L'école de la République doit-elle dénoncer les élèves mal-pensants ?

Durant quelques jours, une fiche intitulée Coronavirus et risque de replis communautaristes a pu être téléchargée sur le site de l'éducation nationale. Depuis le lundi 11 mai elle est provisoirement ou définitivement inaccessible. Était-elle particulièrement scandaleuse ?

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Une mystérieuse disparition

Pour préparer la réouverture des établissements scolaires, le ministère de l'éducation nationale a rédigé le 4 mai une circulaire destinée – entre autres – aux chefs d'établissement et aux directrices et directeurs d'école. Cette circulaire renvoie à un certain nombre de ressources pédagogiques pour « préparer l'accueil des élèves ». Jusqu'au dimanche 10 mai, on y trouvait une fiche intitulée Coronavirus et risque de replis communautaristes. Aujourd’hui, elle n’était plus accessible sur le site de l’éducation nationale. Si on clique sur ce lien :

https://eduscol.education.fr/cid151499/reouverture-des-ecoles.html#lien0

on constate qu'il y a toujours d’autres fiches pédagogiques, mais plus la fiche sur les "replis communataires".

Et si on essaie d’accéder directement à la fiche à l'aide de ce lien :

https://cache.media.eduscol.education.fr/file/Reprise_deconfinement_Mai2020/69/5/Fiche-Replis-communautaires_1280695.pdf

on tombe sur cette page :

page-indisponible


Pourquoi cette fiche a-t-elle disparu ? On peut supposer que plusieurs personnes (directeurs ou directrices d’école, chefs d’établissement, enseignantes et enseignants, militantes et militants syndicaux….) ont écrit au ministère de l’éducation nationale pour faire part de leur indignation. Je sais par un militant du SNES que la fameuse fiche pédagogique a suscité beaucoup d’énervement dans ce syndicat, majoritaire dans le second degré. Et il y a fort à parier qu’il en a été de même dans d’autres syndicats, comme FO, la CGT-Éduc’action ou SUD-Éducation. La fiche a donc été enlevée. On ne sait pas encore si elle réapparaîtra sous une autre forme ou si elle est définitivement supprimée.

Mais je sens que les lectrices et les lecteurs de cet article s’impatientent. « Qu’en est-il du fond ? », pensez-vous sans doute. « Qu’est-ce qui, dans cette fameuse fiche, a pu scandaliser quelques âmes sensibles ? » Eh ! bien, trois choses au moins.


Les communautarismes, c'est comme les chasseurs : il y a les bons et les mauvais

Tout d’abord, on peut reprocher à cette fiche de stigmatiser les quartiers populaires et les musulmans. Les premiers sont explicitement mentionnés dans le texte :

« Organiser une intervention des équipes académiques Valeurs de la République, sur les principes de liberté, l’égalité, fraternité et laïcité, pour une action d'accompagnement, voire une formation locale, notamment lorsque l’établissement est situé dans l’un des quartiers particulièrement sensibles identifiés dans le plan mis en place depuis février 2018. »

Bien évidemment, les « quartiers particulièrement sensibles » ne sont pas les beaux quartiers de l’ouest de Paris ni les centres bourgeois des grandes villes françaises, ni les banlieues excessivement fortunées comme Neuilly-sur-Seine. Le communautarisme des riches, le repli sur soi des premiers de cordée ne pose à l’évidence aucun problème pour les personnes attachées aux « Valeurs de la République ». Ça, c'est le bon communautarisme, celui qui va tellement de soi qu'il n'est même pas perçu comme tel. Les bourgeois blancs d'ascendance européenne n'ont pas l'impression qu'ils forment une communauté particulière. Ils ont le sentiment d'être des Français typiques. Comme disait Coluche (ou plutôt le personnage raciste qu'il interprétait dans un célèbre sketch), ce sont des « mecs normaux ».

