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Billet de blog 5 avr. 2022

Ligne 17- Intox 3- 100 000 emplois fictifs pour justifier les gares de Roissy

Le site de la Société du Grand Paris (SGP) indique pour Roissy « 92 000 emplois sur la plateforme ». Problème : le chiffre englobe les postes du Bourget. Plus grave, il fait miroiter « un potentiel de 132.000 emplois à terme» pour justifier la ligne 17 Nord et les gares de Roissy CDG 2 et 4. Nouvel ennui : l'évaluation - de 2012 - prévoyait 104 000 postes en 2022... J'en trouve 5000 ! Désintox.

J LORTHIOIS
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous avions antérieurement fait la démonstration, dans un article précédent de ce blog [1], du caractère surestimé du fameux « 92 000 emplois » de l'Aéroport de Roissy qui intègre dans son calcul les effectifs du Bourget. Mais fait plus grave, pour justifier la ligne 17 Nord Le Bourget/Roissy/Le Mesnil-Amelot et notamment ses deux gares Roissy CDG 2 et CDG 4, la SGP fait miroiter sur son site « un potentiel de 132 000 emplois », qui est d'ailleurs doublement pris en compte pour chacune des gares (voir capture d’écran pour la gare CDG 2, figure 1). Aucun doute possible : ce chiffre de « 132 000 » fait référence à l’étude du cabinet-conseil ECODEV effectuée en 2012 pour le compte de l’Établissement Public d’Aménagement (EPA) Plaine de France et toujours consultable en ligne [2].

Figure 1 © Société du Grand Paris - Capture d'écran

A cette époque, la commande consistait à évaluer les retombées en emplois générées par un ensemble de 25 projets d’activités portés par l’EPA, localisés sur le territoire du Grand Roissy, avec deux échéances : à moyen terme (2020-2022), puis à terme (2030). Mais attention, il ne s’agissait pas d’emplois nets, comme le précisait un avertissement du cabinet-conseil dans son introduction : le champ de l’étude se limitait aux seuls emplois supplémentaires créés, sans préjuger de l’évolution des activités existantes dans le tissu urbain, qui pouvait être négative. C'est d'ailleurs ce qui a été constaté à Aulnay-sous-Bois, avec la cessation d'activité du constructeur automobile PSA survenue en 2014, qui a supprimé 3 000 emplois à la fermeture, sans compter une estimation de la CGT de 5 000 emplois disparus dans la sous-traitance. Ces derniers n’ont pas à être pris en compte, puisqu’ils peuvent être localisés n’importe où et que l’estimation ECODEV concernait uniquement les emplois directs.

Le contenu de l’étude dressait un inventaire avec des fiches détaillées par projet, permettant ensuite de déterminer un total général  qui s'établissait à 104 000 emplois en première échéance et 132 000 à terme. A l’époque, l'EPA Plaine de France et les élus, relayés par la presse, ont largement fait écho à ce résultat prometteur, ne retenant que le chiffre le plus valorisant - mais aussi le plus lointain, donc le plus hypothétique -, comme l’indique cet article du Parisien du 23 mai 2013 faisant miroiter des « milliers d'embauches » (figure 2).

Figure 2 © Article du Parisien du 23 mai 2013

Or, 10 ans plus tard, nous constatons que seuls 2 projets ont été totalement achevés (soit environ 5000 emplois, à comparer aux 104 000 promis) et que 3 autres sont abandonnés, dont les annonces devant générer les plus gros effectifs en postes de travail : Europacity (10 000 emplois) et l’extension de l’aéroport de Roissy (30 000 - à l’époque, on ne parlait pas encore de T4 -). Sans compter bon nombre de projets en panne ou très ralentis. C’est pourquoi nous estimons que les évaluations doivent être reportées de 10 ans, les 104 000 emplois prévus à l’horizon 2020-2022 étant repoussés de fait pour une échéance à moyen terme en 2030. Et compte tenu du contexte, nous ne nous sommes pas risqués à prévoir une estimation « à terme », à l'horizon... 2040.

