Questions autour d'une exposition sur l'expérience religieuse

À Genève se tient actuellement une exposition intitulée «Dieu(x), modes d’emploi» qui porte sur "l'expérience religieuse aujourd'hui". Il s'agit d'une initiative privée, mais sa visite est obligatoire pour toute une volée d'élèves genevois, de 13-14 ans, ce qui pose pour le moins question.

«Dieu(x), modes d’emploi» est "une exposition sur les religions qui ne traite ni de théologie ni d’histoire. À la fois savante et artistique, elle présente l’expérience religieuse dans ce qu’elle a d’universel (ses interrogations) et de particulier (ses multiples pratiques), en abordant la religion dans une perspective de laïcité à travers une approche thématique (Divinités, Lieux, Au-delà…). C'est une version genevoise d'un projet lancé à Bruxelles en 2006 par le Musée de l'Europe et la Société Tempora, conceptrice d'expositions. La Société Opus One, organisatrice de spectacles, et une association ad hoc sont aussi intervenues pour cette version.

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Le dossier de presse de l'exposition souligne encore que "dans cette Europe largement sécularisée, où la religion est devenue l'angle mort de sa civilisation, les sociétés d'accueil sont dans l'incapacité de se mesurer à ce phénomène. Pour ce faire, il est urgent de fournir aux citoyens, notamment aux jeunes générations, des clés de compréhension afin de préserver cohésion sociale et vigueur démocratique dans une société pluriconfessionnelle et destinée à le rester." Dès lors, "ce projet apparaît comme une chance et un défi. Chance de pouvoir découvrir une exposition unique en son genre, dépassant tous les clivages par une approche thématique des religions; défi de pouvoir approcher le cœur de l'expérience religieuse de façon universelle et personnelle." [c'est nous qui soulignons]

Les responsables de l'exposition affirment leur neutralité: "Nous nous sommes bien gardés de hiérarchiser les religions, comme d'interroger la “vérité“ qu'elles véhiculent." Ils revendiquent également une perspective de laïcité, celle-ci n'étant pas "une machine de guerre contre la religion, mais la condition essentielle pour que la religion puisse coexister dans la cité sans se sauter à la gorge." Cette définition réductrice, parce que la laïcité implique aussi des droits humains fondamentaux concernant croyants et non-croyants, ainsi qu'une faculté de discernement pour faire obstacle aux dérives intégristes de toutes les religions, se confirme dans un dossier pédagogique où un exercice récapitulatif sous forme de mot croisé propose la définition suivante de la laïcité: "moyen pour une société d'éviter les conflits religieux".

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Dans une recension publiée dans Le Temps, Virginie Nussbaum a évoqué "un pèlerinage au cœur de la foi" permettant de "comprendre comment on vit la religion autour du globe". Elle a visiblement apprécié cette exposition où "les confessions [sont] placées sur un seul et même plan, et examinées en parallèle". Elle y voit un "judicieux choix de scénographie. Car mis côte à côte, les objets révèlent tout leur sens, la force de leur symbole." Des œuvres d'art et des objets d'ethnographie sont en effet très nombreux, laissés à la libre interprétation, et aux libres émotions, des visiteurs. Mais c'est quand même l'idée de ce "pèlerinage à la rencontre de ceux qui croient" qui domine.

Cela explique sans doute pourquoi cette exposition a suscité de virulentes critiques provenant notamment d'historiens des religions.

Philippe Borgeaud, dans son blog, en a par exemple déconstruit la dynamique d'une manière convaincante qui mérite une longue citation:

"L’exposition est ainsi construite sur un grand nombre d’«évidences» stéréotypées, à commencer par la construction générale, conçue comme une énumération de têtes de chapitres encadrés par les dieux au début (à tout seigneur tout honneur), et une laïcité d’intelligence à la Régis Debray (il est de notre devoir de comprendre) à la fin: un petit parvis, donc, et puis (dans l’ordre), des divinités, des au-delà, des passages, des cycles, des cultes, des lieux, des corps, des intercesseurs, des voix (il ne fallait pas oublier les plain-chants et les clochettes), des conflits enfin, mais vite résolus par la coexistence permise par la laïcité. Il y aurait partout des «divinités» (que penser alors, dans leurs irréductibles spécificités, des esprits, des anges, des saints, des orishas, des demas, des amesha spenta, des boddhisattvas, des démons?); on observerait partout des «cultes» (au terme desquels des cultes «séculiers», selon une catégorisation qui est loin de fonctionner de manière évidente), des passages (un concept pour le moins problématique, tous les «rites de passages» n’étant pas religieux), des «intercesseurs charismatiques» (sic), parmi lesquels on présente sans prudence les fondateurs des sectes les plus dangereuses, des lieux sacrés et des temps sacrés, des cycles (comme dans les vieux traités d'histoire des religions, qu'on ne devrait plus lire aujourd'hui). C’est dans des contextes précis, historiques et sociologiques, qu’il conviendrait d’examiner (et de critiquer) chacune de ces catégories. Mais on a préféré renoncer à une approche savante, au profit d’une étonnante cour des miracles, où le chaland se voit asséner, de salle en salle, une foule de «faits religieux» présentés (à tort) comme des variations sur des thèmes universels."

