L'universel, un masque pour une subjectivité genrée?

Quelles sont les implications épistémologiques de la sous-représentation des femmes dans le domaine du savoir, et plus particulièrement en philosophie ? Le sujet philosophique est-il vraiment un sujet universel ? La philosophie a-t-elle un sexe ?

            Cet article est la suite d’une intervention en trois parties faite aux journées académiques de Versailles le 13 juin 2019 par Fanny Bernard et Héloïse Facon, professeures de philosophie en lycée, sur une demande de l’inspectrice Mme Szpirglas.

Vous pouvez consulter la première partie ici : https://blogs.mediapart.fr/fanny-bernard/blog/040620/le-langage-est-il-un-instrument-de-domination

et la deuxième partie ici : https://blogs.mediapart.fr/heloisefacon/blog/090820/prendre-la-parole-prendre-le-pouvoir

         III) L'universel, un masque pour une subjectivité genrée ?         

       « L’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement à lui. » (Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe)

        « Il est le Sujet, il est l’Absolu : elle est l’Autre. » (Ibid.)

        « On dit parfois « le sexe » pour désigner la femme ; c’est elle qui est la chair, ses délices et ses dangers : que pour la femme ce soit l’homme qui est sexué et charnel est une vérité qui n’a jamais été proclamée parce qu’il n’y a personne pour la proclamer. La représentation du monde comme le monde lui-même est l’opération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et qu’ils confondent avec la vérité absolue. » (Ibid.)

           A) Exercice. Mettre en évidence le sexisme dans un texte de philosophie.        

a/ Réécrivez ce texte de Jean-Paul Sartre en inversant les rôles masculin et féminin (L’Être et le Néant, Gallimard, Tel, 2003, P.89-90).

« Voici, par exemple, une femme qui s'est rendue à un premier rendez-vous. Elle sait fort bien les intentions que l'homme qui lui parle nourrit à son égard. Elle sait aussi qu'il lui faudra prendre tôt ou tard une décision. Mais elle n'en veut pas sentir l'urgence : elle s'attache seulement à ce qu'offre de respectueux et de discret l'attitude de son partenaire.

Elle ne saisit pas cette conduite comme une tentative pour réaliser ce qu'on nomme « les premières approches », c'est-à-dire qu'elle ne veut pas voir les possibilités de développement temporel que présente cette conduite : elle borne ce comportement à ce qu'il est dans le présent, elle ne veut pas lire dans les phrases qu'on lui adresse autre chose que leur sens explicite, si on lui dit : « Je vous admire tant », elle désarme cette phrase de son arrière-fond sexuel, elle attache aux discours et à la conduite de son interlocuteur des significations immédiates qu'elle envisage comme des qualités objectives.

L'homme qui lui parle lui semble sincère et respectueux comme la table est ronde ou carrée, comme la tenture murale est bleue ou grise. Et les qualités ainsi attachées à la personne qu'elle écoute se sont ainsi figées dans une permanence chosiste qui n'est autre que la projection dans l'écoulement temporel de leur strict présent. C'est qu'elle n'est pas au fait de ce qu'elle souhaite : elle est profondément sensible au désir qu'elle inspire, mais le désir cru et nu l'humilierait et lui ferait horreur.

Pourtant, elle ne trouverait aucun charme à un respect qui serait uniquement du respect. Il faut, pour la satisfaire, un sentiment qui s'adresse tout entier à sa personne, c'est-à-dire à sa liberté plénière, et qui soit une reconnaissance de sa liberté. Mais il faut en même temps que ce sentiment soit tout entier désir, c'est-à-dire qu'il s'adresse à son corps en tant qu'objet.

Cette fois donc, elle refuse de saisir le désir pour ce qu'il est, elle ne lui donne même pas de nom, elle ne le reconnaît que dans la mesure où il se transcende vers l'admiration, l'estime, le respect et où il s'absorbe tout entier dans les formes plus élevées qu'il produit, au point de n'y figurer plus que comme une sorte de chaleur et de densité.

Mais voici qu'on lui prend la main. Cet acte de son interlocuteur risque de changer la situation en appelant une décision immédiate : abandonner cette main, c'est consentir de soi-même au flirt, c'est s'engager. La retirer, c'est rompre cette harmonie trouble et instable qui fait le charme de l'heure. Il s'agit de reculer le plus loin possible l'instant de la décision.