Aujourd’hui, on ne peut que s’étonner de la légèreté de la SGP s’appuyant sur cette étude ECODEV vieille de 10 ans non réactualisée, mais aussi utilisant cette liste de 25 projets, pour appuyer la justification en 2022 des deux gares de l’Aéroport de Roissy (déjà desservi par le RER B), sans se rendre compte qu’elle comptabilisait Europacity (n°18 sur la carte de la figure 3) et l’extension de l’aéroport (n°4) !! La crise du trafic aérien et du tourisme lointain, doublée de la crise sanitaire qui font apparaître un affaiblissement de l’effet moteur et structurant des aéroports internationaux à l'échelle mondiale et notamment de celui de Roissy... aurait dû inciter la SGP à faire davantage preuve de réserves, compte tenu du contexte socio-économique. C’est pourquoi de plus en plus d’experts des transports et de l’aménagement du territoire plaident pour une révision à la baisse du périmètre du Grand Paris Express et notamment l'abandon de ses deux lignes les plus contestées 17 Nord et 18. Voir en particulier la Tribune de Jean Vivier dans Le Monde intitulée « Il n’est pas trop tard pour revoir le périmètre du Grand Paris Express » [3] et l’article de Gérard-François Dumont et Francine Paponnaud qui titrait « Repenser l’aménagement du territoire après la pandémie Covid-19. L’exemple du Grand Paris Express (GPE) et de ses projets d’urbanisme » dans la revue Population et Avenir [4].

De surcroît, observons sur la carte établie par l’EPA Plaine de France et publiée dans l’étude ECODEV (Figure 3) que cette justification ne repose en aucun cas sur la bonne échelle : les projets sont répartis sur l’ensemble du Pays de France et sont largement positionnés en dehors du tracé de la ligne 17 et du périmètre d’attraction des gares prévues. Question qui fâche : en quoi des projets localisés sur les communes de Sarcelles (le Dôme, n°20, abandonné) ou du Thillay (n°9) pourraient-ils constituer un élément de justification des gares de Roissy CDG 2 ou CDG 4 ?

Figure 3 - Etude ECODEV de 2012 © EPA Plaine de France

Devant tant d’incertitudes, le Collectif pour le Triangle de Gonesse m’a confié la charge d’entreprendre une réactualisation de l’étude ECODEV. Nous avons pris comme horizon de référence l’échéance initiale à 10 ans, reportée en 2030, soit 104 000 emplois, compte tenu des retards de calendrier observés, liés à la crise du trafic aérien [1] et à la crise sanitaire. Une partie des projets ne sera jamais réalisée, une autre enregistre des retards d’une dizaine d’années, une partie enfin n’a pas été officiellement abandonnée, mais est à l’arrêt.

On trouvera sur le site du Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG) un jeu de fiches présentant l’état actuel de chaque projet et réévaluant les perspectives à moyen terme (2030) [5].

Nous nous contentons ici de publier le tableau récapitulatif des emplois prévus à moyen terme en 2012 et aujourd'hui (Figure 4).

Figure 4 © J. Lorthiois - CPTG

On trouvera ci-après un graphique permettant de visualiser l'écart entre les estimations de 2012 (en bleu) et nos estimations (en rouge), 10 ans plus tard (Figure 5).

Figure 5 © J. Lorthiois - CPTG

Cette réévaluation permet d’établir une typologie des différents projets :

1°/ la situation d’abandon pur et simple

  • C’est le cas de CAREX dont le promoteur n’est plus actif, malgré l’intérêt du projet.
  • Europacity, annulé par décision gouvernementale, en réponse aux fortes oppositions.
  • Le Dôme à Sarcelles (appel d’offre infructueux).

2°/ Un degré élevé d’incertitude

  • L’extension du PIEX semble compromise : conséquence de la crise sanitaire, développement des salons virtuels, etc.
  • La densification de Paris Nord 2se heurte à la complexité du processus. Peu d’engagement concret. Toutefois, le parc d’activités reste recherché, le niveau de vacance est faible.
  • L’International Trade Center (ITC) demeure en stand-by : il n’est pas véritablement abandonné. En cas de conjoncture meilleure, il serait sans doute fortement recomposé…

3°/ Une mise en œuvre engagée, à des degrés divers

a/ des projets largement avancés ou quasiment terminés

  • Les parcs d’activités, tels Roissy Parc International (opération terminée), La Chapelle de Givry (Le Mesnil-Amelot), le Parc d’activités de Saint-Mard, dans une moindre mesure l’extension de la ZAE de Mitry-Mory…
  • La rénovation de GARONOR s’est trouvée « dopée » par l’explosion du commerce en ligne.
  • La zone des Tulipes (Nord et Sud) est quasi achevée.

