COPI SOIt-IL

La Comédie de Caen présente, avant une tournée en Europe, la mise-en-scène de Marcial Di Fonso Bo réalisée pour le Teatro Cervantes de deux pièces de Copi. La représentation est restée 3 mois à l’affiche de ce renommé Théâtre National Argentin – salle de 800 places, toujours pleine pour l’occasion. Une salutaire cure de désintoxication aux conneries qui nous empoissonnent.

Le tandem Copi et Marcial Di Fonso Bo fait valser sur notre monde un vent violent qui le vide de toutes ces vieilleries petites bourgeoises venues encombrer nos vitrines depuis des années.

Eva Perón était un collage de la vulgarité avec la bêtise, l’arrogance, la peur, les clichés, le souci de plaire. Elle nous évoque un banquier maquillé en président, ou l’agité du bocal qui nous a gouverné récemment, suivi du concierge qui a brulé la loge.

Copi-DiFonsoBo présentent la face obscène, grotesque, de cette médiocrité accouplée à la jouissance du désastre promue par les hérauts du tout économique.

Evita est l’ancêtre du twiteur fou qui balance quotidiennement à la planète ses odeurs nauséabondes, après avoir été celle des dictateurs assassins en Amérique Latine, ou de ceux, plus proches, qui affamèrent l’Espagne et le Portugal, avant de massacrer le peuple grec.

Eva Perón un mythe ? Certainement. Mais chez nous, les latinos, les mythes et les totems portent les stigmates de leur origine misérable. Ils sont comme ces objets-cadeaux d’un stand de foire du trône, enveloppés dans de la cellophane, neufs et déjà usés, poussiéreux, qui sentent la naphtaline, la colle, la merde, le sexe et les larmes d’une enfance qui n’a jamais été. Quand on vient du caniveau une ménagère mégère peut faire fonction d’idéal. Vivre c’est très fatiguant, lorsqu’on n’a pas été préparé à ça. On devient des merveilleux bricoleurs incompétents ; comme on n’a pas droit aux sentiments, on montre en hurlant nos affects et nos douleurs parce qu’on ne sait pas comment les éprouver, on court derrière quelque chose qui est à côté et nous donne la main, on vit les tragédies de la vie dans une scène minable d’un théâtre pouilleux de la pampa. Le temps n’a pas de chronologie, le présent se succède au présent par saccades. Tout cela sur fond de tango et boléro et de la mort qui danse et fait la pute en promettant enfin l’oubli, la fin de toutes ces salades minables.

La mise-en-scène de Marcial Di Fonso Bo nous livre cet ensemble comme il faut, sans hiérarchie, dans une convulsion. Mais quand Rodolfo de Souza, toujours remarquable, ici impressionnant, prononce le discours authentique et solennel de Perón lors de la mort d’Evita, on comprend comment toute cette farce n’est pas un songe, mais le cancer réel qui a pourri l’idée du politique.

Pour ce qui est de l’homosexualité, L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, Copi-DiFonsoBo réhabilitent sa puissance de contestation contre la bienséance et le consensus ; ils dynamitent le ravalement de la complexité du désir au projet des bisous biscuités dans le rance de la famille bourgeoise, projet proclamé révolutionnaire par la même gauche qui ne bouge pas pour les Catalans et inscrit l’état d’urgence dans la Constitution.

Copi-DiFonsoBo invitent à réfléchir sur ce qu’est une vie d’artiste – une qualité du risque disparue depuis la célébration de l’aveu comme littérature (mon inceste avec papa et ses dérivés) ou de l’abandon de la fiction pour le roman documentaire ou sociologique (ah, le courage exemplaire de cette paresse !).

Copi-DiFonsoBo mettent au premier plan le calembour, l’association d’idées, le rêve, la répétition, la folie, l’amoralisme, la sexualité – des armes contre l’hypocrisie, contre la mollesse des aspirations abouliques ; bref, l’inconscient comme révélateur des mensonges qu’on s’invente pour ne pas penser, pour ne pas désirer, pour ne pas vivre.

Devant un si fort scandale produit par l’intégration d’une grande joie avec tant d’intelligence, il faut se rendre à l’évidence : le député Daniel Fasquelle, ancien maire du Touquet, a raison de vouloir interdire la psychanalyse – prolongeant ainsi les orientations données par la ministre déléguée Marie Arlette Carlotti, pour qui l’application régulière des chocs électriques aux petits enfants autistes est une méthode (comportementaliste) plus recommandable qu’une thérapie qui recherche par la parole ce qui emprisonne quelqu’un dans la terreur de sa souffrance. (1)

La mise-en-scène de Marcial di Fonso Bo est une leçon de citoyenneté : pour nous, elle convoque la vie vivante et rappelle qu’on peut envoyer au diable le prêt-à-penser avec lequel on nous bassine tous les jours comme notre seul horizon possible ; pour les ados, elle autorise l’impertinence, l’irrespect et l’irrévérence que mérite ce morceau du monde où l’existence doit coïncider avec l’univers de la télé, univers qui propose de réduire notre sensibilité au pâté fait d’un mélange de sentimentalisme, brutalité et indécences.

« L’histoire de la petite bourgeoisie est une histoires sans faits. » Cette notation de Wright Mills prévient que nettoyer nos âmes de ces plaies béantes et purulentes pour dégager un champ d’espérance viable, c’est une œuvre de titan. C’est à quoi s’emploie le vigoureux travail de création de Marcial Di Fonso Bo.

 

(1) Sur cet éloge de la torture, lire ici notre papier : https://blogs.mediapart.fr/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/080513/taisez-vous-rejouissons-nous-la-therapie-d-etat-et-le-citoyen-scientifi

 Eva Perón et L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer

En argentin sous-titré.

Textes : Copi

Mise-en-scène : Marcial du Fonso Bo

 

Avec : Carlos Defeo Rodolfo de Souza, Gustavo Liza, Hermàn Franco, Rosario Varela, Juan Gil Navarro, Benjamin Thoraval.

 

Décor : Oria Puppo

Musique Etienne Bonhomme

 

A la Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville jusqu’au Samedi 7 Octobre

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