On sait ce qui se produit alors : la jeune femme abandonne sa main, mais ne s'aperçoit pas qu'elle l'abandonne. Elle ne s'en aperçoit pas parce qu'il se trouve par hasard qu'elle est, à ce moment, tout esprit. Elle entraîne son interlocuteur jusqu'aux régions les plus élevées de la spéculation sentimentale, elle parle de la vie, de sa vie, elle se montre sous son aspect essentiel : une personne, une conscience.

Et pendant ce temps, le divorce du corps et de l'âme est accompli ; la main repose inerte entre les mains chaudes de son partenaire : ni consentante ni résistante - une chose. Nous dirons que cette femme est de mauvaise foi. Mais nous voyons aussitôt qu'elle use de différents procédés pour se maintenir dans cette mauvaise foi.

Elle a désarmé les conduites de son partenaire en les réduisant à n'être que ce qu'elles sont, c'est-à-dire à exister sur le mode de l'en-soi. Mais elle se permet de jouir de son désir, dans la mesure où elle le saisira comme n'étant pas ce qu'il est, c'est-à-dire où elle en reconnaîtra la transcendance.

Enfin, tout en sentant profondément la présence de son propre corps - au point d'être troublée peut-être - elle se réalise comme n'étant pas son propre corps et elle le contemple de son haut comme un objet passif auquel des événements peuvent arriver, mais qui ne saurait ni les provoquer ni les éviter, parce que tous ses possibles sont hors de lui. Quelle unité trouvons-nous dans ces différents aspects de la mauvaise foi ? C'est un certain art de former des concepts contradictoires, c'est-à-dire qui unissent en eux une idée et la négation de cette idée. »

b/ Le texte réécrit semble-t-il aussi « naturel » que le texte de départ ? Pourquoi ?

c/ Quels sont les stéréotypes sexistes présents dans le texte ?

d/ Peut-on faire une lecture féministe de ce texte ?

            Ce type d’exercices, et le choix du texte de Jean-Paul Sartre, nous ont été suggérés par la philosophe Geneviève Guilpain.

             Le principe de l’inversion des rôles a été mis en œuvre dans des films et des webséries comme Majorité opprimée (Eléonore Pourriat) et Martin, sexe faible (Juliette Tresanini et Paul Lapierre).

Quelques éléments de réponse aux questions :

            b/ Nous avons tendance à naturaliser le sexisme. Lorsqu’on inverse les rôles masculin et féminin, la scène paraît bizarre et moins « naturelle ». En effet, nous ne sommes pas habitué.es à objectifier un corps masculin, ni à imaginer un jeu de séduction où l’homme serait passif et la femme active. L’inversion permet de mettre en évidence les stéréotypes présents dans le texte, et l’absurdité du sexisme.

            c/ L’auteur adopte le point de vue de la femme, et pourtant c’est l’homme qui apparaît comme le sujet désirant. C’est lui qui prend toutes les initiatives. La femme apparaît avant tout comme un objet de désir. Il n’est pas question de son éventuel désir sexuel pour l’homme. La femme ne sait pas ce qu’elle veut. Elle est assimilée à un corps sexué, à un objet, ce qui n’est pas le cas pour l’homme. Elle apparaît comme l’incarnation d’un « éternel féminin », ce qui entre en contradiction avec la philosophie anti-essentialiste de Sartre.

            d/ On pourrait faire une lecture féministe du texte de Sartre en analysant les injonctions sociales et les rapports de domination qui sous-tendent l’attitude des protagonistes. On peut supposer que la femme ne parvient pas à affirmer son désir car elle a intériorisé l’idée selon laquelle le désir féminin serait sale, ou elle n’ose pas repousser les avances de l’homme car on lui a appris à faire passer le confort des autres avant le sien. L’homme s’oblige peut-être à être entreprenant et à faire le premier pas car c’est ainsi que doit se comporter un homme viril. Enfin, l’objectification du corps féminin s’explique par un environnement social et médiatique imprégné par le point de vue masculin hétérosexuel[1], qui est parfois intériorisé par les femmes, si bien que la femme elle-même peut considérer son propre corps comme un objet.

            Ces considérations sont bien sûr étrangères à la philosophie de Sartre, qui ne permet pas vraiment de penser l’oppression en raison du rôle central accordé à la liberté. Dans le texte, la répartition des rôles n’est pas présentée comme une construction sociale, ni comme le résultat d’un rapport de domination. Elle est implicitement naturalisée. Comme le remarque Manon Garcia[2], Sartre ne dit nulle part que l’objectification du corps féminin est structurelle, autrement dit, qu’elle est inscrite dans le fonctionnement de notre société. Il ne propose pas de réflexion sur les rapports de domination entre hommes et femmes. Autrui me voit comme un objet, mais Sartre ne montre pas que cette expérience a un sens différent lorsqu’on est un homme (il s’agit alors d’une objectification ponctuelle et interindividuelle), et lorsqu’on est une femme (l’objectification est permanente et sociale).

