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Billet de blog 29 octobre 2017

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Relire "Le chagrin et le venin" et ne pas se tromper de discorde

Dans une chronique intitulée "Le titre de la discorde", l'historienne Sonia Combe s’en prend au grand ouvrage du regretté Pierre Laborie et à son titre, "Le chagrin et le venin" (2011), en confondant la critique d’un film documentaire et l’analyse critique des effets ultérieurs de sa réception dans l’espace public. Elle fait en même temps l'impasse sur ce que ce livre met vraiment en jeu.

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Dans une chronique intitulée Le titre de la discorde : Pierre Laborie et Marcel Ophuls, l'historienne Sonia Combe s’en prend au grand ouvrage du regretté Pierre Laborie et à son titre, Le chagrin et le venin (2011), en confondant la critique d’un film documentaire et l’analyse critique des effets ultérieurs de sa réception dans l’espace public. Elle fait en même temps l'impasse sur ce que ce livre met vraiment en jeu.

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Titre, illustration, extrait du texte de Sonia Combe dans "Mémoires en jeu", n° 4, 2017, p. 21.

Une vue de l'esprit

Le texte de l'historienne s'appuie sur une affirmation qui ne rend pas compte de la pluralité des points de vue historiographiques : elle écrit en effet que, vingt ans après la sortie du film de Marcel Ophuls Le chagrin et la pitié, « la corporation des historiens s’accorda unanimement sur la surévaluation de la geste résistante, désormais appelée « mythe résistancialiste » ». Quoi que l’on pense de cette question, il est de toute évidence inexact de parler d’unanimité à ce propos et de transformer ainsi abusivement une interprétation discutée en un fait avéré et non discuté. Cette unanimité des historiens et historiennes n’a en effet jamais existé. Les dénonciations de ce dit « mythe résistancialiste » dans le contexte de la toute fin du XXe siècle ont posé à leur tour d'autres problèmes. Pierre Laborie et d’autres grands protagonistes de l'histoire de la Résistance ont alors contesté ce qui est qualifié de « doxa glauque » dans Le chagrin et le venin, mais aussi ce qui relève d'une dépréciation de la Résistance, de sa réduction à une dimension seulement militaire qui ne tient pas compte de sa dissémination sociale, de la complexité des faits et de leurs temporalités multiples. Il suffit de renvoyer ici à un très bel article de François Marcot de 2013, « Comment écrire l'histoire de la Résistance ? » De même, ni le Dictionnaire de la Résistance (2006), dirigé par le même François Marcot, ni la série d’ouvrages plus récents issus de plusieurs colloques auxquels Pierre Laborie était associé (notamment Images des comportements sous l’Occupation, 2014 ; Les comportements collectifs en France et dans l’Europe allemande, 2012), ne participent en quoi que ce soit de cette prétendue unanimité.

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Pour sa part, un récent entretien donné en 2014 par Jean-Marie Guillon évoque très précisément ce foisonnement de réflexions parmi les historiens vingt ans après la sortie du film de Marcel Ophuls et dément encore une fois ce qu’affirme Sonia Combe. Guillon mentionne le « grand colloque Vichy et les Français (1989), voulu par la direction [de l'IHTP] de l'époque pour faire pièce à l'image contestable d'une historiographie française qui aurait été plus timorée à l'égard du régime de Vichy que l'historiographie anglo-saxonne. Mais nous sentions bien, avec Pierre Laborie dont je commençais à être proche, que la représentation des "années noires", entretenue par les constructions médiatiques du moment, prenait une orientation fausse: Vichy ne résumait pas la France dans la guerre. [...] De la même façon qu'on avait examiné les liens du régime de Vichy avec la société française, nous pensions pour des raisons qui étaient autant scientifiques que politico-mémorielles, qu'il fallait réexaminer les liens entre le phénomène de la Résistance, compris comme un phénomène social global, et la société française, sous divers angles, sociologiques, politiques. idéologiques, anthropologiques. Nous voulions aussi faire sortir la Résistance d'une représentation encore trop souvent mémorielle, commémorative. » Il ajoute que, n'ayant pas été suivis, Pierre Laborie et lui ont alors lancé, entre 1993 et 1997, avec plusieurs autres collègues, une série de grandes rencontres internationales. Le prétendu constat unanime par les historiens et historiennes d'une « surévaluation de la geste résistante » dans ce contexte des années 1990 n'est donc rien d'autre qu'une vue de l'esprit.