Pour sa part, Daniel Barbu, dans une tribune, a déploré avoir été "d’emblée frappé par une perspective pour le moins ethnocentrique, naïve dans sa manière de penser ce qui constitue le religieux ailleurs, et qui découpe le monde en grandes religions, exposées comme autant de bocaux étanches, estampillés d’un pictogramme bien défini - mais défini par qui? L’exposition se déploie autour d’une série de thèmes illustrant ce que l’on trouve dans toutes les religions, mots répétés d’une salle à l’autre pour mieux confirmer le postulat universaliste de départ."

Ainsi, a-t-il ajouté, "toutes les religions supposent un au-delà «invisible, étrange et familier à la fois». Toutes les religions font appel à des figures d’intercesseurs entre les dieux et les hommes. Toutes les religions marquent les étapes de la vie par des rites de passage. Toutes les religions sont donc comme nos religions, ou plutôt donnent à voir l’infinie variation de cette expérience religieuse qui donne sens à l’existence humaine.

Enfin, dans la conclusion de sa réflexion, Barbu a élargi son propos à la question des élèves. "Il ne fait aucun doute, a-t-il écrit, qu’un enseignement sur les religions est nécessaire. Mais ce qu’il faut, c’est enseigner aux élèves ce qu’est l’être humain, aussi et surtout dans ses différences, leur apprendre à réfléchir de manière critique, les introduire précisément à l’histoire en tant que discipline critique, pas les soumettre à ce discours qui conçoit la religion comme le fondement d’une humanité unie dans une sorte de communion mystique. Le texte de Régis Debray qui clôt le catalogue de l’exposition offre le témoignage d’un homme échappé des jungles de Bolivie et du matérialisme postmoderne pour retrouver le sens profond de l’expérience humaine. La mystique chrétienne s’affiche ici sans ambages: «Ce n’est pas discréditer le Très-Haut que de le faire descendre au milieu des humains.» Et l'auteur de se demander alors si c'est vraiment cela "qu’il s’agit de vendre aux élèves du canton".

Un autre historien des religions, Andrea Rota, qui a étudié cet enseignement dans les cantons suisses latins et mis en évidence la "zone grise" qui le caractérise, a formulé, dans un entretien, une vraie question qui se pose vis-à-vis de la laïcité: "on distingue en effet deux tendances. Pour la première, la religion est un sujet d’étude comme un autre. C’est la perspective des sciences des religions, qui regardent la religion comme un fait social, anthropologique et historique. Pour la seconde, la religion est perçue comme une ressource pour les élèves et la société en général. Le but étant que l’élève puisse trouver dans l’une ou l’autre de ces religions des moyens de répondre à ses questions existentielles, comprendre le monde, trouver du sens. C’est précisément dans ce domaine-là que l’enseignant a la plus grande marge de manœuvre."

De ces deux tendances, la première est éminemment souhaitable, mais la seconde est périlleuse. La religion est un fait social, la croyance est un fait social. C'est donc bien en ces termes qu'elles doivent être abordées à l'école, en faisant un pas de côté et avec un regard critique. Mais l'idée d'une religion-ressource, qui semble finalement prévaloir au cœur de l'exposition «Dieu(x), modes d’emploi», est franchement problématique. Elle relève qui plus est d'un biais qui consiste à imposer une centralité de la dimension spirituelle et religieuse dans la société, comme dans le dossier de presse de l'exposition lorsqu'il affirme qu'il serait "urgent de comprendre ce phénomène [la résurgence du religieux], qui risque d'être la grande affaire du XXIe siècle". Vraiment?

Un récent article de presse nous apprend que la visite de l'exposition «Dieu(x), modes d’emploi» a été rendue obligatoire pour toute une volée des élèves du canton de Genève, celles et ceux qui ont 13-14 ans. Eh bien, oui, décidément, cela pose question.

Charles Heimberg (Genève)

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