Monsieur Gernelle, non, Mélenchon et Zemmour ne sont pas "frères"

Mélenchon et Zemmour ne sont pas éloignés affirme Etienne Gernelle le directeur du point. Un amalgame ridicule révélateur d'une stratégie de décrédibilisation des alternatives radicales. Je ne suis pas Mélenchoniste, mais je m'insurge contre ce type de discours qui nous précipite dans une abîme démocratique.

Quelques heures avant un débat retentissant entre Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour sur BFM, jeudi 23 septembre dans la chronique matinale de France Inter en toute subjectivité (et sans contradiction), le directeur du point Etienne Gernelle met dos à dos les deux candidats à l'élection présidentielle : "sont-ils si éloignés que cela", les qualifiant même de "frères".

La caricature est grotesque et ces propos méprisables m'auraient laissé indifférent s'ils n'étaient pas révélateurs d'une offensive idéologique plus profonde visant à décrédibiliser toute radicalité, à légitimer un conservatisme néolibéral.

Dans un premier temps, les arguments de l'éditorialiste portent sur les personnalités. "Les deux sont des tribuns", certes mais comme probablement tous les candidats de course politico-médiatique qu'est l'élection présidentielle. Les deux sont "cultivés" et "aiment l'histoire", des qualités que l'on ne peut pas dénier non plus à notre président Emmanuel Macron. Enfin chacun aurait une revanche à prendre sur la vie, sous-entendant sûrement un dérangement psychologique qui expliquerait leur extrémisme.

Bref, une minute s'est écoulée, il existe des parallèles entre les deux hommes, mais ce préambule d'un débat "démocratique" demeure d'une piètre importance.

Sur le fond deux rapprochements sont faits. Tous deux sont "étatistes et protectionnistes", "anti-libéraux", détestant "la mondialisation et l'Europe". S'il est indéniable que les deux s'opposent au libéralisme économique débridé et veulent utiliser l'Etat comme levier d'action (quoi de plus logique dans une présidentielle de la 5ème République), le raccourci est court. L'approche entre le nationalisme identitaire de l'extrême droite est bien différent de celle d'une gauche qui rejette des institutions défendant le libéralisme économique. On peut l'entendre de la part d'un politicien libéral qui affirmerait ainsi "si vous n'êtes pas avec moi vous êtes contre moi", moins d'un journaliste.

Le second argument de fond est encore plus fallacieux, et même calomnieux : les deux hommes auraient une position similaire sur l'immigration ! La preuve ? Deux citations de M Mélenchon, le "travailleur détaché qui vole son pain au travailleur" et "moi je pense qu'il y a un problème avec la communauté tchétchène en France". Comment ne pas voir que la première dénonciation ne porte pas sur l'individu étranger mais sur le dumping fiscal du statut de détaché ? Ce dumping entre Etats est-il sacré au point qu'on ne puisse seulement imaginer le remettre en cause ? Le second propos est moins défendable, un dérapage malvenu, ... que son auteur a regretté ensuite. Voici donc les seules charges dans ce procès en racisme, alors les sorties d'Eric Zemmour sur le sujet rempliraient des recueils entiers. Par cette méthode de citations choisies, de très nombreuses personnalités politiques, à commencer par des membres du gouvernement. pourraient être taxés de racistes...

Et pour le reste ? Il existe évidemment "des différences entre eux" mais les 2 minutes de subjectivité sont déjà écoulées... Comme si les autres sujets n'avaient que bien peu d'importance. Tout oppose les deux camps sur l'écologie et l'urgence climatique, la politique sociale, le modèle sociétal, et j'en passe.  Des sujets qui doivent apparaître comme des épiphénomènes pour des économistes enfermés dans une rationalité réductrice. 

Cette petite pique est un concentré caricatural risible. Le danger vient du mouvement médiatique bien plus large qui cherche à décrédibiliser toute position politique trop disruptive. Deux autres exemples récents sont le traitement médiatique de la candidature de Sandrine Rousseau à la primaire écologiste et le procès en '"écologie punitive" des nouveaux maires écologistes.

Je n'ai pas pris la plume pour défendre M Mélenchon, il le fera très bien lui même, mais parce que je pense que cette musique sournoise et lancinante participe au délitement de nos démocraties. Le récit des éditorialistes politiques de plateau TV cherche à nous enfermer dans une dichotomie entre "progressistes" et "souverainistes" qui remplacerait la grille de lecture droite-gauche (qu'on peut décliner au choix en libéraux contre protectionnistes, mondialistes contre nationalistes, modernes contre rétrogrades, rationnels contre populistes, etc.. ). Accompagné d'une rengaine d'analyses de basses stratégies politiques et d'une chasse à la petite phrase, ils tendent à éluder les sujets de fond.

Avec cet éditorial Etienne Gernelle n'est pas dans un rôle de journaliste, mais de chien de garde. Il défend l'ordre établi, c'est à dire la primauté des principes de libre-échange économique. Or, en 2021, à l'heure du péril climatique, d'une économie mondiale qui patine, d'une démocratie qui partout recule, c'est peut-être cette attitude conservatrice qui est la plus extrémiste.

Si le ressac de ces assauts médiatiques donne des résultats à court terme, permet à l'ordre économique de perdurer, il contribue aussi à fracturer nos sociétés, renforce la défiance envers les élites, dans une ambiance qui ressemble de plus en plus à une fin de règne. Et la grande gagnante de ce jeu, c'est justement l'extrême droite que porte Eric Zemmour, dont le discours haineux se trouve réhaussé et banalisé, qui trouve un terreau pour prospérer dans les rangs des désabusés de la politique et menace la démocratie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.