Ecologie et Tour de France sont-ils compatibles ?

Les propos du nouveau maire de Lyon EELV Grégory Doucet sur le Tour de France "polluant et machiste" ont fait beaucoup réagir face à une écologie "moralisatriste", "extrêmiste" et "punitive" jusqu'à un recadrage de Yannick Jadot en début de semaine. Ce monument national mérite-t-il de telles critiques ? Et sur le fond est-il compatible avec l'écologie ?

Fin juin 2020 Grégory Doucet, fraîchement élu maire de Lyon, a tenu un discours très critique à l'égard du Tour de France, l'estimant "machiste et polluant". Ces propos repris par la presse, lors du passage du Tour dans sa ville ont alors suscité une vive polémique. Mise à part le soutien des quelques autres maires EELV, ce fût une levée de boucliers contre une écologie jugée punitive et extrémiste, des sondages d'opinion désapprouvant largement le nouveau maire, jusqu'à un recadrage par Yannick Jadot - principale figure du parti écologiste - en début de semaine : "Je suis fatigué de ces prises de paroles. (…) Je ne supporte pas ce mépris, cette façon d’insulter les Français et les classes populaires."

Derrière ces échanges de petites phrases assassines, la critique écologiste de la grande boucle est-elle justifiée ?  Et si oui, peut-on attendre du Tour de France qu'il devienne "écolo" ?

La bataille du Tour et le piège de la caricature

On peut tout d'abord se demander pourquoi la critique cet événement sportif en particulier déchaîne autant les passions, alors que bien d'autres sont au moins tout aussi "machistes et polluants", si ce n'est davantage comme dans le cas pour les sports mécaniques (grand prix de F1, 24h du Mans, etc...).

Le vélo est un symbole de l'écologie, notamment pour les écologistes en mairie, c'est l'étendard pour déloger l'automobile des centre villes. Or dans cette perspective, le Tour de France est ambivalent puisque d'un côté il célèbre l'usage de la petite reine, mais de l'autre c'est une énorme machinerie aux antipodes de la sobriété. L'événement est donc dans une zone grise dérangeante, qui selon le point de vue soit écorne l'image écolo du vélo, ou ne la promeut pas comme il se doit.

De plus, la grande boucle est l'archétype de l'événement populaire et traditionnel. Il touche un public large et politiquement intéressant : les classes populaires (à l'électorat de plus en plus insaisissable) et plutôt agées (population qui vote davantage que les plus jeunes), ce qui en fait un terrain de bataille médiatique très disputé et... un piège pour les écologistes. C'est un piège car il permet aux opposants d'une écologie radicale (c'est à dire tous les partis de droite et du centre, ainsi que les média mainstream) de dérouler une rhétorique de l'écologie dogmatique et extrémiste contre une écologie qui serait sérieuse et raisonnable.

Les réactions à l'encontre de Grégory Doucet ont été très dures, accusé de vouloir tout interdire ("il ne faudrait plus rien faire"), de diviser les français (et donc de contribuer au "communautarisme"),  d'avoir une attitude bourgeoise, de racisme de classe ou carrément d'ineptie. En creux, on lui reproche, ainsi qu'aux maires écologistes de faire du prosélytisme "vert" et de s'appuyer sur une moralisation des comportements individuels, au lien de s'atteler aux sujets de fond, aux sujets sérieux.

Peu importe que le seul acte concret de M Doucet dans l'affaire ait été le non candidature de sa ville pour les prochaines éditions (accueil qui coûte tout de même 600 000€ à la ville de Lyon),  alors qu'il n'a en rien entravé la visite du Tour 2020 et a même participé en personne à la cérémonie de remise du maillot vert; les deux mots "machiste et polluant" suffisent à le cataloguer d'intégriste.

Ces réactions participent d'un discours ambiant visant à décrédibiliser l'écologie. La méthode est toujours la même : focaliser l'attention sur un point particulier (ici le Tour de France), qui nous touche dans notre confort quotidien, et qui pris indépendamment de tout le reste paraît futile (arrêter le Tour ne va pas sauver la planète !), puis s'offusquer d'un dogmatisme punitif et insensé. La seule écologie acceptable, serait l'écologie positive et faites de bonnes intentions, constructive c'est à dire qui ne remet pas en cause le système en place. C'est l'écologie du "développement durable", de la "croissance soutenable" et de toutes ces autres expressions creuses qui ne sont qu'un écran de fumée pour éluder le fond du sujet de la crise écologique en cours. Ils y a quelques semaines la publication des propositions de la conventions citoyenne pour le climat a reçu le même type d'accueil : "démagogie", "bien-pensance", "écologie punitive", ... "Khmers verts" !

"Machiste et polluant", ces deux mots, probablement maladroits dans leur forme, symbolisent un éternel dilemme du discours écologiste : il faut des formules chocs pour être entendu, pour faire le buzz, mais ces petites phrases sont forcément simplificatrices et caricaturales, et finissent par occulter tout le reste. Pour preuve personne n'a connaissance des autres propositions et opinions du nouveau maire de Lyon (qui sans aucun doute doivent être pléthoriques !), car elles n'ont été reprises nulle part ou presque.

Véhicules, plastiques, à la sauce développement durable

Venons-en au fond, c'est à dire à l'impact écologique du Tour de France (j'élude ici les propos sur le machisme).

