Le visage double des études chinoises en France : le cas Billeter

聪明反被聪明误 [cōng míng fǎn bèi cōng míng wù] Le tricheur est souvent dupe de ses propres inventions.

Jean-François Billeter est un sinologue suisse  connu qui sévit occasionnellement à l'INALCO de Paris.( https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Fran%C3%A7ois_Billeter). Il se présente surtout comme un grand humaniste à l'esprit ouvert qui a su sonder mieux que tous et toutes les profondeurs de la pensée chinoise.

Par le biais de blogs toutologues (https://blogs.mediapart.fr/patrick-cahez/blog/210420/lultracrepidarianisme-lideologie-des-toutologues), et de blogs "passeurs d'articles", il s'installe doucement dans la blogosphère ( https://blogs.mediapart.fr/herve-fuyet/blog/290720/pour-la-libre-rediffusion-des-articles-sur-le-net).

Examinons un exemple concret de ce processus. Nous conservons l'anonymat des personnes en cause pour ne blesser personne!

Pour commencer, notre toutologue anonyme nous donne elle-même un aperçu de ses connaissances de la Chine :"Je disais à M... combien j’étais fascinée par les reportages sur le travail dans la chaîne 550 (la Chine en français). Je peux revoir plusieurs fois les mêmes sujets, tant cette relation de tous les sens à la connaissance de la matière me parait enfin tenir compte d’un autre type que celle uniquement intellectuelle et pourtant ne peut qu’aider à développer une relation à l’art, pictural, musical… Elle m’a dit mais c’est tout à fait un des courants fondamentaux de la pensée chinoise. J’avais appris qu’il y en avait trois essentiels, le confucéen dont nous avons déjà parlé ici, le légiste, la loi (Fa, 法) est le concept central dans le système de pensée des légistes. Ce ne sont plus les idées confucéennes du sens de l’humain et la conformité aux rites qui sont chargés d’assurer la cohésion sociale mais la loi, une centralité. Enfin il y a justement le troisième courant de Zhuangzi qui est de se plier à l’essence des choses. Apparemment ces trois courants sont inconciliables pour un occidental, mais pour un Chinois, ils sont à l’oeuvre et le marxisme chinois s’appuie sur l’un ou l’autre suivant les moments historiques et les tâches à accomplir. " A vrai dire, la lecture de wikipedia sur la Chine aurait été plus enrichissante que les commentaires de M..., mais, bon..

Ensuite notre même toutologue  nous explique comment elle se ressource et s'alimente de l'humanisme de Billeter ;" Jean-François Billeter utilise l’exemple de celui qui apprend à faire du vélo. Entre le moment où je vais essayer de trouver comment faire et le moment où je sais comment faire, il y a le passage imperceptible d’un état de conscience, à un état d’inconscience, un « changement de régime[4] ». Ensuite, le cycliste peut apprendre à lâcher une main, puis deux, se jouer de l’équilibre et faire de l’acrobatie, il finira par faire sans savoir, par agir spontanément (自然 ziran) en développant une perception de plus en plus fine et aboutie de ses actions. Voilà pourquoi le couteau du boucher est toujours aussi tranchant après 19 ans : en ayant une connaissance fine de son art acquise par l’habitude (on dira « le métier »), il peut se mouvoir librement : il a trouvé une Voie."

Et encore sur la même "Voie" : 

 "La voie proposée par Zhuangzi est de faire confiance au corps plutôt qu’à l’esprit. La maîtrise du geste implique une intelligence du corps. Lorsque je dois écrire un caractère chinois que j’ai oublié, deux solutions s’offrent à moi : ou bien faire un effort conscient pour me souvenir de ce qui le compose, ou alors faire le vide pour laisser ma main agir...

« L’acte spontané est supérieur à l’acte intentionnel, en ce que, mobilisant toutes les capacités qui sont en nous et se pliant de façon naturelle aux exigences du milieu et des circonstances, il échappe aux erreurs de l’intellect, lequel se trouve tributaire de supputations aléatoires et bridé par toutes sortes de préjugés.[5] » Ce texte nous enseigne quelque chose que nous pouvons vérifier quotidiennement pour peu que nous soyons exercés. Il faut avant tout se réapproprier son corps et laisser parler notre spontanéité qui n’est ni plus ni moins qu’un autre registre d’activité. « C’est ainsi que naît la conscience spectatrice qui assiste émerveillée et muette à l’activité du corps.[6] » Et en même temps

