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Billet de blog 1 oct. 2021

Cas d'école

La question de l'école publique traverse-t-elle la campagne présidentielle ?

Henri GIORGETTI
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                   "L'école est le berceau de la République." Lionel Jospin, 1997.

        Pendant que les fatrouilleurs médiatico-politiques, haut perchés sur leur inculture encyclopédique, discourent à gros bouillons sur les prénoms des bébés et autres fadaises, au moins un candidat à l'élection présidentielle de 2022 met clairement la question de l'école publique au cœur de son programme. S'il a le mérite de pousser à réfléchir vraiment aux conditions de la démocratisation scolaire, de tracer quelques pistes opportunes, Fabien Roussel, puisqu'il faut l'appeler par son nom, nous laisse, malgré tout, quelque peu chagrins.(1) En effet, dans une tribune parue dans Monde le 28 septembre dernier, l'impétrant dessine à petit trait un projet à la fois prometteur, maladroit, incomplet…

         La vision est juste, l'affirmation forte : définir l'école publique, gratuite et laïque comme le "pilier sur lequel repose la plus belle part de notre contrat social", déclarer l'urgence d'investir fortement dans les moyens nécessaires à l'épanouissement de tous les élèves, sans distinction, on adhère, on applaudit. Poser la question du temps dévolu aux apprentissages scolaires, revaloriser la condition enseignante, ouvrir de nouvelles écoles normales, c'est seyant, c'est pertinent.

        Après l'esprit et la lettre, des chiffres…et là, ça se trouble.  

        Une proposition "simple" écrit-il : "allonger le temps de présence des élèves à l’école en le portant à 32 heures par semaine pour tous." Vouloir redonner du temps et la possibilité d'apprendre sereinement, réduire la fracture éducative en permettant un complément pédagogique au sein même de l'école par un personnel qualifié, faire grande la place accordée à la culture, la justification est plus que recevable. Mais, sur la forme, je crains qu'on ne retienne que le quantitatif, que le slogan qui s'embrouille avec son homonyme concernant la durée hebdomadaire revendiquée du travail salarié. Alors qu'on veut diminuer le temps de travail des adultes, on augmente le temps scolaire pour les jeunes. Certes, ce n'est pas de même nature mais le rapprochement est malencontreux.

        Et de qui parle-t-on ? "…élèves…école…pour tous" ? On peut penser qu'il s'agit bien de l'école primaire où, en effet, la question des rythmes scolaires est déterminante pour l'efficacité d'un enseignement durable et la réduction des inégalités dues à la précarité sociale et à la pauvreté de beaucoup de familles. Aujourd'hui, un élève de l'école élémentaire suit 24 heures hebdomadaires d'enseignement réparties, c'est le cas le plus général, en 8 demi-journées, 4 jours de 6 heures. C'est concentré et c'est long. A cela peuvent s'ajouter des activités facultatives, type "activités pédagogiques complémentaires" et/ou des occupations en lien avec le projet éducatif territorial de la commune. Ainsi, pour certains, mais pas pour tous il est vrai, les 32 heures, c'est déjà là.

        La réforme des rythmes scolaires de 2013 allait dans un tout autre sens puisqu'il s'agissait d'étaler le temps scolaire sur 9 demi-journées, de programmer les séquences d'enseignement essentiellement le matin, en 5 matinées, au moment où la faculté de concentration des enfants est la plus grande, d'alléger le temps d'enseignement quotidien de 45 minutes en moyenne, de permettre aux communes partenaires de mettre en place un programme éducatif culturel, sportif…Sur ce dernier point, un seul bémol, l'inégalité territoriale de l'offre. Patatras, en juin 2017, marche arrière toute, ce dispositif, qui servait avant tout l'intérêt des enfants, fut blanquerisé comme on le sait et rares sont les communes qui ont résisté.

        Repenser l'organisation du temps scolaire hebdomadaire à l'école primaire, niveau sur lequel, en effet, devraient porter essentiellement les efforts du gouvernement avec l'adhésion de la société tout entière, car il est le socle et le prédicteur d'une scolarité future réussie, ce devrait être, aussi, poser la question de l'organisation de l'année scolaire, car tout est lié. Question vive, s'il en est, et qui nécessite lucidité, concertation…et courage politique.

