A propos de «L’entreprise Macron, de la conquête à l’exercice du pouvoir»

Trois chercheurs, contributeurs à «L’entreprise Macron» (PUG, 2019) s’entretiennent avec E. Salvi et F. Escalona, sur quelques résultats de leur recherche. Le papier ci-après se base sur ce seul entretien.

A propos de L’entreprise Macron, de la conquête à l’exercice du pouvoir
https://www.mediapart.fr/journal/france/021119/l-entreprise-macron-de-la-conquete-l-exercice-du-pouvoir

 

Brève caractérisation des propos échangés

On peut baliser les contributions des trois invités comme, respectivement, une cartographie du macronisme comme machine politique, finalement « assez classique » (Lefebvre) ; une enquête sur la composition de la base militante, révélant de fortes déceptions, parfois des tensions par rapport au « déficit de démocratie interne » (Ch. Gris) ; enfin une tentative de mise à plat des rapports de Macron avec les patrons, l’appellation de « Président des riches » étant rejetée par M. Offerlé pour son caractère polémique au profit de « Président pro-business ». Selon ce dernier, l’antienne des patrons au sujet des politiciens aurait été qu’ils ne comprennent rien à l’économie ; et que par rapport à ce constat, leur premier choix était Fillon, Macron venant en second ; il précise encore qu’Arnault serait un « ralliement de 2e tour ».

Ces dernières indications mises à part, problématiques d’ailleurs, force est de dire qu’on n’apprend pas grand-chose dans cet entretien au cours duquel ces « politistes » font état des principaux résultats de leur collectif, fraîchement publié. Si la base empirique de Mme Gris apparaît assez clairement, celle de Lefebvre et Offerlé n’est pas claire. Mais, à les entendre, il ressort sans ambiguïté qu’au moins une dimension de l’archive a été très largement délaissée : la presse, plus généralement les médias.

Une omission géante

Cette lacune soulève en tout cas cette question : dans une élection aussi médiatisée que la présidentielle, est-il concevable de prétendre en saisir l’essentiel sans enquêter sur le rôle joué par les médias dans la fabrication de la stature de « présidentiable » ? Sur cela, pas un mot dans la bouche des trois co-auteurs : comme si une présidentielle se jouait dans la base militante, dans le « clacissisme » de l’organisation partisane de LREM, et dans l’opinion des patrons sur les candidats ; comme si une présidentielle ne se jouait pas dans l’opinion publique, nationale avant tout et que les grands médias ne jouaient pas un rôle majeur dans la « formation » de cette opinion. Se voir marteler pendant deux ans, tous médias confondus ou peu s’en faut, la figure du Sur-Homme Macron, ne peut pas ne pas « affecter ». Bref, ignorer ce qui fut un opérateur majeur de la présidentielle est tout simplement aberrant. Que la faute vienne d’un aveuglement piloté par l’obsession que les data exhumées par l’enquête  constituent la base exclusive des conclusions ou d’un choix délibéré de faire l’autruche, le résultat est le même : cette faute rend parfaitement insignifiantes les conclusions de l’ouvrage et dispensable sa lecture.

A minima, une naïveté épistémologique et méthodologique

On peut donc leur reprocher, a minima, une naïveté méthodologique qui est en même temps une faute épistémologique : fascinés par leur objet, ils ont cru le saisir dans des positivités bien identifiables : la machine du parti, la base adhérente, les sondages auprès des patrons. Comme si chacune de ces positivités existait par et pour elle-même et pouvait avoir la moindre vertu explicative du phénomène « Macronisme » entendu comme la construction progressive de la machine aux multiples points d’appui et ressorts en vue de la conquête du pouvoir présidentiel. Cette naïveté est redoublée par l’horizon temporel de leur examen : à les écouter en tout cas, ils feraient partir leur enquête de 2016, moment de la création de LREM. Ce faisant, ils ne sont pas en mesure de saisir tout le travail de « fabrication d’image » opéré sur Macron (oui : « sur » bien plus que « par ») depuis bien deux ans auparavant.

Qu’est-ce que cela montre ? que travailler sur des données, même validées, ne suffit pas à faire de la bonne science. Obnubilés par les données collectées, sans doute à grand-peine, ils perdent de vue qu’elles n’en sont qu’une partie ; ou en tout cas négligent de s’interroger sur leur significativité. Or, sauf à remettre celles-ci 1/ dans une temporalité plus en amont pour vérifier leur pertinence et 2/ dans une avalanche médiatique sans précédent de « unes » et d’articles dithyrambiques sur Macron depuis au moins sa nomination au Ministère de l’économie à l’automne 2014, nos chercheurs ne peuvent qu’ignorer le sens réel des données qu’ils ont rassemblées.

