En écho à Smidge – "Ne parlez pas de répression"

Smidge a publié un très beau texte touchant le déni des violences policières par le gouvernement "mais pas que". Ce texte en est un écho et un prolongement. Son "prétexte" est la déclaration de Ch. Jacob sur Europe 1, (07.06.20) que "les violences policières en France, ça n'existe pas". J'en propose une interprétation quant à son sens et à sa portée politique

Beau texte, cher Smidge,  merci …

Très juste. Je m'étonne qu'il n'ait rencontré qu'un "recommander" (hors le mien) et n'ait suscité aucun commentaire.

À vos propos d'ouverture, j'aurais ajouté les déclarations ahurissantes, et toutes récentes elles, de Christian Jacob sur Europe 1 le 7 juin 2020 :

" ça n'existe pas des violences policières en France. C'est un mensonge. ça n'existe pas. On a vu des violences de manifestants, mais jamais de violences policières, en France. – Et du racisme dans la police, même si ce n'est pas toute la police? – Il y a du racisme en France et il faut lutter pour le sanctionner… mais on n'a pas une police raciste en France… ça n'existe pas… Moi je suis fier de notre police… et profondément choqué par les slogans qu'on a pu entendre… la police a été traitée de raciste…On a vu par [sic] ces prétendus manifestants antiracistes s'en prendre à des policiers noirs……" 

À entendre ça, on commence par se pincer: Jacob est-il à ce point-là coupé de la réalité qu'il n'a jamais regardé une vidéo montrant les FDO méthodiquement tabasser, à cinq contre un, un manifestant à terre, etc.

Je crois qu'on aurait tort d'entendre ainsi le discours de Jacob. Il sait tout cela; il en a une parfaite connaissance. C'est un mensonge, énorme, énorme, bien sûr.

Mais, et peut-être est-ce encore plus important, c'est l'affirmation – déjà claire dans le projet de loi de Ciotti visant à rendre punissable la publication de vidéos montrant des interventions policières sans avoir flouté les visages – c'est l'affirmation des LR au gouvernement, rapportée ci-après en discours indirect libre (je les fais parler):

"sur l'objet "répression des mouvements sociaux", nous LR on est 100% avec vous. Allez-y, tapez, nassez, éborgnez, mutilez, jamais on ne vous fera la moindre remarque à ce sujet."
Dans un autre style, c'est un remake de la fameuse déclaration de Luc Ferry s'indignant que les FDO n'emploient pas leurs armes contre les manifestants violents. La différence de contenu, c'est que Jacob dit plutôt aux FDO : allez-y, utilisez vos armes, cassez du manifestant, on sera à vos côtés; en clair, on dira systématiquement : les manifestants étaient violents, il a bien fallu engager les moyens nécessaires pour y mettre fin. Nous sommes derrière vous et on vous soutiendra contre tout lynchage médiatique, et plus important encore, on s'indignera sur tous les plateaux de France et de Navarre s'il devait y avoir le moindre commencement de démarches judiciaires à votre encontre. Et on engagera toutes nos forces  pour empêcher leur déroulement et, plus encore, de possibles condamnations.

En clair, le propos de Jacob est, bien sûr, un mensonge au sens le plus ordinaire: il fait des déclarations contraires aux faits, et il sait parfaitement qu'il est en train de le faire, sans l'ombre possible d'un doute. Au passage, admirons la servilité des journalistes qui n'osent disputer les déclarations surréalistes du député LR. Tout comme lui, ils savent l'absolue contre-vérité des déclarations de Jacob, mais ils le laissent "dérouler" sa salade, sans encombre, sans la moindre mise en question. En niveau de servilité, la Pravda de la grande époque, c'était rien à côté.

Mais, plus encore, c'est un mensonge politique dont le sens est 1/ de déclarer publiquement l'engagement de LR à protéger la police pour toutes les violences passées, déjà innombrables, et 2/ du même coup, d'octroyer une permission de taper pour les semaines et les mois à venir parce que la colère sociale est parfaitement palpable et que, lorsqu'il s'agit de la répression des mouvements par lesquels cette colère va chercher à se faire entendre dans la rue, il n'y a pas le moindre écart entre les positions du gouvernement LREM et du parti LR.

D'un mot : le sens politique de la déclaration de Jacob est l'assurance donnée par LR au gouvernement et aux FDO que LR sera toujours fermement aux côtés de ces dernières quoi qu'elles fassent; qu'elles n'ont donc pas à s'inquiéter des "conséquences (judiciaires)" pour elles-mêmes de leur "enthousiasme" à remplir leur mission…. Mais peut-être aussi 2022 est-il déjà dans la ligne de mire et qu'on peut entendre dans cette déclaration un appel du LR aux membres des FDO à préférer le vote LR à tout autre…

Quoi qu'il en soit, le résultat politique que l'on doit constater est l'unanimité de la droite à se poser en défenseur de la police, indépendamment de ce qu'elle fait sur le terrain. Unanimes donc à déclarer haut et fort que l'impunité des FDO est une règle avec laquelle il est exclu de transiger. Que la mettre en cause est simplement inenvisageable.