            A première vue, l’existentialisme ne permet pas de conceptualiser la domination masculine (ni aucune autre forme de domination). Et pourtant, d’après Manon Garcia, Simone de Beauvoir a utilisé le système existentialiste de Sartre au profit d’une analyse et d’une critique de l’oppression des femmes. Dans le tome II du Deuxième sexe, elle montre que les femmes ne sont pas à la fois des sujets (être-pour-soi) et des objets (êtres-pour-autrui), elles sont d’abord et avant tout des êtres-pour-autrui, pour les hommes.

           Être une femme, c’est avoir un corps social qui est objectifié. La jeune fille découvre sa féminité dans le fait d’être un objet sexuel aux yeux des hommes. Son corps ne lui appartient plus, comme le montre ce témoignage recueilli par Simone de Beauvoir : « A treize ans, je me promenais, jambes nues, en robe courte (...). Un homme a fait en ricanant une réflexion sur mes gros mollets. Le lendemain, maman m’a fait porter des bas et allonger ma jupe : mais je n’oublierai jamais le choc ressenti soudain à me voir vue. » D’après Manon Garcia, « Beauvoir décrit une expérience largement partagée de la puberté : devenir chair se produit pour la jeune fille à travers le choc terrible qu’elle est regardée. » Avant même d’avoir un désir sexuel, elle est déjà sexualisée et perçue comme une proie potentielle.

            L’objectification est structurelle et ontologiquement première. Alors que les hommes sont d’abord des sujets et, à travers le regard d’autrui, peuvent se découvrir objets, les femmes sont d’abord des objets. L’objectification préexiste à l’expérience que les femmes peuvent avoir de leur propre corps.

            Deux autres exemples du sexisme en philosophie : l’invisibilisation du travail domestique dans le marxisme, et l’exclusion des femmes hors de la société civile dans la théorie du contrat social.

            D’après Silvia Federici, Marx a totalement sous-estimé l’importance du travail domestique des femmes. « Marx ne reconnaît nulle part dans le Capital que la reproduction de la force de travail suppose le travail domestique non payé des femmes – préparer à manger, laver le linge, élever les enfants, faire l’amour. Au contraire, il insiste pour représenter le travailleur salarié comme un être qui se reproduit tout seul. »[3]

Dans les trois livres du Capital, on ne trouve aucune analyse du travail domestique, sauf dans deux petites notes de bas de page. Or, le travail domestique est le pilier de toutes les formes d’organisation du travail dans la société capitaliste, puisqu’il est la condition de la reproduction de la force de travail du travailleur salarié.

            Carole Pateman révèle la dimension sexiste des théories du contrat social : les individus contractants ne sont pas des êtres humains universel et abstraits, ce sont des hommes[4]. Les théories du contrat social reposent sur une distinction entre la sphère publique et la sphère privée. Or, la sphère publique « universelle » est une sphère purement masculine.

Les femmes sont exclues de la société civile, et maintenues dans un état de subordination. Les hommes mettent fin à la société des pères, pour fonder une société des frères. Leur liberté est fondée sur la domination des femmes. Le contrat social est donc aussi un contrat « sexuel » qui donne aux hommes le droit de disposer librement du corps des femmes. « Loin de s’opposer au patriarcat, le contrat est le moyen par lequel le patriarcat moderne est constitué ».

          B) L’homme-sujet, la femme-objet ?

            D’après Elsa Dorlin, « la norme dominante de la masculinité (...) s’est constituée comme la forme même du Sujet »[5]. Par exemple, le corps qui sert de modèle pour la science est un corps blanc et masculin, érigé en norme. Les autres catégories sociales sont censées pouvoir s’identifier à ce corps. Ce corps est supposé être « neutre » et pouvoir ainsi expliquer et représenter toute l’espèce humaine, alors qu’on n’attribue jamais un tel pouvoir à un corps féminin et / ou racisé.

