Les liens sociaux sont une drogue dure

Nous sommes psychiquement dépendants les uns des autres. Comment nous désintoxiquer de cette addiction sans détruire pour autant toute cohésion sociale?

Gulliver et les Lilliputiens © Inconnu Gulliver et les Lilliputiens © Inconnu

 

Avertissement

Cet article poursuit des réflexions entamées dans deux textes précédents, qu'on pourra trouver ici et . Il ne prétend pas à l'exhaustivité. Par exemple, je vais surtout parler des liens psychiques entre les êtres humains, tout en sachant que les liens sociaux sont aussi le produit d'une organisation matérielle. Si nous dépendons tant les uns des autres, c'est en grande partie à cause de la violence étatique, de la division sociale du travail, des échanges économiques, des infrastructures permettant les transports de véhicules, d'énergie, d'eau potable, etc. Je suis également persuadé qu'il y a une unité profonde entre ces deux côtés (psychique et matériel) de la vie humaine.

Les deux visages de l'empathie

Depuis que nous avons des téléphones portables et un accès à l'Internet, une multitude de fils invisibles nous relie au reste de la société. Bien qu'ils soient artificiels, nous avons bien du mal à couper ces cordons ombilicaux, tant ils se sont incorporés en nous. Mais gardons-nous de rejeter toute la faute sur ces moyens de communication. Sans doute n'auraient-ils pas eu tant de succès s'ils n'avaient répondu à un besoin plus ancien. Il y a 250 ans, Rousseau écrivait dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes : « Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre européen! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire ? Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit, qu'il apprît qu'il y a une sorte d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers, qui savent être heureux et contents d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même ; l'homme sociable toujours hors de lui ne sait vivre que dans l'opinion des autres, et c'est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence. »

Faut-il alors faire remonter l'origine du problème à la civilisation européenne ? Doit-on penser, comme le suggère Rousseau dans ce passage, que les « sauvages » des Amériques étaient totalement indifférents au regard d'autrui, et qu'ils n'avaient aucune idée de ce qu'est l'admiration ou la réputation ? C'est peu probable, et d'ailleurs une lecture attentive du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes nous apprend que Rousseau n'avait pas un avis aussi tranché. D'après lui, seuls des hommes totalement sauvages, solitaires et indépendants, ont pu être totalement indifférents à l'opinion d'autrui. Dans cet « état de nature » (qui n'était pour Rousseau qu'une fiction utile), les seules choses qui liaient – très brièvement – les êtres humains étaient l'instinct sexuel et la « pitié », cette compassion naturelle qui nous incite à venir en aide à nos semblables lorsque nous les voyons souffrir. Mais dès que les hommes se fréquentèrent davantage, des liens plus profonds commencèrent à se créer : amitié, amour... Le fait de vivre en compagnie d'autrui rendit aussi possible un développement de la conscience de soi : en se comparant à autrui, chacun se rendit compte qu'il était à la fois semblable aux autres, et en même temps unique. Le « moi » est apparu en même temps que le « toi » et le « nous ». Les premiers germes de l'égocentrisme (ou « amour-propre », dans le vocabulaire de Rousseau) apparaissaient. Dans ces sociétés encore sauvages, constituées d'individus égaux et libres, les fêtes étaient l'occasion de tendres rencontres, mais aussi la cause de sentiments amers tels que l'envie et la jalousie : au lieu de satisfaire ses seuls besoins individuels, chacun se comparait aux autres et voulait devenir le centre de l'attention générale.

Il semble donc que la dépendance psychique à l'égard des autres remonte à une époque très lointaine, même si elle s'est aggravée avec le temps. On pourrait même penser, avec Spinoza et contre Rousseau, qu'elle trouve ses racines dans la nature humaine :

« Proposition XXXII

Si nous imaginons que quelqu'un tire de la joie d'une chose qu'un seul peut posséder, nous nous efforcerons de faire qu'il n'en ait plus la possession.

Démonstration

Par cela seul que nous imaginons que quelqu'un tire d'une chose de la joie (Proposition 27 avec son corrollaire I), nous aimerons cette chose et désirerons en tirer de la joie. Mais (par hypothèse) nous imaginons que l'obstacle à cette Joie vient de ce qu'un autre en tire de la joie ; nous ferons donc effort (Proposition 28) pour qu'il n'en ait plus la possession.

