Marie-Louise Duboin: souhaiter la décroissance

« La publicité crée le désir de consommer, le crédit en donne les moyens, l’obsolescence programmée en renouvelle la nécessité.» Après la publicité, abordons le thème du crédit, un des moteurs du système capitaliste fondé sur la croissance que nous dénonçons. Le texte de Marie-Louise Duboin, signataire de l'Appel, expose ce problème et propose une solution.

Cette tribune s'inscrit dans le cadre des débats initiés par l'appel Demain il sera trop tard et fait suite aux tribunes libres de Paul Ariès et Vincent Liegey.
Découvrir et signer l'appel ici.

Par Marie-Louise Duboin, physicienne, auteur de Mais où va l'argent ? et directrice du mensuel La Grande Relève (fondé en 1935 et militant pour la socialisation de l'économie).

Souhaiter la décroissance ne peut être qu’un vœu pieux tant que l’organisation économique reste fondée sur la croissance. 

Réfléchissons donc pour comprendre comment la croissance est imposée. 

Nous vivons en société, pas en autarcie. Il nous faut donc de l’argent pour acheter ce dont nous avons besoin et que nous ne pouvons pas produire nous-mêmes. Or cet “argent”, qu’est-ce que c’est ?- Il y a longtemps que ce n’est plus de l’argent ! Pour l’essentiel, soit plus de 90% de la monnaie qui a cours légal aujourd’hui, c’est de la monnaie bancaire. Cette monnaie (virtuelle, numérique) est gérée par le système financier, qui la crée sous forme de dette en ouvrant des crédits, et qui la détruit lorsque ces crédits lui sont remboursés… en lui versant des intérêts. 

La création monétaire n’est donc motivée que par l’objectif lucratif d’organismes privés : encaisser des intérêts. C’est dire que les monnaies légales ne sont plus fondées sur une richesse réelle, concrète, mesurable ou prévisible. Le résultat est une “masse” monétaire démesurée… et devenue irremboursable puisqu’elle donne lieu maintenant à des échanges financiers mondiaux dont le volume est de l’ordre de 70 fois celui des échanges de biens ou de services réels.

Il faut prendre conscience que le fait que ce sont des organismes privés qui choisissent les clients (entreprises, ménages, et maintenant États) pour lesquels ils créent ces masses monétaires leur confèreun pouvoir insensé sur l’orientation de l’économie, car décider qui aura les investissements nécessaires pour produire, c’est essentiellement choisir ce qui sera produit et dans quelles conditions. 

Et sur quels critères font-ils ces choix ? – Sur un seul : l’assurance que les “placements” qu’ils soutiennent leur seront le plus rentables possible. Ce privilège a de lourdes conséquences. D ’abord l’économie n’est pas orientée par les besoins des peuples mais par l’intérêt particulier de ces organismes, donc de leurs actionnaires. Ensuite la compétitivité entre les entreprises pour séduire les investisseurs mène au mépris de toute autre considération. Et c’est évidemment l’obligation de croissance puisque les clients choisis sont dans l’obligation de rembourser plus qu’ils n’ont reçu pour entreprendre : pour eux décroissance signifie donc faillite. 

La monnaie légale est un lien très puissant entre les citoyens qui, assujettis aux mêmes lois, sont dans l’obligation de l’accepter en paiement. C’est pourquoi la création monétaire était un droit régalien, et qu’il appartenait au souverain de garantir la valeur inscrite sur les pièces. Cette sécurité a été détruite. Il faut se plonger dans l’Histoire pour comprendre comment les billets de banque, puis la monnaie numérique actuelle, sont issus de privilèges accordés par les rois, les uns après les autres, à certaines banques, moyennant des prêts pour financer leurs guerres (et c’est sous Pétain, par la loi du 22 octobre 1940, que la monnaie bancaire est devenue légale !). La progression de ces privilèges aboutit aujourd’hui à ce constat : ce sont les gouvernements qui se soumettent aux exigences du monde de la finance et non pas l’inverse. Les délocalisations facilitées par la liberté de transferts de capitaux, les possibilités d’évasion fiscale, les exonérations diverses accordées aux grandes entreprises, etc. le prouvent amplement. Et c’est bien ce qui se passe avec les traités dits de libre échange qui se multiplient (tels que les projets dits TAFTA, CETA, etc). En effet, ces traités coûtent cher, à tout point de vue, aux contribuables, puisqu’ils instituent des tribunaux qui permettent à des sociétés transnationales d’obtenir de forts “dédommagements” de pays qui prennent des lois par exemple pour protéger la santé ou l’environnement, quand elles estiment que ces lois limitent les profits qu’elles escomptaient. 

Cela fait longtemps qu’en France la royauté a fait place  à ce qu’on appelle la démocratie, et pourtant le peuple n’y a pas encore ce droit régalien sur sa monnaie légale (la nationalisation des banques a bien été tentée en 1981, mais elle n’a pas résisté à la révolution libérale…). Pour que ce droit régalien soit effectif, c’est la socialisation de la création monétaire qui doit être instituée, ce qui signifie que seule une institution publique n’obéissant qu’à des directives démocratiquement prises, doit avoir pour mission de créer les moyens de paiement dont le pays a besoin pour financer les services publics (dont l’objectif ne doit pas être la rentabilité) et autres besoins urgents, parce que demain il sera trop tard.

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