Belgique : les aventures du « cordon sanitaire »

Le « cordon sanitaire » (en français dans le texte) désigne une attitude politique esquissée en 1989 par le responsable écologiste flamand Jos Geysels, puis répercutée par le mouvement Charte 91, regroupant des intellectuels et des artistes progressistes, après le « Dimanche noir ».

« Dimanche noir» : ce 24 novembre 1991, le parti d’extrême droite Vlaams Blok réalisa sa première grande percée en raflant 13 sièges aux élections législatives, soit 10 % des voix dans les cantons flamands. Le « cordon », c’était un engagement à ne passer aucune alliance politique avec le Blok, ce qui devait lui interdire de participer au pouvoir à un quelconque niveau, étant donné le scrutin proportionnel en vigueur en Belgique qui empêche un seul parti d’obtenir une majorité absolue des sièges s’il ne l’a pas en voix. Ainsi, les promoteurs du « cordon » espéraient assécher le vivier électoral de l’extrême droite : pourquoi voter pour un parti qui n’aurait aucune chance de jamais mettre son programme en application ?

Jusqu’à aujourd’hui, le « cordon » a tenu. Du moins sur le terrain. Le Vlaams Blok, devenu entre-temps Vlaams Belang, n’est entré dans aucune majorité politique à aucun niveau. Mais il s’en est fallu d’un cheveu. De fait, la N-VA[1] l’a déjà enterré. Aux dernières élections communales (octobre 2018), dans la petite ville de Ninove (près de 40.000 habitants) où une liste d’extrême droite avait raflé 40 % des voix, la N-VA avait décidé de faire l’appoint. Seule une dissidence locale l’en a empêché. Mais surtout, Bart De Wever, président de la N-VA, a négocié pendant des semaines avec le Vlaams Belang, devenu lors du scrutin de juin 2019 le deuxième parti de Flandre (18,5 % des votes flamands), la constitution d’une nouvelle majorité régionale. Il n’y a renoncé que faute d’un troisième partenaire numériquement indispensable. Désormais, une chose est claire : pour la droite conservatrice flamande, le « cordon sanitaire » a vécu. De toute façon, il s’est révélé incapable d’endiguer l’irrésistible montée de l’extrême droite en Flandre comme presque partout en Europe.

En Wallonie et à Bruxelles, on observe cette évolution avec consternation. Ces deux Régions constituent une remarquable exception par rapport à toutes leurs voisines : l’extrême droite n’y perce absolument pas. On a esquissé sur ce blog les raisons de cette exception, mais beaucoup d’observateurs l’ont attribué à l’existence d’un « cordon sanitaire médiatique » : dans les médias belges francophones, on ne donne jamais la parole à l’extrême droite ; on en parle, bien sûr, on analyse et on décrypte, mais on ne l’invite pas sur les plateaux. Et de toute façon, on refuse de discuter avec elle. Pas question de lui faire de la publicité.

Médiatique

On posera alors deux questions. La première : ce « cordon sanitaire médiatique » est-il réel ? C’est douteux. Il renvoie à une définition passablement dépassée, voire folklorique, de l’extrême droite. On ne classait pas sous cette étiquette le petit Parti populaire de Mischaël Modrikamen qui se réclamait pourtant de l’Alt Right américaine et avait fricoté avec Steve Bannon, le conseiller de Donald Trump qui tentait de fédérer les droites radicales européennes. Ni le franc-tireur libéral Alain Destexhe, dont les provocations islamophobes furent légion. L’un et l’autre furent régulièrement invités, en proportion de leur poids électoral supposé, dans tous les médias publics et privés. Pareil pour Théo Francken, N-VA, secrétaire d’État sortant à l’Asile et la Migration, qui n’a jamais caché sa proximité avec le Vlaams Belang et qui a pu s’étaler dans la presse francophone et sur les plateaux les plus légitimes, bien protégé par sa qualité de membre d’un parti estampillé démocratique.