        Des chiffres, encore…"Je propose le recrutement de 90 000 professeurs durant le prochain quinquennat [...] Il faut dégeler le point d’indice de tous les agents de la fonction publique et augmenter de 30 % les salaires en trois ans." Quels professeurs, les salaires de qui et pourquoi 30% ? Bon, on est d'accord, on signe, c'est nécessaire, pas suffisant.

        Mais quantifier, sans poser la question du statut, des modes de recrutement et d'affectation, de la formation, de l'évaluation du corps enseignant, de la création de nouveaux métiers dans le domaine éducatif, réduit le projet présidentiel à sa plus simple expression.

        Puis, des questions qui ne sont pas posées : l'organisation administrative et pédagogique des établissements d'enseignement ? l'obligation scolaire jusqu'à 18 ans ? la répartition des moyens entre les niveaux d'enseignement de la maternelle aux classes préparatoires ? des questions urticantes comme l'orientation des élèves, le redoublement…le remplacement des professeurs absents (2)…le sort des "décrocheurs" (3), la gratuité effective des fournitures, des sorties, de la restauration scolaires ? et… quid du privé ?  j'en oublie probablement…

        Signer un "pacte pour la jeunesse" ouvre un agréable chemin mais la France a surtout besoin d'un nouveau plan Langevin/Wallon qui, à la Libération, proposait la mise en œuvre d'un grand système éducatif démocratique, une réforme de l'enseignement qui peut servir encore de base de réflexion et de référence.

        Et, si "Les maîtres d'école sont des jardiniers en intelligences humaines" comme le pensait Victor Hugo, il est clair qu'on ne pourra pas réformer l'Education nationale sans eux. Je l'ai déjà écrit : c'est un préalable absolu, regagner la confiance, cette clé qui ouvre toutes les portes, d'un corps enseignant qui, à force de rôtir le balai, a perdu toute considération envers une tutelle qui voit se succéder un chapelet de ministres plus ou moins compétents et motivés.(4)

        Et surtout qui manquent d'autorité. Je veux dire une autorité fondée sur la clarté, la loyauté, le respect, la reconnaissance exigeante mais bienveillante envers les femmes et les hommes qui ont choisi un métier difficile et qui doit être reconnu et rémunéré en conséquence, le tout garanti par le soutien du gouvernement en entier et par l'onction démocratique…pour ne pas finir comme Alain Savary, Alain Devaquet, Claude Allègre, Vincent Peillon…

         Il faut conclure. Ce qui a fait historiquement la force et asseoir la légitimité de la gauche c'est son combat pour l'égalité et cela suppose de renforcer radicalement l'école de la République. Le recul des incertitudes et des craintes du lendemain, la quête des "jours heureux" est, mais pas seulement, fondamentalement à ce prix. Dans cette optique, la prestation de Fabien Roussel est méritoire. En somme "A des qualités, mais peut mieux faire". Allez, muscle ton jeu, Camarade, muscle ton jeu.(5)

        Et je n'ai fait que chatouiller le sujet car "La cité idéale est celle où tout est école." (6).

        Sans doute.

(1) Ai-je été distrait, mais je n'ai pas souvenir que le thème de l'école ait été abordé en profondeur lors du fameux "débat" du 23 septembre dernier sur BFMTV ?

(2) Voir mon blog Bon courage ! | Le Club de Mediapart

(3) Voir mon blog Lexique ta mère ! | Le Club de Mediapart

(4) Depuis 1958, un ministre de l'Education nationale a une espérance de vie d'environ deux ans. Benoit Hamon, lui, a été obsolète après quatre mois et vingt-trois jours en 2014. Jean-Michel Blanquer, est là, hélas, depuis déjà 4 ans, il va battre Christian Fouchet probablement…

(5) Allusion à Aimé Jacquet s'adressant à Robert Pirès lors de la coupe du monde de football de 1998. "Muscle ton jeu Robert, muscle ton jeu Robert, fais attention. J' t'assure tu vas avoir des déconvenues parce que tu es trop gentil."

(6) Albert Jacquard, Mon utopie, 2006.

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