La gauche est-elle condamnée à perdre ou à trahir ?

Jupiter peut maintenant s’appuyer sur une confortable majorité parlementaire. Les électeurs, semble-t-il, ont choisi de mettre au pouvoir des gens qui poursuivront la politique antisociale du gouvernement précédent, l’un des plus impopulaires de la Cinquième République. La droite succède à la droite, en somme. Est-ce à dire que la gauche soit condamnée à échouer ou à trahir ?

Emmanuel Macron et François Hollande, le 8 mai 2017 à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Emmanuel Macron et François Hollande, le 8 mai 2017 à Paris © Michel Euler/AP/SIPA

 

Ce que j’entends par « gauche » et « droite »

 Au sens strict du terme, les notions de « gauche » et de « droite » sont liées à un régime représentatif, où des élus sont censés voter les lois au nom de la nation. Ce serait donc anachronique, par exemple, de dire que Rousseau était de gauche, même si ses idées ont inspiré et inspirent encore une partie de la gauche. De la même manière, on ne dira pas des anarchistes qu’ils sont de gauche, même lorsqu’ils désirent l’avènement d’une société égalitaire, puisqu’ils considèrent généralement la « démocratie » parlementaire comme une sinistre imposture. Quand on est de gauche, au sens où j’emploie ce mot dans cet article, on accepte les règles du jeu parlementaire, au moins à titre provisoire, dans une optique stratégique. Maintenant, qu’est-ce qui distingue un citoyen de gauche d’un citoyen de droite ? Grosso modo, on peut dire qu’un citoyen de gauche est favorable à une lutte plus ou moins radicale contre les inégalités : inégalités entre les riches et les pauvres, entre la bourgeoisie et le peuple, mais aussi entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, entre les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels, les très cultivés et les peu instruits, les hommes et les femmes, les Blancs et les non-Blancs, les hétérosexuels et les homosexuels, etc. On peut d’ailleurs remarquer à ce propos que l’on peut être à la fois de gauche et de droite, puisqu’il est possible de lutter contre certaines formes d’inégalités tout en s’accommodant très bien d’autres formes. Par exemple, on peut être à la fois sexiste et partisan d’une réduction des inégalités entre les classes sociales. On peut mettre en place le mariage pour tous et mener en même temps une politique économique applaudie par le Medef. Cela dit, il est tout de même probable qu’il y a des liens entre les différentes formes d’inégalités, comme j’ai tenté de le montrer dans un précédent article.

Le paradoxe des 99 %

 Maintenant que les notions de « gauche » et de « droite » sont à peu près définies, voyons pourquoi la gauche semble condamnée à perdre ou à trahir ses idéaux. Lorsqu’elle arrive au pouvoir – ce qui n’est pas si courant – la gauche trahit spontanément ses électeurs (comme ce fut le cas sous le quinquennat Hollande) ou elle est poussée à le faire par des contraintes extérieures (comme ce fut le cas pour Tsipras). Et si elle résiste malgré tout à la tentation de trahir, il arrive qu’elle soit tout bonnement éliminée, comme ce fut le cas le 11 septembre 1973, lors du coup d’État qui mit fin à l’expérience socialiste au Chili. Il y a là un paradoxe qui mérite d’être examiné, car il peut sembler évident, à première vue, que la grande majorité des gens aurait tout intérêt à une réduction des inégalités de richesses, d’instruction et de pouvoir. Comme le disait le mouvement Occupy Wall Street : nous sommes les 99 %. Oui, nous sommes les 99 %, et pourtant nous nous laissons toujours dominer par une petite minorité. Comment est-ce possible ?

 Bien entendu, je ne prétends pas résoudre intégralement ce problème, qui a pris la tête de tant d’intellectuels depuis le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Je me contenterai d’apporter quelques éléments de réponse… Tout d’abord, je ferai un lien entre l’impuissance ou la duplicité de la gauche et la nature des régimes politiques dits « démocratiques ».

Le régime représentatif n’est pas vraiment démocratique

  J’ai dit tout à l’heure que les notions de « gauche » et de « droite », au sens strict, s’inscrivent dans un certain type de régime, où le peuple n’a qu’un pouvoir politique très indirect, et finalement très minime. Ce régime représentatif, nous l’appelons « démocratie » par naïveté ou par habitude, mais il est un des principaux obstacles à une réelle souveraineté populaire. Dans une réelle démocratie, l’ensemble des citoyens aurait au minimum un droit de veto sur les principales décisions le concernant. Il ne voterait pas pour une personne, ni même pour un programme complet, mais pour telle ou telle loi particulière. Quant à ses éventuels représentants, il pourrait les révoquer avant la fin de leur mandat en cas de trahison.  Rien de tout cela n’a lieu dans les oligarchies parlementaires actuelles, même si certaines – comme la Suisse – sont moins antidémocratiques que les autres.

