et de sociétés fondé sur le droit et les droits.
Reste la question de la centralité de l'horreur de Gaza. Après ce massacre épouvantable, après cette réponse effrayante aux attaques criminelles du Hamas déployée en dehors de toute proportionnalité et de tout respect du droit international, après ce crime contre l'humanité aux traits génocidaires contre la population gazaouie perpétré par Israël et son gouvernement d'extrême droite, mais aussi par les États-Unis avec la complicité de nombreux autres pays, rien ne sera plus jamais comme avant, comme nous l'avons déjà souligné ici.
En ce 27-Janvier, cela ne remet pas du tout en discussion l'impérieuse nécessité du travail d'histoire et de mémoire autour de la criminalité de masse du national-socialisme et de tout ce qu'ont enduré les populations juives au cours du dernier siècle. Bien au contraire. Mais cela nécessite de repenser la prévention des crimes contre l'humanité et d'intégrer à cette réflexion l'histoire récente de Gaza, cette déshumanisation en toute impunité qui va forcément peser sur l'avenir, et qui pèsera d'autant plus si elle demeure occultée et ignorée, comme elle tend à l'être avec un certain silence et une certaine indifférence qui semblent de retour depuis le récent cessez-le-feu.
Le récent ouvrage de Pankaj Mishra, Le monde après Gaza (éditions Zulma, 2025), dans son propos conclusif (de l'épilogue, pages 267-274 de la version électronique), nous y incite aussi:
La profonde rupture que nous ressentons aujourd'hui est une rupture radicale dans l'histoire morale du monde qui s'est écoulée depuis le nouveau départ de 1945 - cette histoire dans laquelle la Shoah était la référence universelle pour désigner un effondrement calamiteux de la dignité humaine.
[...] L'essor de l'extrême droite [...] laisse augurer une crise irréversible; la désignation de minorités comme boucs émissaires - migrants, musulmans, transgenres - fait peser la menace d'une recrudescence des pathologies de la modernité qui ont marqué tel un fléau la première moitié du XXe siècle. [...]
En Orient comme en Occident, au Nord comme au Sud, nous avons été appelés à nous joindre à de nouvelles luttes pour la liberté, l'égalité et la dignité, et à créer un monde avec moins de misère. Mais c'est Gaza qui a poussé beaucoup d'entre nous à prendre pleinement conscience du profond malaise qui habite nos sociétés respectives.
C'est Gaza qui a catalysé notre compréhension d'un monde décrépit qui n'a plus la moindre foi en lui-même, et qui, ne se souciant guère que de sa propre survie, foule aux pieds sans la moindre retenue les droits et les principes qu'il tenait jadis pour sacrés, répudie tout sens de la dignité et de l'honneur et récompense la violence, les mensonges, la cruauté et la servilité.
La nouvelle donne du monde tel qu'il est devenu et tel qu'il nous effraye exige de ne rien lâcher des fondamentaux du travail d'histoire et de mémoire. Cela est dû à toutes celles et tous ceux qui ont été anéanti·es par le nazi-fascisme. Mais cela nous impose en même temps une mise à jour approfondie fondée sur le principe des mêmes droits assurés pour toutes et tous, sur l'équité plutôt que sur le deux poids deux mesures de l'impunité, sur la reconnaissance et la solidarité plutôt que sur le silence et l'occultation.
Parce que Gaza nous hante, comme nous scandalisent les violences subies par le peuple palestinien en Cisjordanie, il s'agit de travailler pour une mémoire qui n'ait aucune exclusive en matière de droits humains; et qui trouve son sens dans les engagements d'aujourd'hui et de demain pour la prévention des crimes contre l'humanité.
Charles Heimberg (Genève)