Henri Goldman
politiste, ancien rédacteur en chef de la revue belge "Politique" (1997-2020), auteur de "Le rejet français de l’islam" (Paris, PUF, 2012)
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Billet de blog 15 juin 2017

France, Belgique : les illusions du dégagisme

Le suffrage universel a fini par les dégager. Pour les remplacer par les mêmes, en plus modernes.

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Dans ses meetings, Jean-Luc Mélenchon invitait son public à scander "Dégagez !".

Le bréviaire du dégagisme orthodoxe en langue française date de 2010. Dans Qu’ils s’en aillent tous (Flammarion), Jean-Luc Mélenchon formulait ainsi l’objectif : « Les patrons hors de prix, les sorciers du fric qui transforment tout ce qui est humain en marchandise, les financiers qui vampirisent les entreprises, les barons des médias qui ont effacé des écrans le peuple. Du balai ! Ouste ! De l’air ! ». Un système honni était ici incarné par des personnages qui, par la suite, seront de plus en plus fréquemment nommés. Ce n’était pas trop difficile puisque la liste des « oligarques » et des « médiacrates » est relativement courte. Ceux-là, il fallait s’en débarrasser autant « pour ce qu’il sont » que « pour ce qu’ils font », les deux étant pédagogiquement confondus.

Le message a été parfaitement capté… mais seulement à moitié, puisque c’est Emmanuel Macron qui a su profiter du dégagisme ambiant. Les deux grands partis du « système » – l’UMPS de Marine Le Pen – ont en effet largement dégagé… mais pas leurs idées, intégralement recyclées par le parti du nouveau président. On les a dégagés parce qu’on les a jugés incapables, qu’on les a trop vus, qu’ils ont eu leur chance et ne l’ont pas saisie… pour transmettre le flambeau à d’autres sans changer de cap, à charge pour eux de réussir là où les dégagés avaient échoué. On les a dégagés « pour ce qu’ils sont », mais pas « pour ce qu’ils font » (ou plutôt pour ce qu’ils ont fait).

La France a sans doute, pour le moment, échappé au pire – l’accession au pouvoir du Front national. Mais, à gauche, l’espoir porté par Mélenchon lors des élections présidentielles est retombé comme un soufflé, la France insoumise retrouvant lors des législatives son électorat-socle autour de 10%. Le « dégagisme », version gauche, qui avait pour ambition de fédérer tout le peuple contre le petit 1% de profiteurs, a probablement participé à son corps défendant au grand élan qui a porté à la présidence l’incarnation la plus intelligente, la plus branchée, la plus culturellement en phase avec les valeurs distillées par les médias de masse des « élites mondialisées », éliminant au passage les vieux appareils datés d’un autre siècle et finalement peu sensible à la belle rhétorique old style du Tribun de la Plèbe. La souveraineté populaire s’est donc exprimée en faveur de l’Europe libérale et en faveur du démantèlement du code du travail, deux traits de son programme dont Macron n’avait jamais fait mystère et dont le refus était au centre de la campagne de JLM.

Bien sûr, il y a l’abstention massive et la crise de la démocratie qu’elle signifie. Mais il reste que « le peuple » n’était pas là où on pensait. À l’exception de la minuscule minorité de super-riches et des quelques 5% dont on pourrait encore dire, comme pour les prolétaires du Manifeste communiste de Marx et Engels (1847) qu’ils « n’ont à perdre que leurs chaînes, mais un monde à gagner », la grande masse de la population, en ce compris les salariés, n'ignore pas qu'elle fait partie d’une classe moyenne mondiale en déclin bénéficiant encore de privilèges relatifs qu’elle craint avant tout de perdre en se lançant dans des aventures à l’issue incertaine. C’est pourquoi, quand elle s’exprime, c’est en faveur de la stabilité des institutions et d’une Europe perçue envers et contre tout comme protectrice.


Cette leçon devrait aussi être méditée en Belgique où sévit en ce moment une puissante vague de « dégagisme » sur fond de scandales. (Voir sur ce blog « Scandales : la grande lessive belge ».) Les partis de gauche – Écolo et le PTB –, qui n’ont rien à se reprocher sur ce terrain, ont raison de ne rien laisser passer et de dénoncer les innombrables entorses à la morale publique dont les partis de pouvoir se sont complaisamment accommodés. Mais pas d’illusion : le dégoût qui monte à l’égard d’une caste politique démonétisée ne débouchera pas par enchantement sur une relance de l’opposition au néo-libéralisme. L’hypothèse la plus probable est « lampedusienne » : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Faute d’être étroitement connectée à la promotion d’alternatives désirables, la nouvelle obsession monomaniaque de la gouvernance pourrait bien faire le lit d’un « macronisme » à la belge.
Le site de la revue Politique : www.revuepolitique.be.

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