Bibliographie :

JF. Billeter, Leçons sur Zhuangzi, ed. Allia, 2003
A. Cheng, Histoire de la Pensée chinoise, Seuil, 1997
Jean Levi, Les Leçons sur Tchouang-tseu et les Etudes sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter

Voyons un autre exemple de la même blogueuse, passeur d'une "pensée" du même Billeter: 政治 politique en chinois et en Chine

Le texte de Billeter issu de « Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie » : 


 « Le terme chinois, tcheng-tcheu (政治) est également un néologisme contemporain, mais le cas de figure est différent. D’abord parce que l’équivalence est univoque : “politique” (nom et adjectif) se traduit toujours par ce même mot, et inversement. Ensuite parce que ce mot est entré dans l’usage commun. Il a cependant une résonance bien différente. En son fond, il renferme une noblesse liée à l’idée de polis, ou de cité, qui est l’association de citoyens égaux et libres délibérant publiquement de la façon de prendre en main leur destin. Tcheng-tcheu est composé de tcheng 政 “gouvernement” et de tcheu 治  “régler”, “assurer le bon fonctionnement” de quelque chose. Le binôme signifie, littéralement, “assurer par le gouvernement le bon fonctionnement (de la société)”. Le noyau ancien qui donne sa valeur à notre notion du “politique” est absent. Le terme chinois n’est pas porteur du gène démocratique. Il va de soi que la langue chinoise possède ses propres réseaux d’associations, ses propres résonances. Le li (理) que j’ai mentionné a une longue histoire. Il est riche de sens et se retrouve dans de nombreuses expressions d’aujourd’hui, savantes autant que familières. Tcheu “régler” a d’abord signifié : “réguler les eaux” afin d’éviter les inondations et d’assurer l’irrigation. Le caractère comporte, à gauche, l’élément de l’eau 氵. Ce mot a ensuite été appliqué aux flux d’énergie qui animent le corps humain, d’où le sens de “guérir” une maladie, et à ceux qui circulent dans le corps social, d’où le sens de “gouverner”, “administrer”. Il semble impliquer le respect de certaines lois de la nature (celles de la physique des liquides) mais, comme l’attestent de nombreuses expressions anciennes et modernes, il n’en a pas moins une forte connotation autoritaire. Quant à tcheng  “gouvernement”, il est étymologiquement lié à tcheng 正_“droit”,“remettre droit”,“rectifier”. L’association d’idée n’est pas éloignée de celle que nous avons dans la famille du radical reg-: régalien,roi,régner,régler,régir, diriger, etc. »

Ces lignes nous rappellent la différence entre les deux mondes politiques, l’un où l’on débat et s’écharpe en public pour la démocratie et un autre, où le gouvernement gère sans débat public véritable même si à l’intérieur des plus hautes instances, il y a débat et plus que des débats. Les origines du mot politique et l’étude du caractère et l’histoire de 政治 sont éloquents et permettent de mieux comprendre ces différences.

Par moment, on ne sait plus si c'est la bloggeuse, Zhuangzi , ou Billeter qui parle. Notons que cette blogueuse se présente ailleurs dans son blog comme une amie déterminée du socialisme aux caractéristiques de la Chine.

 

Les précepteurs sorbonagres dont se moquait Rabelais s'appuyaient sur  le latin d'église pour abuser les fidèles, le sorbonagre Billeter se sert du chinois pour abuser ses adeptes et alimenter les blogs "passeurs d'articles" parfois victimes naïves, parfois complices.

"Et en même temps", voyons ce que Billeter cache derrière son savant humanisme de façade!

Nous découvrons un anti-marxiste primaire, un ennemi du socialisme aux caractéristiques de la Chine, et peut-être même un imposteur au niveau théorique!

Billeter écrit:

‘‘Pendant des années, j’ai accumulé sur l’histoire de Chine des connaissances éparses. Un jour, à ma surprise­, elles ont commencé à se présenter à moi comme un grand panorama, pareil aux rouleaux que peignaient les peintres chinois d’autrefois et que l’on déroulait devant soi sur la table. Par la suite, je me suis demandé ce que c’est qu’être européen face à la Chine et ce que c’est qu’être chinois, ce qui m’a conduit à m’interroger sur la causalité dans l’histoire. Il fallait la prendre en enfilade, comme une suite de causes et d’effets menant jusqu’au présent.’’