En clair : sur le sens de l’événement de la victoire d’Emmanuel Macron, parasite qui s’est nourri de l’appareil socialiste sous la présidence Hollande (il n’a jamais eu la carte du PS) et qui s’impose avec un appareil politique entièrement créé par son équipe pour la présidentielle et les législatives, ces chercheurs, non seulement ne nous apprennent rien, mais nous induisent en erreur …

… A moins, à moins, qui sait, qu’ils ne soient des chevilles ouvrières du macronisme  – le relai a-critique de M. Offerlé du « pro-business », celui pas plus critique du reproche des patrons aux politiciens de ne rien comprendre à l’économie, etc. laisse songer qu’il est lui-même assez pro-Macron … –  Bien sûr, dira-t-on, ils font de la « science » et doivent donc être « wertfrei » selon le précepte weberien. Fort bien. Mais être attaché à la « neutralité quant aux valeurs » ne comprend pas le devoir d’aveuglement. Or – du moins si on en croit le contenu de cet entretien (je ne vais pas m’appuyer la lecture de leur bouquin, qui semble franchement indigeste) –, ils ont pratiqué un aveuglement délibéré par rapport aux « data » les plus pertinentes à même de rendre compte de leur objet, celles que leur aurait livrée une consultation méthodique et chronologique de la presse depuis les prémices de la fabrication de Super-Macron. Et cette négligence rend leurs conclusions, en tout cas, nulles et non-avenues. Quant au reste, pour l’essentiel, on le savait déjà.

En somme, un livre pour rien – pour rien ?

Pour rien ? Ou alors, un livre au service de la Macronie ? un livre revenant à dire : regardez, c’est un parti comme un autre ; son organisation est verticale, certes, mais lequel échappe à ce reproche ?; ce n’est pas le président des riches, la preuve Arnault ne l’aurait soutenu qu’à partir du 2e tour … mais en ce cas, comment rendre compte que, encore ministre de l’Economie et tout au long de la campagne, Macron est très régulièrement invité à la table des Arnault ? Et pourquoi tous les médias (certes Arnault est un peu moins engagé que d’autres dans cette affaire) mettent, il n’y a pas d’autres mots, tout le paquet, toute la sauce sur Macron ?  Eric Stemmelen, qu’on aurait bien vu invité à la même table de Mediapart, montre que la valeur monétaire du soutien « journalistique-publicité politique » dont bénéficie Macron tout au long de sa fulgurante ascension a « très largement dépassé, en équivalence d’espace publicitaire, la centaine de millions d’euros, non comptabilisés » explosant tous les comptes de campagne imaginables (cf. son Opération Macron, éd. Le Cerisier, 2019, p. 170 – et mon « Macron, créature des oligarques milliardaires – L’analyse de E. Stemmelen »).

Sautant à pieds joints par-dessus cette réalité massive du poids d’une campagne « presse-pub » dont il serait irrationnel de contester l’effectivité dans l’issue, ces chercheurs, avec leur publication, en viennent, en somme, à banaliser le pouvoir de Macron et contribuent à préparer la « normalité » à venir de sa réélection en 2022. Frappe aussi, évidemment, la complaisance des journalistes dans leurs questions. Comme si, de leur côté, ils n’en avaient pas été aussi contemporains, de cette séquence ; comme s’ils ne s’étaient fait aucune idée sur son déroulement. L’hypothèse est que tout cela est « forclos ». Reste l’interrogation : pourquoi ? On se gardera, ici, d’y avancer une réponse …

Une conclusion est sûre : les politistes conviés à la table de Mediapart ne font le poids ni avec Eric Stemmelen, déjà mentionné, ni avec Juan Branco, Crépuscule (Au diable vauvert, 2019), étrillé comme il se doit par Mediapart pour l’unique raison qu’il évoque la présence de Xavier Niel parmi ses parrains fondateurs, ni non plus Marc Endeweld (L’ambigu monsieur Macron, 2015 ; Le Grand Manipulateur : les réseaux secrets de Macron, 2019) – relayé sur MdP uniquement par des abonnés, superbement ignoré donc par la rédaction. A nouveau, pourquoi ? pourquoi préférer l’insignifiance savante à l’essayisme audacieux ?  C’est toute la ligne « politique » de Mediapart, jamais explicitée, qui s’indique dans ces choix, décisions délibérées prises dans l’opacité de ses bureaux. Et dont l’abonné – seul à pouvoir « nous acheter » – n’aura jamais connaissance. Sans doute que, au final,  chez le Macron tout est bon pour MdP. En tout cas pour son équipe dirigeante … mais nous n’en saurons jamais rien : son refus de s’expliquer sur ses choix témoigne d’une persévérance sans faille.

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