 Dans ces oligarchies, les principales décisions politiques sont aux mains d’un petit nombre de politiciens professionnels, qui appartiennent généralement aux catégories favorisées d’un point de vue culturel, social et financier. Il y a donc peu de chances qu’ils veuillent réellement réduire les inégalités.

 Dans ces oligarchies, il est possible de tromper impunément ses électeurs – soit en ne tenant pas ses promesses, soit en enrobant un programme foncièrement antisocial par une rhétorique démagogique. On peut comprendre, dans ces conditions, qu’un candidat de gauche puisse facilement faire une politique de droite une fois élu, ou qu’un politicien de droite séduise une partie des classes populaires en parlant de « fracture sociale » ou de Jaurès.

 Bien évidemment, les politiciens qui s’adonnent à ce petit jeu prennent le risque de ne plus être élus lors des prochaines élections. Mais qu’importe ! Ils auront sans doute un petit « fief » local ou régional en consolation. Et ils pourront, une fois dans l’« opposition », préparer l’« alternance ». Leurs espoirs sont d’autant plus raisonnables qu’ils bénéficieront d’une abstention de plus en plus massive dans les classes populaires, et de la montée d’un parti d’extrême droite qui sert opportunément d’épouvantail.

 On vient de voir que l’oligarchie parlementaire rend très difficile l’accession au pouvoir d’une gauche authentique, c’est-à-dire d’une gauche qui combat les inégalités aussi bien dans ses actes que dans ses discours. Mais « difficile » ne signifie pas « impossible ». Il peut arriver que l’électorat populaire choisisse de porter au pouvoir une formation qui a réellement le désir de lutter contre les injustices sociales. Que se passe-t-il alors ?

Le mur de l’argent

 Quand elle n’est pas dès le départ décidée à trahir ses électeurs, la gauche au pouvoir se heurte à de très fortes résistances. Dans un monde capitaliste, il est toujours dangereux de vouloir lutter contre les inégalités, surtout lorsqu’il s’agit des inégalités économiques. Même la gauche modérée en a fait les frais. En 1925, les radicaux du Cartel des gauches ont eu le malheur de vouloir instaurer un impôt sur le capital afin de diminuer la dette publique. La réaction des milieux financiers a été immédiate et violente : spéculation, fuite des capitaux…. Débordé par ces difficultés économiques, le gouvernement dut démissionner. Édouard Herriot, son chef, dira que le Cartel des gauches s’est heurté au « Mur de l’argent ».

Parfois, la défaite de la gauche prend des formes plus tragiques, comme ce fut le cas au Chili, lors du coup d’État de 1973. Dans cette affaire, l’armée chilienne ne fut que le bras armé d’intérêts économiques puissants et débordant largement le cadre chilien : on sait que les États-Unis ont joué un rôle déterminant dans la chute d’Allende. Le coup d’État du 11 septembre 1973 a sans doute beaucoup contribué à refroidir l’ardeur des socialistes du monde entier. J’ai connu un vieux militant, en 2001, qui m’a dit avoir un peu fréquenté Mitterrand. D’après lui, le président français aurait affirmé en privé : « Moi, je ne suis pas Allende. Je ne terminerai pas comme lui. » L’anecdote est à prendre avec précaution, tant il est douteux que Mitterrand ait jamais eu de solides convictions de gauche, mais elle montre tout de même que l’histoire tragique d’Allende avait fortement marqué les militants socialistes. Elle est par ailleurs confirmée, à sa manière, par une interview donnée en 2005, par Danielle Mitterrand : « Alors je lui demandais à François : Pourquoi maintenant que tu en as le pouvoir ne fais-tu pas ce que tu avais offert ? Il me répondait qu’il n’avait pas le pouvoir d’affronter la Banque mondiale, le capitalisme, le néolibéralisme. Qu’il avait gagné un gouvernement mais non pas le pouvoir. »

 Plus récemment, on sait comment Tsipras a fini par se soumettre à la tyrannie de l’Union germano-européenne. Les mesures imposées à la Grèce étaient contreproductives – même du point de vue des créanciers – puisqu’elles enfonçaient encore plus le pays dans la ruine, mais elles avaient un sens politique. Il s’agissait, comme en 1973, de lancer un signal fort à tous les partis d’Europe qui voudraient mettre en œuvre une véritable politique de gauche.