            Cette identification du masculin au Sujet apparaît également dans le langage : dans les règles grammaticales, mais aussi dans le double sens du mot « homme » qui peut désigner l’humanité ou la moitié mâle de l’humanité. Olivia Gazalé souligne les implications philosophiques de cette métonymie : « Comme un homme sur deux, je suis une femme (...). L’assimilation du masculin à la totalité du genre humain traduit le penchant de l’homme à se considérer comme le vir, à savoir le représentant le plus accompli de l’espèce humaine. Le terme de vir est dérivé du sanskrit virâ, signifiant le mâle, le héros. L’homme est l’étalon de l’excellence et de la perfection : à lui l’absolu, à elle le relatif. La femme est l’autre, une minorité doté de traits spécifiques. »[6]

            L’homme est le Sujet, le centre, l’absolu, la norme, tandis que la femme est l’objet (de désir ou de connaissance), la périphérie, la singularité, la différence. Alors que le sujet a le pouvoir de s’auto-définir, l’objet n’a pas la liberté de se définir comme il le souhaite. Il ne peut pas écrire son histoire ni affirmer une identité singulière.

            La femme a été constituée comme Autre par les hommes. Elle est l’Altérité, le mystère, l’inconnu. Les hommes parlent des femmes, définissent « la » femme, lui attribuent une essence, un rôle, comme celui de muse dans la création littéraire, de vierge-mère dans la religion chrétienne. En l’absence de descriptions alternatives, les femmes ont dû s’identifier pendant des siècles à ces modèles réducteurs ou irréalistes. L’adoration d’une figure féminine fantasmée justifie le rejet des femmes réelles et concrètes, nécessairement imparfaites.

             Selon Olivia Gazalé, « la condamnation universelle de la femme au silence (...) est aussi la source d’une aliénation identitaire : la femme ne pouvant jamais s’autodéfinir, elle ne se pense, ne se voit, ne se comprend elle-même qu’à travers l’image qu’en fabriquent les hommes. Elle est un objet de pensée, et un objet de désir, les deux d’ailleurs n’étant pas éloignés l’un de l’autre, jamais un sujet. (...) Qu’est-ce qu’une femme ? Ce n’est pas à elle de répondre, c’est à lui. »

              Le silence doit rester la vertu première des femmes, car « si les femmes se mettaient à dire ce qu’elles sont ou ce qu’elles veulent être, comment l’homme pourrait-il rêver d’un éternel féminin ? »

            Sauf exception, les hommes ne se sentent pas concernés par les sujets liés à la condition féminine. Un film réalisé par une femme avec de nombreux personnages féminins sera perçu comme un film « pour femmes », alors qu’un film réalisé par un homme avec de nombreux personnages masculins sera considéré comme un film pour tous. « On n’attend pas des hommes qu’ils étendent leur empathie jusqu’à s’identifier avec un genre différent, de même qu’on ne demande pas aux Blancs de s’identifier à d’autres races comme on le demande aux personnes de couleur » (Rebecca Solnit)[7]

De même, un livre écrit par un homme est simplement « un livre », tandis qu’un livre écrit par une femme apparaît comme un livre « de femme ». Simone de Beauvoir observe qu’elle est sans cesse ramenée à son genre par ses interlocuteurs qui lui disent qu’elle pense telle chose « parce qu’elle est une femme ». Elle se sent elle-même obligée de commencer Le deuxième sexe en déclarant « je suis une femme ». Inversement, un homme ne commencera jamais par se définir comme un individu d’un certain sexe. « Qu’il soit homme, cela va de soi ». « L’homme représente à la fois le positif et le neutre ». « Il est entendu que le fait d’être un homme n’est pas une singularité ; un homme est dans son droit en étant un homme, c’est la femme qui est dans son tort (...). Il y a un type humain absolu qui est le type masculin ».

           Léo Thiers-Vidal[8] montre qu’il est difficile pour un humain-homme de questionner sa position d’individu genré, membre d’un groupe social privilégié, et de prendre conscience de ses privilèges masculins. Etre un homme, c’est être « normal ». Ce n’est pas vécu comme un signe distinctif. Le masculin est rendu impensable ou imperceptible par son identification à l’universel. Bien souvent, les hommes n’ont pas conscience que leur vécu est un vécu spécifiquement masculin.

        C) Toute connaissance est située. L’androcentrisme du savoir dominant.

         Cette affirmation célèbre de L’idéologie allemande peut être appliquée à la domination masculine : « A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante d’une société est en même temps la puissance spirituelle dominante de cette société. La classe disposant des moyens de production matérielle dispose par là en même temps des moyens de production spirituelle, si bien qu’ainsi elle maîtrise du même coup, dans l’ensemble, les idées de ceux à qui manquent les moyens de production spirituelle » (Karl Marx et Friedrich Engels). La classe dominante contrôle la politique, le droit, l’éducation, etc. Elle produit le savoir, mais aussi l’ignorance (agnotologie).