C. Q. F. D.

Scolie

Nous voyons ainsi qu'en vertu de la disposition de leur nature, les hommes sont généralement prêts à avoir de la commisération pour ceux qui sont malheureux et à envier ceux qui sont heureux, et que leur haine pour ces derniers est (Proposition précédente) d'autant plus grande qu'ils aiment davantage ce qu'ils imaginent dans la possession d'un autre. Nous voyons, en outre, que la même propriété de la nature humaine d'où suit qu'ils sont miséricordieux, fait aussi qu'ils sont envieux et ambitieux [...]. »

Spinoza, Éthique (troisième partie), traduction Charles Appuhn

Si nous sommes envieux, jaloux, ambitieux, avides de gloire et de richesses, si notre cœur est rongé de désirs meurtriers, si nous cherchons à rabaisser ou à contrôler autrui, ce n'est pas uniquement à cause de notre éducation ou des circonstances : c'est aussi parce que toutes ces tendances sont inscrites dans notre nature. Et le paradoxe, c'est qu'elles ont la même source que la « commisération » (ce que Rousseau appelait « pitié »). Cette source, c'est l'empathie, cette capacité que nous avons de nous identifier à d'autres vivants, et en particulier à nos congénères. Elle est à la fois le germe de tous les liens humains positifs – compassion, amitié, amour, désir de justice – mais aussi de l'envie, de la haine, du désir de détruire ou de dominer autrui.

L'enfer de la domination

L'empathie à elle seule ne saurait expliquer toutes ces relations sociales. Ce qui pose problème, c'est le fait que nous nous identifions aux autres tout en étant séparés d'eux. Séparés, nous le sommes déjà naturellement : chaque esprit est incarné dans un corps distinct des autres. Même si, par l'imagination et la pensée, je peux me mettre à la place d'autrui, je ne suis pas lui, je sais que je ne suis pas dans son corps et que je ne sens pas les mêmes choses que lui. Mais ce qui nous sépare, c'est aussi le fait que nous avons conscience de nous-mêmes (cf. la note 1, à la fin de cet article). Chaque « moi » singulier se considère comme le centre du monde et refuse de se réduire à une communauté quelle qu'elle soit. Et en même temps il s'identifie aux autres, il aspire à être reconnu comme conscient de soi, mais aussi respecté, admiré, aimé... Cette contradiction douloureuse est parfois résolue par des rapports équilibrés et harmonieux. Lorsque l'amitié ou l'amour sont véritables et réciproques, deux êtres humains ont plaisir à être ensemble, chacun respectant la liberté de l'autre sans pour autant lui être indifférent. Mais de tels rapports sont rares, ou du moins fragiles : la jalousie, l'envie ou la rivalité ont détruit bien des couples. En tout cas, leur existence ne saurait nous faire oublier l'omniprésence des rapports de domination. Or, ces derniers ne s'expliquent pas seulement par les avantages matériels qu'ils procurent. Nous les créons pour étendre notre « moi » au-delà des bornes étroites de notre corps. Le but, pour le « moi », c'est de faire de l'univers entier un prolongement de son activité. Car la domination ne concerne pas seulement les êtres humains. Il s'agit aussi de contrôler tout ce qui vit, en faisant de la nature le reflet d'une volonté humaine. Cette mégalomanie du « moi » est une des causes principales du capitalisme, avec toute l'oppression politique et économique, les guerres, les massacres, mais aussi les catastrophes écologiques qu'il a engendrées. Mais concentrons-nous sur la domination de l'homme par l'homme. Il s'agit de faire en sorte que les autres « moi » deviennent des instruments dociles. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons : l'usage de la pure violence étatique, la violence économique (avec notamment l'usage de la dette pour asservir les individus et les peuples), la violence symbolique (par exemple à l'école, lieu de tri social où les enfants des catégories défavorisées apprennent qu'ils "méritent" d'occuper plus tard des positions subalternes dans la société), l'idéologie, l'infantilisation... J'ai développé une partie de ces points dans mes deux précédents articles.