 Il y aurait donc une explication assez simple aux défaites et aux trahisons de la gauche : l’oligarchie politique est au service d’une puissante oligarchie financière, et malheur aux rares politiciens qui n’acceptent pas cette loi d’airain. Mais tout peut-il s’expliquer en termes de rapports de force économiques ? L’argent, à lui tout seul, n’est pas un pouvoir. Ce n’est un pouvoir que parce qu’on le veut bien. Si l’oligarchie capitaliste n’avait aucune légitimité, elle ne pourrait pas se maintenir en place. Il faut qu’elle soit soutenue par une frange importante de la population : l’armée, la police, les classes supérieures, une partie au moins de la classe moyenne, et même une partie des classes populaires. Si le capitalisme n’apparaissait pas comme un système juste – ou comme le moins injuste des systèmes possibles – il ne pourrait pas se maintenir en place.

 La culture de la soumission

 Il semble donc éminemment probable que les échecs et les trahisons de la gauche n’ont pas seulement des causes juridiques et économiques : ils ont aussi des causes culturelles. Si les politiciens luttent si peu contre les inégalités, c’est que la plupart des gens s’accommodent assez bien d’une société inégalitaire, où chacun reste à sa place. La majorité des citoyens, comme semble le montrer l’expérience de Milgram, a un respect infantile de l’autorité, qui la pousse à obéir aveuglément à ceux qui ont du prestige : ceux qui parlent bien, qui ont l’air de savoir où ils vont, qui ont des diplômes…

C’est rassurant, c’est confortable, de se décharger de ses responsabilités sur le pouvoir paternel d’une élite « bienveillante ». Un philosophe des lumières l’avait dit bien mieux que moi, voici plus de deux siècles : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un di­recteur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette en­nuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c’est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s'ils essayent de marcher seuls. Or ce danger n'est pas sans doute aussi grand qu'ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher ; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure. »  (Kant, Qu’est-ce que les lumières ?, traduction Barni).

Il serait cependant un peu simpliste de se représenter la société comme divisée en deux catégories : au sommet, une petite élite toute puissante ; à la base, une masse de moutons dociles. En réalité, le corps social est fragmenté en une série de castes et de classes plus ou moins puissantes et prestigieuses. Ces catégories sont d’autant plus complexes qu’elles s’interpénètrent : les inégalités de « races » et de genres se superposent aux inégalités de classes sans se confondre avec elles. Ainsi, même les masses dominées sont elles-mêmes subdivisées en groupes plus ou moins rivaux ou subordonnés les uns aux autres. On comprend mieux, si on admet ce fait, pourquoi les 99 % ont tant de mal à s’unir contre la grande bourgeoisie qui les opprime. Il suffit qu’un démagogue excite les classes populaires contre un bouc émissaire (les délinquants, les jeunes, les Arabes, les Turcs, les Noirs, les Roms, les musulmans, les « assistés », les chômeurs….) pour que la belle unité du peuple soit fissurée.

 Pour terminer sur une note optimiste

Il ne faudrait cependant pas croire que nous soyons condamnés à vivre dans des sociétés de plus en plus inégalitaires. L’histoire a montré qu’il est possible de faire reculer les inégalités entre riches et pauvres, salariés et patrons, hommes et femmes, Blancs et Non-Blancs, homosexuels et hétérosexuels…. Dans ce combat pour plus de justice, certains partis politiques ont pu – au moins ponctuellement – jouer un rôle positif, comme le parti travailliste au Royaume-Uni ou le parti communiste en France. Mais ces partis auraient sans doute été incapables de réformer la société s’ils n’avaient été portés par des mouvements sociaux puissants. Pour qu’une authentique réforme (= amélioration) ait lieu, il faut que l’oligarchie ait peur d’une révolution. À la limite, peu importe l’étiquette politique du parti au pouvoir. Dans les périodes d’apathie sociale, comme la nôtre, les partis de « gauche » mènent en général une politique de droite. Dans les périodes de forte agitation, au contraire, il peut arriver que des politiciens de droite consentent à d’importantes réformes sociales, comme l’a montré l’exemple de Bismarck – ou, plus près de nous, celui des accords de Grenelle. Les électeurs de gauche n’ont donc pas à attendre la chute de l’oligarchie et l’avènement d'une authentique démocratie : ils peuvent d’ores et déjà combattre la droite, à condition d’avoir en tête que la victoire ne passera pas principalement par les urnes.

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