La seconde : ce « cordon sanitaire médiatique » est-il efficace ? On doit bien constater que non. Dans aucun pays, les médias n’ont fait la promotion des formations d’extrême droite tant qu’elles étaient groupusculaires. Ils ne leur ont seulement ouvert leurs colonnes qu’à partir d’un certain seuil de représentativité. Cette percée a d’abord des causes politiques, bien sûr. Mais elle tient aussi au fait que la scène médiatique a désormais explosé et que les réseaux sociaux, que plus personne ne contrôle et qui fonctionnent de manière virale, sont de très efficaces caisses de résonance de tous les discours prétendument anti-système.

Faut-il pour autant tout lâcher ? Sûrement pas. Les télévisions francophones ont eu raison de ne pas suivre leurs consœurs flamandes qui ont repris les recettes berlusconiennes de l’« infotaintment », ces shows télévisés racoleurs où des personnalités politiques viennent soigner leur popularité. Ceux-ci ont beaucoup fait pour banaliser l’extrême droite en la faisant rentrer dans le cercle de famille.

La polémique De Zondag

À gauche, Peter Mertens (PTB). À droite, Tom Van Grieken (Vlaams Belang) © copie d'écran À gauche, Peter Mertens (PTB). À droite, Tom Van Grieken (Vlaams Belang) © copie d'écran

Reste la question la plus délicate, celle dont on discute ces derniers jours sur les réseaux sociaux et dans la presse belge francophone : des formations qu’on ne peut soupçonner de tendresses pour l’extrême droite doivent-elles se prêter à des débats publics avec elle ? Une interview réalisée par l’hebdomadaire familial De Zondag (22 décembre) mettant en présence Peter Mertens, le président flamand du PTB (Parti du travail de Belgique, gauche radicale) et Tom Van Grieken, le jeune président new look du Vlaams Belang, a mis le feu aux poudres. Non à cause du contenu de leurs échanges, où les deux formations se sont situées aux antipodes l’une de l’autre – mais peu de personnes les auront lus, et presque aucun francophone – mais pour la photo de première page qui s’étala sur les kiosques à journaux. D’autres photos plus souriantes, avec des poses multiples qu’on imagine prises de bonne grâce lors d’une séance de shooting, illustrent l’article en pages intérieures.

Le jeu en valait-il la chandelle ? Pour avoir le droit de développer ses idées dans un média populaire, le président du PTB s’est prêté à une mise en scène qui suggère, de façon subliminale, que, malgré des désaccords abyssaux dont personne ne peut douter, il fait partie du même monde que son interlocuteur. On sait, depuis McLuhan, que « le médium, c’est le message ». Et on n’imagine pas un Jean-Luc Mélenchon prendre ainsi la pose avec Marine Le Pen.

Aurait-il fallu par principe refuser cette confrontation ? Ce n’est malheureusement plus possible. Les idées de l’extrême droite ont trop progressé. Et tout particulièrement au sein d’un important public de personnes mal insérées socialement et en rupture avec le « système » qui balance entre l'extrême droite et le PTB, comme son président le reconnait dans l'entretien – public que ce parti aura su capter en Wallonie et à Bruxelles où aucune extrême droite ne lui faisait concurrence. Dès le moment où le PTB fait ce constat, il doit accepter – et même rechercher – des confrontations directes, alors que d’autres, comme les écologistes qui furent ici les plus critiques, n’auraient strictement rien à y gagner.

Mais il ne faut alors rien concéder qui suggère une quelconque connivence. La mise en scène du Zondag accrédite l’idée, distillée régulièrement dans les médias mainstream, que les deux partis, si opposés qu’ils soient en apparence et dans leurs propos (que la plupart, qui auront vu les photos, n’auront donc pas lus), se retrouvent dans une même opposition radicale au « système », opposition qui les rapproche « objectivement ». Le jeu est délicat, mais pas sûr qu’ici le PTB soit sorti vainqueur de toute l’opération.  

 

[1] Nieuw-Vlaams Alliantie, de tendance nationale-conservatrice, désormais premier parti de Flandre – et même de Belgique.

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