         La problématique marxiste de l’idéologie comme résultat d’une domination sociale a donné naissance à la « théorie du point de vue » ou « théorie de la connaissance située » qui s’est développée tout particulièrement dans le domaine des études de genre[9].

           Il y a un lien étroit entre mes conditions matérielles d’existence et ma représentation du monde. La science n’est pas en dehors de la société. « Les conditions de vie sont aussi des conditions de vue » (Maria Puig de la Bellacasa). L’épistémologie féministe révèle que la connaissance est imprégnée du point de vue masculin. Le sujet scientifique n’est pas neutre.

L’androcentrisme est un mode de pensée, conscient ou non, consistant à envisager le monde uniquement ou en majeure partie du point de vue des hommes. C’est l’équivalent dans le domaine intellectuel du « male gaze » (concept théorisé par la critique et réalisatrice Laura Murvey), ce regard masculin hétérosexuel qui réduit la femme à un objet de désir dans les films, les jeux vidéos et les publicités.

           La sous-représentation des femmes dans le domaine du savoir a des implications épistémologiques. La physicienne et philosophe des sciences Evelyn Fox Keller montre que les stéréotypes de genre ont fait obstacle à la compréhension du phénomène de la fertilisation. Jusque dans les années 1980, la fertilisation est racontée comme l’odyssée du spermatozoïde (masculin, dynamique, compétitif) dans l’ovule (féminin, passif, immobile)[10]. On a orienté les recherches vers l’activité du spermatozoïde, aux dépens de celle de l’ovule. En réalité, l’ovule et le spermatozoïde interagissent mutuellement. Le rôle de l’ovule est toujours minimisé dans les encyclopédies pour enfants, et dans certains articles scientifiques. Le mot de « fertilisation » est lui-même problématique, il serait préférable de parler d’une « rencontre des gamètes » (Thierry Hoquet).

          Dans la plupart des encyclopédies pour enfants, on trouve essentiellement des corps d’hommes et de garçons, et dans les livres qui montrent aussi des corps féminins, la distribution des organes est différenciée en fonction du sexe[11]. Seuls les garçons ont le privilège d’être musclés et de posséder un cerveau. La femme se résume souvent à un appareil génital, qui plus est incomplet (Christine Détrez). En France, il a fallu attendre la rentrée 2017 pour qu’un manuel de SVT représente correctement le clitoris. Dans la plupart des manuels, il est absent ou tronqué. Un quart des adolescentes de 15 ans ne savent pas qu’elles ont un clitoris et 80% d’entre elles ignorent sa fonction.  

          Les sciences humaines n’échappent pas aux biais sexistes. Marx souligne que les intellectuels vivent séparés de la production matérielle, ce qui a des conséquences sur leur vision du monde. On pourrait ajouter que les intellectuels - hommes sont délivrés des tâches domestiques, c’est pourquoi ils ne s’intéressent pas au quotidien, au monde matériel ordinaire.

           L’expérience féminine du monde est oubliée. « Les sujets de connaissance, en grande majorité masculins, ont une représentation biaisée, partielle du réel. Ils ignorent, disqualifient ou délaissent totalement des pans entiers du réel, qui touchent au travail de reproduction. » (Elsa Dorlin[12]). Manon Garcia fait le même constat : « La vie ordinaire échappe souvent à la philosophie non seulement parce qu’elle semble trop médiocre pour que les philosophes s’y intéressent mais parce qu’ils sont, par leur position sociale, à l’abri de cet ordinaire. »[13]

          On peut aussi donner l’exemple du sexisme dans la psychanalyse freudo-lacanienne, mis en évidence par la réalisatrice Sophie Robert dans deux documentaires, Le phallus et le néant et Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme[14]. Les conséquences pour les patient.es et leurs familles sont catastrophiques.

           D) « Repenser l’universel » ?

            D’après Manon Garcia, il faut « remettre en cause la neutralisation du point de vue masculin et son adoption systématique ». Il s’agit de décentrer le savoir, de mettre l’accent sur des aspects de la réalité qui échappent à la vision majoritaire, de questionner les aspects trompeurs de théories existantes, de questionner les savoirs normalisés qui servent les intérêts masculins. Il faut étudier le monde du point de vue des femmes.