 

La Chine et l’Europe relèvent de deux traditions politiques différentes, dont Jean François Billeter retrace de manière condensée l’histoire, des origines jusqu’à aujourd’hui. En soutenant la comparaison entre ces deux traditions, il en arrive à une compréhension profonde de l’une comme de l’autre, précisément au moment où elles se rencontrent et se heurtent.

En Chine même, elles s’affrontent depuis un siècle, période où les forces du progrès se sont continûment inspirées de la tradition politique européenne et ont essuyé défaite sur défaite. Cette suite d’échecs est ce que Jean François Billeter appelle la “tragédie chinoise”. L’ambition du pouvoir actuel est de vaincre ces forces une fois pour toutes, en Chine, mais aussi d’entraver l’action de celles qui leur ressemblent partout ailleurs. Quand le pouvoir se réclame de la grandeur passée de la Chine, il lance un défi à l’Europe : elle ne pourra le relever que si elle en tire, pour elle-même en premier lieu, un nouveau projet politique et philosophique.

Billeter ajoute : "LES DIRIGEANTS chinois ont une stratégie double. Ils cherchent à discréditer en Chine et partout ailleurs les idées susceptibles de mettre en cause leur pouvoir et à faire main basse sur toutes les ressources qu’il faut à leur pays pour devenir la première puissance et le rester. Ils doivent avancer dans cette double entreprise parce que leur avenir en dépend.Ils se sont donc engagés contre nous dans une guerre politique. À l’intérieur de la Chine, c’est une guerre déclarée. Ils dénoncent ouvertement le caractère nocif des “valeurs occidentales” et font obligation aux membres du Parti de les combattre activement, en particulier parmi les intellectuels, les enseignants et les journalistes.1 Dans les relations qu’ils entretiennent avec nous, ils mènent par contre une guerre non déclarée. Ils cherchent à remplacer là où ils peuvent les idées qui ne leur sont pas favorables par d’autres qui servent leurs intérêts. Ils promeuvent notamment à cette fin l’implantation d’instituts Confucius dans les universités du monde entier. Ils pratiquent l’antique stratégie du weiqi, le “jeu des encerclements”, qui est le pendant chinois de nos échecs et que les Japonais appellent le gô.2Notre ignorance les aide grandement. Elle tient au verrouillage de l’information, à la surveillance exercée sur les étrangers comme sur les Chinois, qui les empêche de communiquer librement. Elle a des causes plus profondes, liées à notre méconnaissance de l’histoire chinoise récente.Il faut y avoir été mêlé, ne serait-ce qu’un peu, pour avoir une idée des espoirs qui l’ont nourrie au cours du XXe siècle, du courage dont tant d’hommes et de femmes ont fait preuve, du prix qu’ils ont payé, de leur colère et de leur amertume après leurs défaites, quand ils ont survécu. Il faut avoir un peu de cette expérience pour comprendre l’abaissement qui leur est imposé et le cynisme que certains adoptent pour ne pas trop en souffrir. Il le faut pour mesurer la valeur de ceux qui résistent encore et continuent de penser qu’autre chose est possible."

 

La Grande Imposture!

Là, nous ne sommes plus dans la sorbonagrerie, mais carrément dans l'enfumage, dans le gangstérisme académique!

Voyons ce que nous fabule notre Billeter , à propos des Chinois:

 « Plus encore : ils ont pris l’habitude de penser que le phénomène humain était, dans son essence même, inégalité et interaction conflictuelle, et se sont formé de la subjectivité humaine une idée conforme à cette vue. Ils ont conçu le sujet comme le lieu où prend naissance l’initiative stratégique, spontanée ou réfléchie, ou, inversement, comme le sanctuaire à soustraire aux stratégies d’autrui. Plus généralement, ils ont considéré que le conflit était dans la réalité même. C’est pourquoi, dans leur philosophie, ils ont toujours cherché à saisir les lois de l’interaction et des renversements de situation tandis qu’à l’inverse, la philosophie grecque et la tradition intellectuelle qui en est issue ont constamment cherché le permanent, l’immuable au-delà du mouvant, l’idée au-delà du sensible. » (de « Chine trois fois muette: Essai sur l'histoire contemporaine et la Chine (PETITE COLL) » par Jean François BILLETER)

C'est sur cette opposition imaginaire que Billeter fonde une supériorité européenne imaginaire des Européens sur les Chinois, qui souvent frise le racisme!