Ce qui est en jeu...

Dans son texte sur Le titre de la discorde, Sonia Combe met en cause le titre du livre de Pierre Laborie et laisse entendre qu’il lui aurait été imposé par son éditeur. Pour en avoir parlé de son vivant à plusieurs reprises avec l’auteur sans que jamais il ne se démarque du titre de son ouvrage, ni ne fasse la moindre allusion à cette question, cette affirmation a de quoi étonner et laisser songeur. Une telle spéculation sur le titre d’un ouvrage ne manque d'ailleurs pas de piment en étant publiée dans une revue, Mémoires en jeu, dont le titre, au mépris de toute déontologie, a été fortement inspiré par, pour ne pas dire largement emprunté à, une autre revue précédemment fondée, la revue En jeu. Histoire et mémoires vivantes de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (parenthèse fermée).

Cette mise en discussion du titre du livre de Pierre Laborie repose en particulier sur deux idées fausses. Non, son livre n'est pas une attaque contre le film Le chagrin et la pitié. Non, il n'est pas davantage une attaque contre l'auteur de ce film, Marcel Ophuls. En réalité, il ne porte pas sur le contenu du film en question, mais il propose tout autre chose : une réflexion fine et critique sur l'évolution ultérieure de sa réception dans l'espace public, laquelle a contribué à la construction médiatique et mémorielle d'idées reçues sur cette période, notamment autour d'un prétendu large consentement des Français qui l'aurait emporté sur toute autre considération. Toute oeuvre humaine qui évoque le passé est marquée par un temps représenté, par le temps représentant de sa création et par les moments successifs au cours desquels elle est examinée ou invoquée. En outre, selon la formule de Pierre Laborie lui-même, « l’événement, c’est ce qui advient à ce qui est advenu ». La discorde engendrée par Le chagrin et le venin ne se situe donc pas dans son titre, mais dans des enjeux historiographiques bien ultérieurs à la sortie du film de Marcel Ophuls. Elle concerne des effets ou des (més)usages ultérieurs de l'oeuvre situés dans un autre contexte que celui de sa création. C'est bien là ce que dit le livre de Pierre Laborie, ce que son titre ne contredit pas. 

Enfin, si cette chronique de Sonia Combe prête pour le moins à discussion, il est surtout regrettable qu'elle s’attaque ainsi à un grand historien disparu qui n’est plus en mesure d’y répondre.

Charles Heimberg (Genève)

Références

Sonia Combe, « ‪Le titre de la discorde : Pierre Laborie et Marcel Ophuls », Mémoires en jeu, n° 4, 2017, p. 21.

Jean-Marie Guillon avec Céline Regnard, « ‪Des résistances à la topographie urbaine. Un passeur de mémoires‪. Entretien de Jean-Marie Guillon avec Céline Regnard », Rives méditerranéennes, vol. 48, no. 2, 2014, pp. 149-167 (154 pour la citation).

Pierre Laborie, Le chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard, 2011.

Pierre Laborie avec Pascal Goetschel et Christophe Granger, « « L'événement, c'est ce qui advient à ce qui est advenu... ». Entretien avec Pierre Laborie », Sociétés & Représentations, vol. 32, no. 2, 2011, pp. 167-181.

François Marcot, « Comment écrire l'histoire de la Résistance ? », Le Débat, vol. 177, no. 5, 2013, pp. 173-185.

Voir aussi notre billet du 30 août 2017 qui rendait notamment hommage à Pierre Laborie.

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