Mais revenons aux musulmans. Ce sont d’abord eux qui sont visés quand il est question de « communautarisme ». Certes, la fiche indique bien qu'il faut prendre « en compte l’intégralité du spectre des idées radicales du communautarisme (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, politique, mystique…) » Mais les exemples qui suivent sont surtout religieux, et la seule religion citée est l'islam.

La fiche pondue par l'éducation nationale renforce donc un sentiment répandu, selon lequel le communautarisme - mais aussi les propos sexistes, les atteintes à la laïcité, à la démocratie ou à la cohésion nationale - seraient avant tout des maux d'origine religieuse, et en particulier musulmane. Or, il suffit d'écouter nos gouvernants et d'observer les effets de leurs décisions politiques, pour comprendre que tous ces maux sont largement répandus jusqu'au plus haut niveau de l’État. Le sexisme est encore très présent dans la classe politique – comme dans le reste de la société française. Un certain nombre de députées peuvent en témoigner, par exemple. Et nos dirigeants n'ont de cesse de saboter la démocratie et la cohésion sociale en réprimant violemment les manifestations, en faisant passer en force des lois ou des mesures impopulaires, et en favorisant les plus riches au détriment des classes moyennes et des pauvres. Et ce sont ces mêmes dirigeants qui prétendent dire à l'école publique comment elle doit enseigner aux élèves la liberté, l'égalité et la fraternité !!!!


Vive l'esprit critique... du moment qu'il s'abstient de critiquer les « discours d'autorité »

Deuxième élément gênant dans cette fiche : tout en prétendant « renforcer l’esprit critique des élèves », elle paraît vouloir leur imposer une sorte d’idéologie bien-pensante.

Ce passage notamment pose problème :

« La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l'ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires.

En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance: remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. Or, plus que jamais, nous avons besoin de bâtir une société de la confiance, solidaire porteuse de sens et offrant aux élèves des chemins vers une socialisation positive. »

Toute remise en question radicale de notre société et de la politique du gouvernement est ainsi considérée comme suspecte. On voit ici comment le mot « radical » sert ici à amalgamer deux choses bien différentes : une remise en question des fondements (d’une politique, d’un régime, d’une société) et un fanatisme potentiellement violent (celui des « groupes radicaux »). Certes, la fiche ne dit pas clairement que toutes les critiques radicales viennent de fanatiques religieux. Mais elle laisse entendre que la méfiance serait par nature mauvaise et la confiance forcément bonne. Bien entendu, il y a quelque chose de paradoxal dans ce discours, qui parle de « société de la confiance » et de « socialisation positive » tout en incitant le personnel de l’éducation nationale à suspecter tous les élèves tenant des propos subversifs d’être de la graine de terroristes.

Ministère de la délation nationale

Reste à parler du troisième point, qui est probablement le plus choquant. Le ministère de l’éducation nationale veut non seulement promouvoir dans les écoles une saine doctrine « républicaine » (= conforme à l’idéologie du gouvernement), mais encore inciter les personnels chargés d’instruire la jeunesse à repérer et à punir toutes les brebis galeuses :

« • Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées.

• Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine en rupture avec les valeurs de l’Ecole et qui s'attaquent à la cohésion sociale.»

Mais il y a plus : les mal-pensants devront être signalés aux représentants de l’État, en lien avec le préfet, sans doute pour alimenter les fichiers des services de renseignement :

« Alerter

• Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse :

• Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ;

• Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet.»

Des mesures contreproductives ?

Si le but du gouvernement est vraiment d'inciter les élèves à développer leur esprit critique et à aimer les valeurs de la République, alors cette fiche est contreproductive. En effet, pour pouvoir critiquer efficacement les préjugés sexistes, antidémocratiques, antiscientifiques, « complotistes », il faut être capable d'en parler sereinement. Si les élèves savent qu'ils risquent d'être fichés et sanctionnés en exprimant des opinions politiquement incorrectes, ce n'est pas pour autant qu'ils vont les abandonner. Ils vont seulement devenir plus hypocrites. Et il y a pire : le simple fait qu'on interdise d'exprimer certaines opinions choquantes risque de faire croire aux élèves que les professeurs sont démunis intellectuellement face à elles, et qu'ils sont contraints d'intimider faut de pouvoir argumenter. Pourtant, il y a bien des matières où il est possible de réfuter ou de mettre en doute les préjugés des élèves. Le sexisme, par exemple, peut être battu en brèche en cours d'histoire-géographie, d'EMC (éducation morale et civique), de SES (sciences économiques et sociales), de SVT (sciences de la vie et de la terre), de philosophie.... Bien entendu, il ne s'agit pas de laisser certains élèves monopoliser la parole et dérouler leur propagande à tous les cours. Mais entre un laxisme complaisant et un climat de censure terrifiant, il y a tout de même une belle marge !