 Les éléments moteurs de ce succès :

  • Réponse aux besoins de PME-PMI du nord de l’Île de France.
  • Hybridation des fonctions d’entreprises (par regroupement de fonctions décisionnelles, financières, commerciales, et parfois de R&D).
  • Forte dynamique logistique le long de l’axe nord (Rotterdam, Anvers, Dourges (terminal de la ligne ferroviaire depuis la Chine…) Effet également de « Porte d’entrée nord » de l’Île de France.
  • Les activités liées au fret aérien : développement de FEDEX et activation générale de l’activité cargo de Roissy CDG (hausse sensible de volumes traités).

b/ Projets décalés dans le temps ou ralentis

  • AEROLIANS, avec malgré tout une activation sensible ces dernières années ; les programmes immobiliers proposés sont maintenant bien remplis et l’offre à court terme se raréfie.

Principale nuance : le semi échec du PABC (Silk Road Paris) [6], construit mais très peu actif.

  • AEROVILLE, stabilisé à son niveau d’ouverture, effectifs inférieurs aux prévisions.
  • Le Colisée : un redémarrage tardif, après un quasi abandon.
  • AIGLE : deux composantes seulement ont vu le jour, relativement distantes l’une de l’autre (Airbus Helicopters et l’AFMAE)

c/ Les projets fortement impactés à partir de 2022 par la double urgence sanitaire et environnementale

Le développement du trafic passagers de l’Aéroport de Roissy était dans la prévision initiale de très loin le « grand projet » le plus porteur en créations d’emplois (et ceci même avant la mise en avant du projet d’extension T4), avec plus d’un tiers du total des créations ; avec comme corollaire l’extension de la capacité d’accueil du parc hôtelier de Roissy (sur la plateforme et aux alentours immédiats) ; extension en partie réalisée dans les années 2012 – 2019, mais considérablement remise en question maintenant.

CONCLUSION n° 1

On ne peut donc pas affirmer que les 25 projets n’ont rien produit en matière d’emploi.

Mais la totalisation de ces différentes projections (et attention à cet exercice [8]) aboutirait à 32% des créations d’emplois initialement prévues pour le moyen terme. Et beaucoup d’incertitudes subsistent pour le plus long terme.

a/ le modèle de développement de l’axe nord des échanges internationaux, avec le pôle de Roissy vu comme une « ville aéroportuaire » structurant le territoire est totalement dépassé.

b/ On note un rebond de la demande logistique sur cet axe (et besoins induits par la gestion des derniers kilomètres), mais bien plus lié à la situation géographique du pays de France sur la route des Flandres (Amsterdam-Rotterdam /Paris) à l'entrée de la plus grosse agglomération d'Europe qu’au pôle de Roissy. 

c/ L’attractivité tertiaire, déjà toute relative, se trouve fortement remise en cause le long de cet axe : d’autres centralités sont privilégiées, en premier lieu Paris intra-muros. Mais aussi la vacance des bureaux s’est accélérée en proche couronne, notamment à La Défense. Localement, le site du Triangle de Gonesse est fortement concurrencé par AEROLIANS, Paris-Nord 2, la reconversion du site PSA etc.

d/ La vocation aéronautique (historique) est elle-même fragilisée pour des raisons tant conjoncturelles (la crise sanitaire) que structurelles (liées pour une large part aux urgences environnementales), et par l’émergence ou la consolidation d’autres sites engagés dans cette nouvelle donne de la construction aéronautique (reconversion du pôle toulousain).

e/ Deux facteurs aggravants

  • -L’accélération des processus d’automatisation (dans la gestion des sites logistiques tout comme dans celle des sites industriels).
  • -La pratique du télétravail qui réduit globalement la présence des actifs sur les sites d’entreprise et par conséquent la demande quotidienne de transport. Le bureau devient « the place to meet, not the place to work ».

CONCLUSION n°2

a/ La fin d’un mythe ? En tout cas, constatons un affaiblissement de l’effet moteur et structurant de l’aéroport : en réalité la dynamique des échanges internationaux est ici à dominante routière.

Par ailleurs, peu d’indices d’un processus de réindustrialisation sont à noter sur le territoire du Grand Roissy. Le site PSA reste en attente de véritables projets industriels. Et la filière aéronautique du Bourget a relativement peu évolué à ce jour.

La vitalité de la fonction Exposition-congrès (PIEX, Parc des Expositions du Bourget, ITC…) se trouve très nettement amoindrie (émergence de pratiques alternatives et des salons virtuels).