            Ainsi, les groupes de conscience ont permis l’élaboration de savoirs alternatifs, et la politisation du vécu individuel. Comme le souligne Elsa Dorlin, les épistémologies féministes (développées par Nancy Hartsock, Sandra Harding, Donna Haraway, Patricia Hill Collins...) participent à l’élaboration d’une « meilleure » science. Elles ne conduisent pas au relativisme. Il s’agit d’avoir une connaissance plus complète et plus objective du monde social.

             Le sociologue pro-féministe Léo Thiers Vidal[15] montre que l’on peut accéder à un savoir moins imprégné par le point de vue masculin (au niveau intellectuel, émotionnel, relationnel, etc) en « prenant conscience de l’existence d’autres points de vue », « par un processus de familiarisation – fondé sur l’empathie vis-à-vis du vécu féminin et une distance vis-à-vis de son propre vécu – avec les idées, les sentiments et les analyses des femmes (féministes) ».

              Il s’agit de s’informer, de lire les autrices féministes et d’être à l’écoute du vécu des femmes, afin de décentrer son propre point de vue. « C’est cette répétition d’abandons momentanés de son point de vue d’oppresseur qui permet d’octroyer une place plus importante et plus permanente au point de vue de dominée et qui enracine une culture de vigilance, de doute et de précaution par rapport à ses propres perceptions et ressentis. »

               Les femmes blanches, valides, hétérosexuelles et bourgeoises doivent elles aussi développer cette « culture de vigilance » : être à l’écoute des femmes qui subissent d’autres formes de discrimination, prendre conscience des rapports de domination entre femmes. D’après Elsa Dorlin, « il faut que le sujet du féminisme soit dans un effort permanent de décentrement, qu’il adopte les points de vue minorisés au sein même de son mouvement »[16].

                On peut être à « l’intersection » de différents types de discriminations (être victime d’homophobie, de racisme, de la pauvreté). Il ne faut pas étudier ces formes de domination séparément, mais dans les liens qui se nouent entre elles. Le féminisme intersectionnel prend en compte le fait que les femmes n’ont pas toutes le même vécu, la même identité et les mêmes expériences, contrairement au féminisme blanc qui se focalise sur la situation des femmes blanches, hétérosexuelles et bourgeoises.

            Il n’y a pas d’opposition entre le singulier et l’universel. Le footballeur et militant antiraciste Lilian Thuram affirme qu’en se battant pour une cause, en s’engageant dans un combat singulier, on touche à l’universel[17]. Il s’agit de tenir compte de la voix de tous et toutes : c’est un combat universel et inclusif. Amandine Gay explique qu’on lui a refusé des financements sous prétexte que son documentaire n’intéresserait que les Noir.es, ce qui s’est avéré être faux. « Je parle beaucoup de décoloniser les imaginaires qui ne sont pas tant les nôtres que ceux du groupe majoritaire. Est-ce que les Blancs dans ce pays seront capables de repenser l’universel ? »[18]

 

[1] https://emmaclit.com/2016/09/28/le-regard-masculin/

[2] Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Flammarions Climat, 2018

[3] Sylvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La fabrique, 2019

[4] Carole Pateman, Le contrat sexuel, La Découverte, 2010

[5] Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, PUF, 2008

[6] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Robert Laffont, 2017

[7] Rebecca Solnit, « Brève histoire du silence », La mère de toutes les questions, Editions de l’olivier, 2019

[8] Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis, L’Harmattan, 2010

[9] Cf par exemple Le sexe du savoir de Michèle Le Doeuff, 1998

[10] http://www.slate.fr/story/173103/fecondation-spermatozoide-ovule-chevalier-belle-au-bois-dormant-mythe-sexisme-naturalisation-biologie

[11] Christine Détrez, « Il était une fois le corps... La construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants », 2005 https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2005-3-page-161.htm

[12] Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, PUF, 2008

[13] Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Flammarions Climat, 2018

[14] http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19580560&cfilm=268439.html

https://www.dragonbleutv.com/documentaires/2-le-mur-ou-la-psychanalyse-a-l-epreuve-de-l-autisme

[15] Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis, L’Harmattan, 2010

[16] Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, PUF, 2008

[17] https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/le-modele-noir-signe-des-temps-journee-speciale-sur-france-culture

[18] https://diacritik.com/2018/09/12/amandine-gay-decoloniser-les-imaginaires-du-groupe-majoritaire-ouvrir-la-voix-en-dvd/

 

 

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