Police de la pensée et boucs émissaires

Alors, faut-il penser que les auteurs de cette fiche pédagogique sont totalement incompétents, voire stupides ? L'hypothèse ne doit pas être rejetée a priori. Mais on pourrait en envisager une autre, à savoir qu'il y a une stratégie cohérente du gouvernement pour maintenir en place le système politico-économique actuel (le capitalisme néolibéral). Ce système, qui concentre l'argent et le pouvoir entre des mains toujours moins nombreuses, est de plus en plus impopulaire. Les classes dominantes craignent donc, à juste titre, des révoltes de plus en plus massives, voire une révolution. D'où un renforcement constant des moyens donnés à la polices et aux services de renseignement. Il s'agit de réprimer violemment la contestation et de surveiller les éventuels dissidents. Il s'agit aussi de manipuler les esprits par la propagande. L'école est un lieu idéal pour cela.

Parmi les techniques de manipulation politique, il en est une qui a fait ses preuves depuis très longtemps (je n'ose dire depuis des millénaires, n'étant pas historien, mais cela ne m'étonnerait pas) : la désignation d'un bouc émissaire. Cela peut être les « assistés », tous ces pauvres et ces chômeurs qui nous coûtent « un pognon de dingue » alors qu'il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi. Cela peut être aussi, dans d'autres circonstances, les musulmans (terme qui renvoie, dans l'imaginaire collectif, aux vieux épouvantails de l'Arabe et du Noir). Bien entendu, rien n'interdit de combiner les deux, et de stigmatiser les « quartiers sensibles », où se trouvent justement beaucoup de chômeurs, d'Arabes et de Noirs. Ainsi, la fameuse « cohésion sociale » est restaurée, mais au détriment des catégories les moins favorisées, et pour le plus grand bénéfice des classes dominantes.

Ceci, malheureusement, n'est pas une pure spéculation, comme en témoigne cet article de Camille Polloni (Mediapart) dont je cite le début :

Contre le communautarisme, la circulaire Castaner fait feu de tout bois 

18 février 2020 Par Camille Polloni

Hygiène, sécurité, fraude… Les préfectures peuvent désormais s’en prendre par des moyens détournés aux lieux jugés problématiques sur le plan religieux. Lancée en 2018, l’expérimentation s’est généralisée depuis novembre. 

À l’issue d’un déplacement à Mulhouse, ce mardi, Emmanuel Macron a commencé à dévoiler comment il entend s’attaquer au communautarisme religieux. Ou plutôt, comme il le dit désormais, au « séparatisme islamiste ». Le président s’engage ainsi sur le terrain glissant où il semblait ne pas vouloir s’attarder au début de son mandat : se focaliser sur l’islam, sa place dans la République et son poids dans les quartiers. Ces « annonces » présidentielles, prévues de longue date mais sans cesse retardées, doivent s’étaler jusqu’après les municipales. En attendant, le ministère de l’intérieur fait office de laboratoire de ce nouvel interventionnisme. » 