Le désir de dominer fait du monde un véritable enfer pour les dominés, qui sont en permanence écartelés entre leurs désirs propres et le désir de satisfaire leurs maîtres, étant bien entendu que les premiers doivent passer après le second. Cette souffrance est en partie atténuée par la perspective d'accéder un jour (en cette vie ou plus tard) à une place supérieure dans la hiérarchie sociale, ou bien de voir ses enfants mieux "réussir" socialement. Et puis, comme l'expliquait Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire, les dominés peuvent souvent se dédommager un peu de la domination qu'ils subissent en dominant à leur tour d'autres personnes plus mal loties. Le système de domination s'entretient donc avec la complicité de ceux qui le subissent.

Quant aux dominants, leur sort n'est pas si enviable qu'il pourrait le sembler. D'abord, comme l'a indiqué plusieurs fois Rousseau, il est rare qu'un maître n'ait pas un maître plus puissant au-dessus de lui. Pour s'élever dans l'échelle hiérarchique, ou simplement garder son rang, il doit s'humilier, se vautrer dans l'abjection, tels les courtisans du roi de France au temps de la monarchie absolue. Ensuite, contrairement à ce qu'a écrit Hegel dans la Phénoménologie de l'esprit, le maître ne saurait se satisfaire d'être reconnu par son esclave ou son serviteur. Pour avoir la confirmation de sa propre valeur, il ne doit pas être loué et respecté par des gens qu'il méprise, mais par des égaux. Or, ces égaux sont eux aussi mus par un désir de domination. Ce sont donc des rivaux, qu'il s'agit de vaincre et de soumettre – d'où les duels innombrables entre nobles, les guerres entre monarques ou entre chefs d'État, les luttes de pouvoir entre politiciens ou dirigeants d'entreprises. La lutte est sans fin, et n'aboutit jamais à une résolution de la contradiction. Même si un être humain parvenait à soumettre la terre entière, sa satisfaction aurait un goût amer. Si les dominés sont radicalement, définitivement vaincus, ils ne sont plus qu'un prolongement de la volonté dominante. Ce sont des outils sans valeur qui laissent le tyran dans sa solitude. Mais en réalité, la domination ne peut jamais être totale, car elle implique nécessairement une séparation entre le dominant et le dominé. Si cette séparation disparaissait, la domination se transformerait en amour ou en fusion, ce dont le dominant ne veut absolument pas. Cf. la note 2, à la fin de cet article. La victoire du tyran ne peut donc jamais être absolue. Il reste toujours, quelque part dans l'esprit des dominés, un désir de vengeance, un ferment de révolte.

Quelques pistes pour en sortir

Comme on vient de le voir, le désir de domination est inscrit dans la nature humaine. Certes, il a pris des proportions particulièrement monstrueuses depuis l'invention des États, puis du capitalisme (cf. La fin de la mégamachine de Fabian Scheidler), mais il existe – au moins en germes – dans toute société. Comme l'explique l'anthropologue Pierre Clastre dans La société contre l'État, les sociétés sans État ne sont ni naïves ni naturellement harmonieuses : ce sont des sociétés qui ont conscience du risque de voir l'égalité disparaître au profit de rapports hiérarchiques, et qui ont créé des institutions pour s'en prémunir. Malheureusement – ou heureusement – nous ne pouvons pas vraiment prendre modèle sur ces sociétés-là, parce qu'elles sont fondées sur un grand respect des traditions ancestrales, alors que nous avons pris l'habitude de mettre en question toutes les traditions. Mais cela ne veut pas dire que nous devions nous résigner aux rapports de domination. Voici quelques pistes pour en sortir, à défaut d'une solution pleinement satisfaisante (qu'il faudrait de toute manière trouver collectivement, patiemment et démocratiquement).

– En réfléchissant à notre propre pensée, nous découvrirons qu'elle est par nature universelle, donc infinie. C'est ce qui fait que nous pouvons aujourd'hui encore comprendre – au moins dans une certaine mesure – des idées qui ont été formulées il y a des siècles. Même notre « moi » a quelque chose d'universel. Si nous refusons de nous réduire à une communauté particulière (genre, classe sociale, pays, ethnie, etc.), alors nous découvrons que notre «moi» est fondamentalement identique à tous les «moi». Il y a quelque chose de libérateur à réfléchir à cette universalité de la pensée. Plus nous prenons conscience que nous sommes déjà infinis par notre pensée, moins nous sommes dépendants du regard d'autrui, moins nous avons le désir de dépasser nos limites en accroissant notre pouvoir sur les autres. Pour aller plus loin, on pourra lire avec profit l'Éthique de Spinoza ou (encore plus difficile !) la Science de la Logique et la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.

