GUILLERMO PISANI ET CIE. : LE MIRACLE DU THEATRE

Précipitez vous. Vous comprendrez quelque chose : ce qu’opère le théâtre chaque soir, nous donner envie de vivre encore plus, de penser notre vie, de penser le monde. Et ceci par le rire et le plaisir du jeu.

Découvrir un auteur de théâtre est un enchantement qui nous humanise.

Guillermo Pisani propose une représentation terriblement juste de ce monde dans lequel nous vivons, monde fait de virtuel et de vitesse, où l’art, le fantasme, la rêverie et le temps pour rien ont difficilement droit de cité. La sensibilité de son talent passe au large de la tentation des deux pièges qui auraient permis de traiter trivialement les mêmes enjeux : la dérision, et la dépression mélancolique.

Guillermo choisit l’inconfort comme matériau de son travail, comme point de vue. Il s’agit d’un monde dominé par l’image, images de gens, images de choses, images de mots, tout cela projeté sur les écrans qui bordent et entourent la scène. Étonnamment, ce dispositif ne fait pas  artifice; il nous plonge, au contraire, dans un univers qui nous est complètement et bizarrement familier. Et arriver à planter d’emblée sur le plateau le familier et le bizarre d’un monde fait de visuel et de virtualité donne aux acteurs – tous formidables – et au texte qu’ils disent l’immense amplitude de la question qu’ils soutiendront pendant la durée du spectacle : dans de telles circonstances, que reste-t-il de nos humanités, que reste-t-il de l’amour ?

Et c’est exactement le projet de Pau, start-upeuse très intelligente, inventive, énergique. Elle est persuadée, voilà son projet, qu’on peut réintroduire le hasard de la rencontre amoureuse dans le système en le faisant échapper à la logique binaire qui numérise tout, surtout le hasard. Pour cela elle fait appel à un mathématicien de génie et à un philosophe-marketeur, chargé du référencement facebook et google.

De l’autre côté du spectre il y a les cadres de la Société Générale qui pensent mettre en place un espace de co-working, un chef de bureau à Bercy, des concepteurs multi-com. Il s’agit toujours de bâtir de modèles qui engendrent plus d’informations, qui produiront, à leur tour, encore plus d’informations. Pourquoi faire ? Peu importe. Dématérialisation de tout : du contenu, du sens, de chaque mot, dématérialisation du désir. Il n’y a pas de sentiments, il ne faut pas en avoir. La tension de l’insomnie a pris toute la place des affects.

Pau, la start-upeuse, veut mettre du sable dans ce système. Elle ne veut pas le détruire, elle veut seulement l’interpréter, d’ailleurs il faudra payer pour avoir accès à ce lieu non prévisible, l’espace que Pau veut construire, espace où il y aurait la possibilité de la marge, du n’importe quoi. Le mathématicien, psychotique génial, qui prend très au sérieux ce projet, invente un algorithme qui est l’équivalent du zéro ; or, le système ne peut intégrer l’idée d’un début. Le système, comme toute religion ne doit pas avoir de commencement ; il est là depuis toute éternité et pour toujours. Pau doit se rendre à l’évidence : l’hypothèse de l’amour comme suite d’une rencontre hasardeuse et sans objectif d’efficacité est un impossible logique pour le système, l’amour comme un accident existentiel ne peut être traité selon le paramétrage du logiciel en cours – donc il n’existe pas.

Tous les personnages sont supérieurement intelligents - l’intelligence n’est pas la pensée - brillants, ils ont un débit d’une rapidité et d’un vide incroyables, on dirait qu’ils courent pour échapper à l’angoisse qui les accompagne, et qui en réalité les précède, les attend à chaque bout de phrase.

Entre ces deux pôles, il y a : un petit commerce, un café dont le propriétaire est heureux de le vendre à une banque, un producteur de cinéma complètement intégré au système, un groupe de poètes romantiques.

Les interprètes :

Marc Bertin, parfait dans toutes les notes de toutes les gammes, fait le producteur, la violence de la perversion sous le désabusement ; un clochard qui est un trou, une plaie humaine ; le gérant du café, comme un vieux marchand d’un souk qui n’attend plus rien de l’existence sans pour autant se désintéresser de la vie des autres. (Vous pouvez trouvez ici son portrait : https://blogs.mediapart.fr/heitor-odwyer-de-macedo/blog/241016/les-grands-acteurs-i-marc-bertin)

Sol Espeche, elle aussi, est à son aise dans toutes les variations des intensités. En fait, c’est elle qui ouvre la série des performances avec une tirade de la start-upeuse : c’est comme un triple saut mortel sans aucune sécurité contre la chute, une jeune athlète à la barre et aux cerceaux aux jeux olympiques ; on retient son souffle, on rit aussi, on s’amuse, arrivera, arrivera pas, ouf, on est soulagé (et admiratif) quand ça finit. Ensuite elle est une serveuse parigote à qui on ne l’a fait pas, puis une assistante transie de désir pour sa cheffe.

Arthur Igual fait le cadre de Bercy qui est en psychanalyse et passionné pour la chanson, puis il saute vers le mathématicien fou, puis devient le propriétaire du café. Crédible, comme tous les autres acteurs, dans l’incarnation de chacun de ces personnages.

Pauline Jambet, est l’insupportable RH autoritaire de la banque, puis la serveuse fragile qui se cherche une personnalité à travers plusieurs « attitudes », puis la maman divorcée qui se bagarre pour s’inventer un espace de vie au milieu de sa précarité sociale.