Quant à l'idée d'une surveillance des individus en fonction de leurs opinions, elle est confirmée par le décret du 22 février 2020, dont je parlais dans un précédent billet de blog : « En France même, alors que le danger du coronavirus semblait encore lointain, un décret très inquiétant a été signé par le premier ministre et le ministre de l'intérieur. Il permet à des gendarmes de collecter des informations très personnelles (sur la prétendue origine ethnique ou raciale, sur les convictions philosophiques ou religieuses, l'appartenance syndicale ou l'orientation sexuelle des individus), de numériser ces informations et de les envoyer non seulement aux autorités judiciaires, mais aussi à des maires et à des préfets. Le Monde et Libération en ont parlé, mais pas les journalistes de Mediapart, à ma connaissance. »

En guise de conclusion

Faut-il se réjouir que la fiche sur les « replis communautaires » n'apparaisse plus sur le site du ministère de l'éducation nationale ? Cela signifie-t-il que le gouvernement fait machine arrière, ou qu'il veut simplement cacher un document dérangeant ? On pourrait opter pour la première hypothèse si le ministère disait clairement qu'il ne faut pas tenir compte de la fiche supprimée. Tant qu'il ne l'aura pas fait, il sera toujours à craindre que des chefs d'établissement ou des professeurs zélés ne veuillent l'appliquer, ignorant peut-être qu'elle n'est plus d'actualité.

Vous trouverez ce texte ci-dessous, sous deux formats différents :

  • une image du fichier original (PDF) ;

  • le texte dans une version qui vous permet d'en citer des passages si le cœur vous en dit.

Enfin, je mets en annexe les analyses de deux collègues, que j'ai pu lire par l'entremise d'une association de professeurs de philosophie, l'ACIREPh.

 

fiche-communautarisme-1

fiche-communautarisme-2

fiche-communautarisme-3

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Réouverture



Coronavirus et risque de replis communautaristes


Aujourd’hui, la violence de la pandémie causée par un nouveau virus nous confronte à l’incertitude sur de multiples plans (en matière, médicale, sociale, économique, culturelle…). La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l'ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires.

En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance: remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. Or, plus que jamais, nous avons besoin de bâtir une société de la confiance, solidaire porteuse de sens et offrant aux élèves des chemins vers une socialisation positive.


1. Enjeux

• Lutter contre les replis communautaristes qui portent atteintes aux valeurs du pacte républicain et contre toute manifestation de séparatisme ;

• Lutter contre la désinformation, les théories complotistes, les rumeurs et les fake news sur le Covid-19 utilisées à des fins mercantiles et politiques ;

• Accompagner les personnels en établissement face aux réactions de repli des élèves.



2. Conduites à tenir

L’Ecole est le lieu par excellence de la transmission des idéaux républicains. Le rôle de l’École a été réaffirmé dans le plan national de prévention de la radicalisation (PNPR), « Prévenir pour protéger », présenté par le premier ministre le 23 février 2018 ; dix mesures y associent pleinement les acteurs de l'éducation nationale.

Identifier les discours ou les signes de replis communautaristes

Prendre en compte l’intégralité du spectre des idées radicales du communautarisme (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, politique, mystique…).

Repérer les glissements sémantiques fréquents entre « communauté » et « communautarisme ». Le terme de « communautarisme » est utilisé pour signifier une dérive opposée à l’idéal républicain, qui donne la primauté des règles du groupe sur la loi républicaine française universaliste et intégratrice. Le communautarisme peut être alors considéré comme une menace pour la cohésion sociale en France. A l’inverse, « les communautés » en France sont anciennes et expriment le lien social. L’appartenance à une communauté, voire à plusieurs communautés, est un lien positif, voire essentiel pour la construction de l’identité de la personne et le développement des valeurs de l’individu.

Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées.

Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine en rupture avec les valeurs de l’Ecole et qui s'attaquent à la cohésion sociale.