– En rester au niveau de la pure pensée ne suffit pas. Au mieux, cela peut nous enfermer dans une tour d'ivoire, et nous rendre aveugles ou indifférents aux rapports de domination qui écrasent nos semblables. Au pire, cette culture intellectuelle peut nous inciter à être activement complices de l'oppression bourgeoise. Les bourgeois, en effet, légitiment leurs privilèges au nom de leur prétendue rationalité. Parce qu'ils ont généralement fait plus d'études que la moyenne, parce que leurs activités professionnelles ou politiques nécessitent une certaine aisance dans le maniement des idées abstraites, ils s'imaginent que leur pensée est plus authentiquement universelle que celle de leurs semblables. En réalité, ils mettent les grands principes universels au service d'intérêts très particuliers, qui n'ont rien à voir avec la raison. Voilà pourquoi il peut être utile de s'intéresser de plus près aux mécanismes de domination qui sont à l'œuvre dans la société, que ce soit aux niveaux politique, économique, idéologique, psychologique.... Pour ce faire, la lecture de philosophes comme Pascal, Spinoza ou Hegel est très utile, mais elle ne saurait remplacer celle de sociologues comme Marx, Elias ou Bourdieu.

– Nous n'avons pas à attendre l'abolition définitive des classes, des races et du patriarcat pour commencer à tisser, dès maintenant, des rapports sociaux sains, entre individus libres et respectueux les uns des autres. Cela peut se faire notamment – mais pas exclusivement – dans le cadre de luttes contre une forme d'oppression, que ce soit dans une famille, un territoire local, une entreprise, un État ou à un niveau international. Ces luttes ne sont pas seulement un moyen d'atténuer ou de détruire des rapports de domination. Même lorsqu'elles n'aboutissent pas, elles sont l'occasion de créer des formes épanouissantes de sociabilité.

– Beaucoup d'activités humaines ont un intérêt en elles-mêmes, indépendamment de l'argent ou de la réputation qu'on peut en tirer : musique, peinture, bricolage, jardinage, cuisine.... Toutes ces activités, souvent méprisées, sont éminemment saines si on les accomplit pour soi, et pas pour être admiré par autrui. Elles peuvent nous aider à nous désintoxiquer de notre dépendance psychique à la société. Même des corvées domestiques peuvent être utiles, si on s'efforce de les accomplir en toute conscience, en étant absorbé par ce qu'on est en train de faire. Même ne rien faire, se contenter de prendre conscience de sa respiration ou des bruits environnants peut nous aider à nous enraciner dans notre corps et dans le moment présent, ou plutôt dans ce processus infini, perpétuellement changeant, qu'on appelle le moment présent. C'est ce genre de méditation que je pratique depuis quelques années et je suis persuadé – même si je ne pourrais pas le prouver – que cela m'aide à être moins soucieux de ce que les autres pensent de moi.

Notes

1. La conscience de soi, comme l'explique Hegel (notamment dans la Phénoménologie de l'esprit) est négativité, activité par laquelle l'esprit nie tout ce qui n'est pas lui, mais se nie aussi lui-même. Moi, en tant que sujet singulier, je refuse de me réduire à une chose, à mon corps, ou à ce que je suis actuellement. Je suis pure inquiétude, et c'est dans l'acte même de me différencier de moi que je coïncide avec moi-même. Mais la conscience est en même temps rapport à autre chose : si je ne suis conscient que de moi-même, ma conscience n'a aucun contenu et elle disparaît. La conscience est donc en proie à une contradiction : elle est à la fois pur rapport à soi, et en même temps rapport à autre chose. La consommation d'objets extérieurs (de la nourriture, par exemple) peut donner l'impression de résoudre cette contradiction : l'objet désiré cesse d'être extérieur à moi, je le fais mien, j'en tire des sensations qui sont les miennes. Mais cette solution n'aboutit qu'à un cercle vicieux : dès qu'un objet est consommé, il est détruit, et il me faut un autre objet à désirer. La véritable solution du problème réside dans le rapport à autrui.

Je pourrai être satisfait, en paix avec moi-même, si j'ai conscience d'un objet qui est en même temps un sujet, une conscience de soi, un autre moi-même : un objet qui soit à la fois identique à moi et indépendant de moi. Encore faut-il qu'autrui me reconnaisse comme une conscience de soi. Si je le reconnais sans être reconnu par lui, j'éprouverai à l'intérieur de ma conscience une contradiction douloureuse. Or, la reconnaissance réciproque des consciences est loin d'être immédiate.