Tous ces facteurs pèsent lourdement sur les données en matière d’emplois.

b/ Au regard de la ligne 17 et de la demande de transport générée par ces grands projets, plusieurs remarques :

-Les estimations sont certainement à revoir sur des bases à la fois clarifiées et plus réalistes en termes de perspectives.

-A plus long terme (2030 et au-delà) : une géographie simplifiée des pôles d’emplois s’esquisse. Et leur rayon d’influence est désormais très incertaine.

-Roissy : une fonctionnalité aéroportuaire internationale « réajustée » par rapport aux prévisions de doublement du trafic de passagers en 15 ans.

-Paris Nord 2 et Aerolians : un site d’accueil d’entreprises très diverses…

-Des polarités tertiaires resserrées entre A 86 et la couronne des sites les mieux desservis (de Fontenay/ Rosny à l’Est, à Saint- Ouen et Nanterre - Rueil à l’Ouest).

-Des espaces de loisirs, sports, culture mais aussi d’approvisionnement en ressources agricoles...

D’autres projets émergeront, sans doute d’une nature différente, comme AGORALIM, tandis qu’il faudra à terme compter de nouveaux renoncements.

EN SYNTHÈSE

Les perspectives d’emplois ainsi recalculées ne peuvent en aucun cas justifier la ligne 17 Nord Le Bourget/ Roissy/ Mesnil Amelot.

Ce constat vient compléter l’analyse que j’avais effectuée par ailleurs présentée dans un article paru sur le site de Mediapart (voir note 6), sur la fréquentation des populations desservies par l’ensemble de la ligne, estimés par la SGP à 565 000 Franciliens desservis quelle que soit la distance aux gares, révisés par mes soins à 58 000 habitants situés dans un rayon d’un km autour des gares.

On ne manquera pas de souligner la gravité de la distorsion introduite par ces chiffrages largement erronés, dans le cadre des enquêtes publiques destinées à éclairer les habitants et à recueillir leur avis. C’est ainsi que les populations locales ont été fourvoyées lors des enquêtes ayant conduit aux déclarations d’utilité publique (DUP) de la ligne 17 Nord en 2016 et de la ZAC du Triangle de Gonesse en 2018, en occultant une situation socio-économique qui a fortement évolué entre 2016 et aujourd’hui comme cette étude l’a démontré, sans que l’utilité publique de ces projets n’ait été remise en cause.

Au total, les différentes analyses que nous avons conduites sur la ligne 17 Nord convergent et démontrent qu’elle ne saurait trouver sa justification ni du point de vue de la desserte de l’emploi, ni de celle de la population.

 NOTES

[1] Article de J. Lorthiois démystifiant le trafic aérien générateur d'emplois.

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/011121/le-mirage-des-emplois-de-roissy-une-recession-des-2008-aggravee-par-la-pandemie 

[2] Husson, S. Chassigneux, J.F. Thouvignon,  Estimation quantitative et qualitative des nouveaux emplois sur le territoire du Grand Roissy, ECODEV-Conseil, commanditaire EPA Plaine de France, 2012

http://docplayer.fr/12173839-Estimation-quantitative-et-qualitative-des-nouveaux-emplois-sur-le-territoire-du-grand-roissy.html 

[3] Tribune de Jean Vivier, in Le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/07/transports-il-n-est-pas-trop-tard-pour-reduire-le-perimetre-du-grand-paris-express_6083250_3232.html#

[4] Dumont, Gérard-François, Paponnaud, Francine, « Repenser l’aménagement du territoire après la pandémie Covid-19. L’exemple du Grand Paris Express (GPE) et de ses projets d’urbanisme », Les analyses de Population & Avenir, n° 33, juin 2021. https://doi.org/10.3917/lap.033.0001

[5] Lien avec le site du Collectif du Triangle de Gonesse (CPTG)

https://ouiauxterresdegonesse.fr/informer/emploi/etude-du-cptg-sur-la-surestimation-des-previsions-du-nombre-demplois-sur-le-territoire-de-la-ligne-17-nord-du-metro-express/

[6] PABC : Paris Asia business center, aujourd’hui dénommé  Paris Silk Road par référence aux programmes chinois des Routes de la soie.

[7] Cette addition présente des risques de doubles comptes (emplois de la plateforme de Roissy CDG, AEROVILLE, parc hôtelier …) Il s’agit d’estimations, qui comportent une marge d’erreur (et d’incertitude), inévitablement.

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