Identifier les techniques de communication des groupes radicaux qui reposent sur diverses manières de procéder :

Attiser les peurs comme par exemple en qualifiant l’émergence du Covid-19 de « châtiment envoyé par Dieu sur qui Il veut » Le coronavirus est interprété comme une punition céleste ;

Exploiter la satisfaction vengeresse : certains groupes extrémistes se félicitent de ce désastre sanitaire en exploitant le déroulement et les effets sur le mode coutumier de la vengeance ;

Exploiter la pandémie comme un présage apocalyptique ;

Participer à une vision manichéenne du monde (les bons scientifiques et les mauvais, les croyants et les impies etc.) ;

Engendrer volontairement des confusions et des antagonismes (islam/islamisme, communauté/communautarisme, identité/nationalité, religion/laïcité…) ;

Critiquer tous les discours d’autorité, notamment scientifiques, et en même temps de s’en servir pour discréditer les discours qui sont hostiles à leurs thèses.

Alerter

Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse :

Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ;

Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet.

3. Proposition d'activités pédagogiques

Aborder les questions sur la nouvelle situation géopolitique en lien avec la pandémie, en montrant à la fois la complexité des relations internationales et la place de la France.

Etayer un débat dans le cadre d’une séance d’enseignement moral et civique (EMC) qui pose progressivement, de l’école primaire au collège, les règles de vie fondamentales dans un Etat de droit. Evoquer les spécificités des lois françaises et ses valeurs : l’indivisibilité de la République à l’article 1 de la Constitution ou de l’unicité du peuple français, reconnue dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel, la laïcité présente, elle aussi, à l’article 1er de la Constitution et l’égalité entre les femmes et les hommes, reconnue dans le préambule de la Constitution de 1946 et donc intégrée à notre bloc de constitutionnalité.

Organiser une intervention des équipes académiques Valeurs de la République, sur les principes de liberté, l’égalité, fraternité et laïcité, pour une action d'accompagnement, voire une formation locale, notamment lorsque l’établissement est situé dans l’un des quartiers particulièrement sensibles identifiés dans le plan mis en place depuis février 2018.

Animer un débat, par exemple autour de l’émission de France culture intitulée « A propos des origines animales du virus » » avec l’infectiologue Didier Sicard qui peut faire l’objet d’une écoute par les élèves et d’une demande de synthèse. Cf. l’intervention sur France Culture.

Renforcer l’esprit critique des élèves avec l’éducation aux médias et à l’information (l’EMI) qui participe à la prévention du complotisme à l’école, afin qu’ils réussissent à résister à la tentation d’une lecture du monde simplificatrice et aux vidéos de propagande qui circulent sur internet.

Les préconisations qui précèdent sont appliquées dans les établissements sous contrat dans le respect de leur caractère propre

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Analyses de Serge Cospérec, professeur de philosophie, et publiées sur la page Facebook du philosophe Emmanuel Faye

Mais qui ne voit que cette fiche est une infamie ? L'a-t-on lue ?
Quoi l’urgent pour la reprise des cours serait donc de scruter les risques de dérives communautaristes liées au Coronavirus ?!? C’est donc cela la préoccupation si urgente ?
On aura donc trouvé encore une fois le moyen de désigner le danger que représentent nos compatriotes musulmans - car si on cesse d’être hypocrite tout le monde comprend immédiatement que c'est d'eux qu’il s’agit - et on rappelle aux enseignants qu’ils sont chargés de la transmission des idéaux républicains (comme s’ils ne le savaient pas).


Le thème du repli communautariste est agité tel un spectre de façon répétitive en très peu de lignes, avec dramatisation rhétorique de l’enjeu : « déstabiliser les individus fragilisés », « groupes radicaux » dont le but est de « rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public », développant des « contre-projets de société… communautaires, autoritaires et inégalitaires »
Et tout cela à l’occasion du Coronavirus ? Et ça continue : « remise en question radicale de notre société », « manifestation de séparatisme » entraînant la nécessité de « prévenir pour protéger », d'identifier « les discours ou les signes de repli communautarisme » en prenant en compte « l’intégralité du spectre des idées radicales du communautarisme », qui constitue « une menace pour la cohésion en France » ou s’attaque « à la cohésion sociale ».

Et contre quoi il faut « être attentif aux atteintes », « mobiliser la vigilance de tous », « identifier les techniques de communication des groupes radicaux »…

Et tout cela à propos du Coronavirus et de la reprise des cours, n'est-ce pas ? Il n'y a rien d'un peu excessif ?