Ce qui en dit long sur l'attachement de la droite – RN à Modem et UDI compris (j'en oublie?) – à la garantie du droit de casser les mouvements sociaux. Entendez dans la bouche de Ciotti la charge de haine lorsqu'il prononce "Antifa", "Ultra-gauche" et j'en passe. Au-delà de sa haine, certaine, pour ces mouvements, le sens politique de son message ne fait pas de doute: la violence, c'est d'eux qu'elle vient; et à ce titre, toute violence des FDO serait en fait toujours-déjà une "contre-violence"; donc ipso facto toujours-déjà-justifiée. Et a-t-on envie d'ajouter: même si, dans les faits, c'est la police qui initie une séquence de violence, l'existence même de tels mouvements est une violence faite à la République, en sorte qu'une attaque contre eux est toujours-déjà une contre-violence. On est tenté ici de ressortir le concept d'attaque préventive (pre-emptive attack, disait le théoricien de la Guerre d'Irak Wolfowitz). 

La droite se prépare à une lutte armée contre les mouvements sociaux qui s'annoncent. Et, du même coup, prépare les esprits à d'ores et déjà accepter comme nécessaires les usages à venir de la violence policière – présentée sous le drapeau de la "défense de l'ordre républicain". Dans cette perspective, il importe de ravaler au rang de contestation d'ultra-gauche toute tentative de mettre en débat les moyens d'action des FDO.  Plus simplement, il importe de ne pas désarmer la police étant données les colères qui grondent partout: il est impératif de pouvoir compter sur elle face au défi de la colère sociale qui se fait entendre dans tout le pays. Le déni de Jacob est à entendre dans cet éclairage: mater les colères sociales en préparation va nécessiter encore plus de détermination et d'engagement des FDO; toute remise en cause de celles-ci pourrait tourner au suicide politique. Donc réaffirmer leur soutien indéfectible à leur loyauté et leur manière de remplir leur mission.

Bref, en dépit de son caractère de "déclaration-plateau-télé-radio", cette déclaration de Ch. Jacob me semble de la plus haute importance au regard de sa portée politique de déclaration d'union de la droite derrière la police pour écraser, dans la plus totale impunité promise, les mouvements sociaux. Dans cet esprit, les déclarer noyautés par les "Antifa", les "prétendus Antiracistes", etc., tous mouvements dont on laisse entendre qu'ils seraient des adeptes de l'ultra-violence et Cie … Ecoutez les derniers revirements de Castaner, suspendant l'interdiction de la clé d'étranglement et réaffirmant son soutien inconditionnel aux FDO: c'est qu'il sait, avec ces déclarations tonitruantes des Jacob et Ciotti, avoir le soutien de toute la droite dans la conduite du "maintien de l'ordre". Il en est tout "re-boosté": aussi y va-t-il à nouveau fleur au fusil…

Toutes ces interventions sont des avertissements au pays, et aux organisateurs des manifestations, s'adressant à nous à peu près en ces termes : "si vous vous obstinez à mettre sur pied de tels événements, vous vous signalez à tout le pays comme fauteurs de troubles et ne doutez pas une seconde que vous serez traités comme tels. Donc, réfléchissez-bien avant d'appeler à manifester: car c'est, sinon la vie, du moins, très possiblement, l'intégrité physique de vos adhérents et supporters que vous mettez en péril. Et vous en serez tenu responsables. Car soyez assurés que de notre côté, nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour vous empêcher de nuire et attenter à notre ordre républicain."

Si les manifestations ne sont pas interdites en droit, elles sont en fait criminalisées, permettant de faire porter la faute des "casses" à venir sur les seuls organisateurs et manifestants.
Fût-ce en recourant à la provocation, manoeuvre tellement simple à mettre en oeuvre qu'il est impossible de croire que ce gouvernement de menteurs patentés n'y recoure pas. Comment croire que ces "hommes en noir" venus pourrir la manifestation des soignants du 16 juin dernier soient autre chose que des provocateurs de la police, à peine déguisés, chargés de créer pagaille et violence, moyen le plus efficace de disqualification du mouvement et des manifestants. Regardez en outre le plat fait pour les malheureux cailloux jetés contre des FDO en train de gazer à tout va les manifestants. D'ores et déjà, on peut faire le pari que la peine qui lui sera infligée sera "exemplaire". Pensez-donc: jeter des cailloux contre des policiers-robocop avec casque, tenue rembourrée et bouclier, ça aurait pu les blesser; c'est inadmissible; si on commence à laisser impunis des violences contre les policiers, mais jusqu'où ira-t-on? Et on ne doute pas que, devant le tribunal, invoquer la légitime défense demeurera inaudible. Puisque, comme nous le savons bien, les FDO "nous protègent". Même lorsqu'elles nous gazent, nous tirent des LBD, nous envoient des grenades de "désencerclement", les FDO nous protègent. Impossible, en droit, qu'on puisse devoir se défendre contre elles; donc, exit le motif de la légitime défense. D'ores et déjà, sous pression, l'infirmière dit regretter son geste. Et les policiers, eux, regrettent-ils leur gazage et tabassage de manifestants ?
Voyez l'asymétrie : la plus minime violence des uns est pointée, stigmatisée, dénoncée, mise en épingle comme dérive inadmissible, etc; cependant que celle des autres est méthodiquement justifiée, excusée, contextualisée, lorsqu'elle n'est pas minimisée, voire purement et simplement déniée etc.

Question : les soignant.es vont-ils.elles re-manifester pour leurs droits dans les semaines à venir? Combien seront dissuadé.es de remettre la compresse suite à cette issue ?  Et si ça ne suffit pas à les démobiliser, que faut-il craindre que sera la prochaine étape dans la violence répressive de ce qu'on ne vas pas tarder à entendre qualifier, à nouveau, de "foules haineuses", jusqu'au sommet de l'État ?

Difficile d'en douter : l'avenir s'annonce blême, sinistre.  La stratégie de criminalisation de fait de l'opposition est en marche et connaît une nouvelle avancée. Qu'on a bien des raisons de juger significatives…

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