Les critiques concrètes du maire de Lyon sont de deux ordres : d'une part les nombreux véhicules "à moteur thermique" qui accompagnent les coureurs (véhicules de course et des équipes, motos de gendarmerie, hélicoptères pour le retransmission TV, caravane publicitaire, ...), et d'autre part les déchets plastiques, bidons des coureurs et "goodies jetés par la caravane", que la course laisse sur son passage, parfois dans des zones naturelles sensibles comme les massifs montagneux.

Pour ne pas paraître extrémistes (en vain comme nous l'avons vu précédemment), les différents maires écolos ne ferment pas complètement la porte à une visite du Tour, mais exigent en contrepartie davantage d'"éco-responsabilité". "La ville pourra être à nouveau candidate à accueillir la Grande Boucle quand elle aura démontré qu'elle peut évoluer" a affirmé le maire de Lyon.

Les critiques n'ont pas manqué de mettre en avant les efforts réalisés et à venir des organisateurs de la grand boucle : véhicules électriques et hybrides, réglementation des jets de bidons, zones de délestages des déchets et études d'incidence sur les zones Natura 2000, ... Ainsi, un Tour de France qui ne roulerait qu'à l'électrique et recyclerait ses rare plastiques non biodégradables deviendrait-il pour autant un gage d'écologie ?

Le problème majeur de la publicité

J'affirme que non, car bien plus que les impacts de pollution directe (finalement peu importants au regard de la portée mondiale de l'événement), le principal problème que pose le Tour de France est d'être avant tout un support publicitaire. On ne cesse de nous répéteur que le cyclisme est populaire car c'est le seul spectacle sportif non payant et ouvert à tous. Mais n'oublions jamais que la publicité n'est jamais gratuite, que si les annonceurs dépenses des sommes importantes c'est qu'ils en tirent un bénéfice. Pour l'environnement cette publicité est problématique, car c'est le moteur de la surconsommation de nos sociétés développées, moteur qui célèbre l'envie et le vice, forge un modèle de l'opulence et du paraître. Cette publicité est d'autant plus fâcheuse quand elle permet aux marques de s'associer à l'image verte du vélo, qui est encore à ce jour un symbole d'écologie.

Ce n'est probablement pas un hasard, si des groupes pétroliers comme Total et Ineos ont décidé d'investir dans ce sport et de sponsoriser chacun une équipe. Parmi les nombreux sponsors, citons également les pays pétroliers comme Barhein et les Emirats Arabes Unis, les constructeurs automobiles Skoda et McLaren, les marques de grande distribution comme Leclerc et Jumbo, des fabriquants de produits plastiques Deuceunick et Soudal, les crédits à la consommation de Cofidis, etc, etc... Même pour les villes étapes, qui paient relativement cher la visite de la grande boucle, il s'agit d'une forme publicité, souvent pour le tourisme, notamment quand ils s'agit de stations de sports d'hiver comme Villard de Lans, Méribel ou La Planche des Belles Filles cette année.

On ne peut même pas prétexter un dévoiement par le business, puisque dès son origine en 1903, le Tour a été organisée par le journal l'Auto dans le but d'augmenter ses ventes. Comment pourrait-il changer simplement en faisant des efforts d'"éco-responsabilité" et alors qu'il n'a aucune autre source de financement ? On touche là aux limites de la RSE (Responsabilité Sociétales des Entreprises); ce sont des initiatives à la marge et une communication de façade qui ne peuvent pas changer la raison d'être des entreprises. Plus la pression est forte, plus les entreprises doivent s'y plier, mais que la pression se relâche et le naturel reviendra au galop. 

Réinventer le Tour 

Des extraits ou un résumé de mon propos sur les réseaux sociaux me feraient à coup sûr passer un ayatollah vert bien pire que M Doucet. Pourtant, je ne pense pas que le Tour de France ne puisse être considéré que par ses aspects "polluants". Les valeurs mises en avant par les détracteurs existent bel et bien : un spectacle populaire, une célébration qui rassemble, un patrimoine immatériel de la culture française. J'ajouterais même une apologie de l'effort et du sacrifice (des équipiers pour leur leader), et un spectacle qui - chose de plus en plus rare - sollicite notre patience (des heures à regardant en attendant que survienne l'inattendu !). Les deux existent et sont indissociables.

Faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ? 

Je ne prétend pas avoir la réponse, mais à coup nous devrons inventer de nouvelles célébrations ou travestir des célébrations existantes dans le "monde d'après", dans une société que l'on voudrait post-industrielle; des célébrations qui seront fatalement dissonantes par rapport à celles qui existent aujourd'hui car elles sont à la fois le reflet et le ciment des sociétés. Alors pourquoi ne pas rêver d'un Tour alternatif, plus sobre, moins compétitif et revenant à l'amateurisme, financé par la collectivité ou de façon participative, avec moins de technologie, qui visite toute la France et pas seulement la moitié sud plus montagneuse, etc...  

Enfin, si elle n'a pas du dérouter les convaincus de l'écologie, cette séquence médiatique n'a certainement pas participé à la prise de conscience collective. Pour sortir de l'ornière, le discours écologique, et au-delà même l'écologie politique, doivent contourner le piège de la dichotomie caricaturale entre l'"écologie punitive" contre l'"écologie constructive".  Personne ne prendra conscience de l'urgence de la crise que nous vivons par une petites phrase choc, aussi bien formulée soit-elle. Le discours doit pourtant être catégorique et ne pas éluder les questions qui dérangent parce qu'elle remettent en cause profondément le socle de nos sociétés et de nos existences, sans pour autant éluder la complexité, les ambivalences et les incertitudes. Une fragile équilibre pour lequel personne n'a encore trouvé la formule magique.

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