Et bien entendu il faudra « alerter l’équipe de direction », permettre le « signalement dans l’application « Faits d’établissement » » (c’est-à-dire accessoirement le recensement nominatif de cas suspects).
Et tout cela sous couvert « d’activités pédagogiques » ?
On ne fait donc plus de différence entre le métier du juge ou de policier, et celui d’enseignant ? Entre la pédagogie d'un côté et la surveillance et le signalement administratif ? Personne ne voit le mélange nauséabond des genres ?
« La société de confiance » est celle au nom de laquelle on demande aux enseignants de surveiller les élèves - et par le biais des familles, la population - et de procéder à des « signalements administratifs ».

La fiche prétendument pédagogique est un concentré de confusions et d’imbécillités ; on explique, qu’il faudra donc à l’occasion de ses discours sur le Coronavirus, intervenir très clairement sur « l’indivisibilité de la république », « l’égalité entre les femmes et les hommes », « organiser une intervention des équipes académiques Valeurs de la République »
Quelle idée se fait-on du savoir et de la rigueur académique quand on propose d’improviser des séances d’enseignement moral et civique à partir d’un tel galimatias ?
Et pourquoi cette obsession à concentrer toute l’attention dès la reprise des cours sur cette partie de la population qui sera immédiatement suspectée d’adhérer à ce genre de croyances complotistes ?
Si plus aucun enseignant ne s’interroge aujourd’hui quand il reçoit une fiche pédagogique de ce genre alors on peut effectivement s’interroger sur l’esprit critique.

 

Suite à une réponse très aimable d’Emmanuel Faye, Serge Cospérec précise encore

Je vous remercie Emmanuel Faye pour votre réponse et je suis désolé d’avoir occupé plus qu’il ne le faudrait votre page avec ces considérations.
Je précise un élément de contexte : je travaille à l’Inspe [Institut National Supérieur du Professorat et de l'Enseignement] de l’académie de Créteil. Très nombreux sont mes collègues universitaires qui ont été pour les uns indignés et pour les autres consternés que la reprise des cours dans l’académie de Créteil se fasse sous le signe de fiches de ce genre à destination des enseignants et des professeurs stagiaires.
Nous avons pris la responsabilité de faire connaître à nos étudiants et stagiaires la très grande réserve que nous inspirait ce genre de document et les avons invités à bien réfléchir au genre d’entreprise dans lequel les rédacteurs de cette fiche voulaient les engager.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner la réception d’un discours de ce genre dans les écoles, collèges et lycées de Seine-Saint-Denis, mais aussi de toutes ces banlieues du Val-de-Marne et de Seine-et-Marne dont les populations sont suspectées de séparatisme.
Encore une fois, le politique témoigne sa confiance envers certaines catégories de la population en exigeant à la moindre occasion qu’elles manifestent leur loyauté à l’égard des Valeurs de la République à travers des actes de stigmatisation et de suspiscion permanents.
On pourrait retourner l’accusation à l’envoyeur : qu’on fait les gouvernements successifs pour garantir la santé publique ? Quelle a été la politique à l’égard de l’hôpital public ?
Si on veut faire un cours d’enseignement moral et civique, n’est-ce pas plutôt le genre de questions qu'il faudrait examiner ?
Et je précise que ces fiches ne concernent pas que les lycéens mais bien tous les établissements publics d’enseignement y compris les écoles primaires. J’ai dit "publics" car cette fiche si soucieuse de l'indivisibilité de la République se termine sur cette mention bien singulière : « Les préconisations qui précèdent sont appliquées dans les établissements sous contrat dans le respect de leur caractère propre. »
Mais j’arrête là car j’ai abusé de votre accueil.

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Article de Christiane Vollaire, philosophe 


COMPLOTISME IMAGINAIRE ET DISCRIMINATION RÉELLE

Sur un document de rentrée du Ministère de l’Éducation nationale

 On pourra lire cet article sur le site Le Paria.

 

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