Billeter fait une critique assassine de la logique dialectique traditionelle de la Chine, celle du Ying et du Yang, pour l'opposer à une suposée supérieure logique grecque qui chercherait "le permanent, l'immuable au-delà du mouvant, l'idée au-delà du sensible"!!!

Mais Billeter ignore, ou fait semblant d'ignorer, toute la tradition dialectique occidentale avec Héraclite dans la Grèce antique, Hégel en Allemagne et la dialectique matérialiste dand le monde entier avec Marx. Comme le dit bien Marx, "

« Dans la conception positive des choses existantes, la dialectique inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que, saisissant le mouvement même dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire. »

Karl Marx, Gallimard, coll.« La pléiade », Tome I, p. 559

 Et Billeter en rajoute :

    « Au lieu de promouvoir la réflexion et le débat sur ces questions capitales, le régime exploite leur perplexité. Il ne cesse de leur rappeler les humiliations subies par leur pays du fait des puissances coloniales, il appelle à une restauration de la puissance nationale, réhabilitant implicitement au passage le passé impérial, justifiant par là le maintien de la forme traditionnelle du pouvoir. Il s’oppose ainsi, avec succès, au changement moral et politique. Il compte empêcher ce changement tout en modernisant l’économie chinoise, en lui assurant une place avantageuse dans l’économie mondiale – et se perpétuer grâce à cela. On voit dans quelle situation difficile se trouvent les avocats d’une véritable modernisation politique. Leur situation est d’autant plus délicate qu’ils sont confrontés à une autre grande difficulté. L’actuel État chinois est l’héritier de l’empire mandchou. Il a les mêmes frontières, ou presque, et réunit les mêmes peuples. Il exerce un pouvoir de même nature. Mao Tsé-toung a justifié la restauration de ce pouvoir en proclamant qu’il allait devenir l’instrument d’une grande révolution prolétarienne. Cette justification est depuis longtemps discréditée. Le régime actuel ne peut plus non plus prétendre assurer mieux qu’un autre la justice sociale. Il fonde donc de plus en plus sa légitimité sur le nationalisme chinois, mais cela le met en difficulté face aux autres peuples de l’ancien empire. Il est confronté sur ce point à un problème qu’il ne peut résoudre et qu’il cherche à éluder par une politique du fait accompli, c’est-à-dire par la sinisation accélérée du Tibet, de l’Asie centrale et de la Mongolie intérieure. De la sorte, il défend à la fois sa domination sur ces peuples et la permanence de son emprise sur la société chinoise. Quand les Chinois voudront se donner les libertés politiques, ils devront accepter que les autres peuplesde l’ancien empire fassent de même et se dotent par la même occasion d’une autonomie réelle, voire d’une forme ou une autre d’indépendance. S’ils reculent devant cette conséquence, s’ils refusent de toucher à la nature impériale du pouvoir et à l’idée de la Chine que leur a léguée l’empire, ils n’obtiendront pas les libertés politiques. On voit tout ce qui se joue dans la question de Taïwan. Telles sont les grandes lignes de la première perspective, telles sont selon moi ses ultimes implications. Ses défenseurs vont rarement jusque-là. Ils hésitent le plus souvent sur l’analyse du passé, et donc sur celle du présent. Ils considèrent en outre que les difficultés que la Chine rencontre dans ses efforts d’adaptation au monde moderne sont uniquement dues aux problèmes que lui a légués son histoire. Ils n’envisagent pas qu’elles puissent être dues au monde moderne, dont ils se font souvent une » (de « Chine trois fois muette: Essai sur l'histoire contemporaine et la Chine (PETITE COLL) » par Jean François BILLETER)

 

Conclusion

Ce Billeter est habile, puisque, comme nous l'avons vu, il peut abuser beaucoup de monde. Une jeune femme de ma connaissance qui a obtenu une maitrise en études chinoises à l'Inalco a subi Billeter. Elle me disait d'ailleurs qu'à l'Inalco, des enseignants objectifs vis-à-vis du socialisme aux caractéristiques de la Chine sont très rares. Pour en avoir le coeur net, elle a demandé et obtenu une bourse du gouvernement chinois, est allée en Chine et a tellement aimé la Chine qu'elle a décidé d'y vivre. La vraie Chine ne ressemblait en rien aux fantasmes anticommunistes de Billeter!

Tout le monde n'a pas cette chance, et il me semble important que les forces démocratiques en France se penchent sur la question et s'organisent pour que les études chinoises en France ne soient plus des annexes de ce qu'on nomme parfois l'appareil idéologique d'Etat!

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