Ce n'est pas tellement parce que, comme le dit Hegel, chacune des deux consciences doit d'abord risquer sa vie pour prouver à l'autre qu'elle vaut plus que son existence biologique, qu'elle est pure négativité. Les exemples historiques abondent d'être humains qui ont risqué leurs vies pour être traités librement et qui n'ont pas obtenu gain de cause, simplement parce qu'ils étaient les plus faibles. Le problème fondamental, c'est que nous n'avons pas envie de laisser à autrui son indépendance, ni de lui prouver notre détachement à l'égard de notre vie biologique. Chaque « moi », en tant que négativité pure, cherche à être le centre de l'univers et à tout ramener à soi. Nous désirons abolir ce qui nous sépare des autres, étendre les frontières de notre « moi » à l'infini. Mais en même temps, nous restons attachés à une forme d'existence particulière, qui nous est familière et qui nous semble faire partie de notre identité. Cette forme d'existence, c'est d'abord notre corps, bien sûr. Mais c'est aussi notre famille, notre classe sociale, notre tribu, notre patrie, ou encore l'image que nous voulons donner de nous-mêmes aux autres êtres humains, et dans laquelle nous nous contemplons narcissiquement. Même lorsqu'un être humain sacrifie sa vie, c'est rarement par amour pour l'humanité dans son ensemble : c'est pour sa gloire, sa réputation, ou/et pour un groupe particulier dont il est membre.

Or, cet attachement entraîne un désir de domination. Nous désirons étendre les frontières de notre « moi », sans pour autant avoir le courage de nous détacher à l'égard des conditions matérielles (corps, richesses...), humaines (communauté) et symboliques (nom, image de soi...) qui donnent une existence particulière à notre « moi ». Pour sortir de cette contradiction, nous essayons de subordonner tout ce qui est à notre volonté, de faire en sorte que tous les êtres vivants soient un prolongement de notre moi. Bien évidemment, cette solution ne fait que déplacer et approfondir la contradiction....

2. Le philosophe André Pessel, qui fut jadis mon professeur, faisait remarquer qu'il y a plus qu'une simple coïncidence dans la ressemblance entre les mots propreté et propriété. Ma propriété, dans l'imaginaire bourgeois en tout cas, c'est ce qui m'appartient en propre, ne doit surtout pas être mélangé avec quelque chose d'extérieur, car cela serait ressenti comme une souillure. La souillure, la saleté, c'est l'altérité qu'on fait tout pour rabaisser, qu'on s'efforce de mépriser parce qu'on en a peur. On a peur de perdre le contrôle, d'être dominé à son tour par les gens des rangs inférieurs ou d'être exclu du groupe de pairs auquel on appartient. On a peur aussi d'aimer ces êtres méprisés, ou même d'éprouver de l'attirance à leur égard. La domination implique toujours un refus de se mélanger avec autre chose que soi. Il faut toujours garder ses distances, sous peine d'être jugé trop proche des inférieurs et de déchoir. D'où la volonté de salir les autres, de les rabaisser avant d'être soi-même rabaissé. Ce n'est pas un hasard si, en français, le mot « sale » est fréquemment associé aux insultes. Il constitue même la racine de deux injures courantes : « salaud » et « salope ». Il est d'ailleurs à noter, à ce propos, que ces deux termes ne sont pas symétriques. Le deuxième est réservé aux femmes. Dans l'imaginaire machiste, la femme est un être à la fois méprisable et désirable, donc éminemment dangereux : bien que d'un rang inférieur, il possède une puissance de séduction qui risque d'affaiblir le mâle dominant. C'est pourquoi le sexe est si mal aimé des machistes : ce qu'ils cherchent, c'est à prouver leur puissance, non à s'abandonner complètement au désir et à la jouissance. Il leur faut toujours garder le contrôle. Le rapport sexuel est perçu par eux comme une souillure, une relation trop intime avec une personne méprisée. D'où la stigmatisation de l'autre : ce n'est pas moi qui suis sale, mais cette femme méprisable, cette salope, cette pute (c'est-à-dire cette puante, étymologiquement).

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.