Benjamin Tholozan, est l’anxieux permanent, entre hétéro et homosexualité son être balance, incapable de vivre dans ce monde de la performance où, quand même, il faut qu’il vive. C’est aussi le scénariste chez qui la naïveté est un cache bêtise, puis un très bon poète.

Tout cela n’est pas présenté comme une impasse insurmontable ; l’irréalité des personnages est toujours lestée par un désespoir dont on perçoit des signes ( grâce au travail remarquable des comédiens), mais … comment aperçoit-on une voie de sortie, une alternative à l’horreur néolibérale ? Par le théâtre, pardi ! Le génie de ce collectif (le texte et la mise-en-scène de Pisani, les acteurs, la régie, les lumières, la création et régie vidéo, les costumes) c’est de faire du théâtre LA réponse à toute cette merde, à la déréliction qui nous ronge, qui nous rôde autour. Mais qu’est-ce que c’est, le théâtre ? Le théâtre c’est la surprise permanente, l’inconnu qui jaillit, l’imprévu dans une situation qui de tragique devient burlesque, qui de comique devient épique. Le théâtre est le pari sur l’éphémère, sur l’instant qui peut faire basculer une vie. Et le collectif ici sur scène c’est l’affirmation et l’enseignement que le miracle existe, peut exister, et que c’est à nous de le saisir, d’y reconnaître la vérité, la nôtre, dont le hasard peut, parfois, être le messager : le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir (Romain Rolland).

Parlons donc du miracle, c’est-à-dire d’esthétique, de l’énigme de l’émotion. La dialectique, ce mot pas à la mode, entre un discours obsessionnel-autoritaire de la société et le jaillissement permanent de l’inattendu dans la scène, ici et maintenant, nous ouvre un hors cadre ; l’imagination est donc possible et on peut supposer l’innommable du désir, on peut supposer le désir. Mouvement agréable de la pensée donné par un rythme construit comme un poème : on rit de bon cœur, sans arrogance, l’humour est sans ironie, le pur plaisir de suivre un pas de côté, un déplacement. Puis, il y a la détente que les acteurs nous prodiguent à la fin de chacune de leurs prestations - que nous suivons admiratifs et sous tension. Guillermo Pisani et ses comédiens savent le cousinage que le théâtre a avec le cirque. En fait tout grand metteur en scène, tout grand acteur sait cela : Chaplin, Berthold Brecht, Peter Lorre, Orson Welles, Peter Brook, Ingmar Bergman, Jean Vilar – pour ne citer que quelques ancêtres géants –plus ceux qui ont crée le théâtre brésilien dans les années soixante. Dans ce spectacle chaque interprète, ils ne sont que cinq, joue un nombre incalculable de rôles, tous très exigeants, très risqués, de vraies performances – des trapézistes sans filets. Et, le plus remarquable, c’est que chaque personnage a une âme, une manière d’être au monde, ils ne sont pas de simples compositions. Ces interprétations ont leurs exigences, évidemment, mais c’est surtout l’immense plaisir du jeu qui domine : les acteurs sont très contents de présenter leurs personnages divers, la joie et la rigueur, réunion entre sensibilité et intelligence – oui, la distanciation brechtienne.  

La force du texte de Guillermo Pisani est ici inséparable de sa mise-en-scène, et de la construction faite à partir du travail avec ces comédiens. D’où trois souhaits : que ce spectacle soit bien filmé pour qu’il puisse être consulté et discuté comme un exemple de réflexion critique du néolibéralisme, comme matériau de formation des professionnels (et que d’autres compagnies, d’autres metteurs en scène fassent des archives filmés – et pas seulement des « captations ») ; que Guillermo et ses acteurs continuent à s’organiser comme une compagnie et que les autorités compétentes (si une telle chose existe encore) leur donnent les moyens de poursuivre la recherche inaugurée ; que d’autres théâtres programment cette mise-en-scène, organisent des représentations pour des collégiens, des lycéens, des universitaires suivi d’un débat avec ce collectif théâtral accompagné des scientistes politiques, des journalistes d’investigation, des militants et d’autres agents culturels et sociaux.*

 

Il y a déjà eu plusieurs représentations à Vitry, au Studio Théâtre.

Nouvelles dates déjà confirmées :

28 novembre, à La Maison du Théâtre, Amiens

4, 5 et 6 décembre, à La Comédie de Caen, Normandie

12, 13 et 14 décembre, au Colombier à Bagnolet

28 janvier 2020, au Théâtre de Vanves.

 

J’ai un nouveau projet

Texte et mise-en-scène : Guillermo Pisani

Création vidéo : Romain Tanguy

Régie vidéo : Zita Cochet

Scénographie : Alix Boillot

Lumières : Bruno Marsol

Régie Lumières : Manuella Mangalo

Costumes : Isabelle Deffin et Elise Leliard

Régie Générale et plateau : Claire Tavernier

Conseil artistique : Elise Vigier

Voix journaliste : Camille Langlade

Assistanat à la mise-en-scène : Mathilde Peinetti

Administration de production : Virginie Hammel/Le Petit Bateau

Diffusion : Lucas Bonnifait/La Loge

Presse :   Isabelle Muraour

 * Il y a eu d’autres mise-en-scènes récentes qui proposent une réflexion sur la société néolibérale : celle de Marcial Di Fonzo Bo et d’Élise Vigier de la pièce de Martin Crimp, La République du Bonheur ; celle, encore de Marcial Di Fonzo Bo et d’Élise Vigier du texte de Petr Zelenka, Vera ; celles de Frédérique Lolié et d’Élise Vigier sur trois pièces de Leslie Kaplan :Toute ma vie j’ai été une femme, Louise elle est folle, Déplace le ciel.

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