Bêtisier/Grand Roissy n°2- la fracture territoriale est sociale, non administrative

Roissy, pôle «d’excellence métropolitaine», n’a pas éradiqué pauvreté et chômage dans l’Est-95, pourtant les élus s'entêtent à exiger de l’État d'autres grands projets inutiles. Plutôt qu'Est 95/Ouest 93, une fracture Nord/Sud sépare un pôle de cumul de richesses et une « Banane Bleue » déficitaire (100 000 emplois ; 200 000 actifs) qui réclame d’urgence une politique de "ménagement soutenable".

Pour en finir avec le blues de la « Banane Bleue »

Revenons sur cette carte déjà utilisée dans de précédents articles, qui représente l’écart observé sur le territoire du Grand Roissy entre :

  • au nord, en rouge, le pôle aéroportuaire de Roissy /Tremblay largement excédentaire (+75 000 emplois) et accessoirement le modeste pôle adjacent de Gonesse (+2600) ;
  • au Sud, un arc de cercle de 10 communes allant de Goussainville/Villiers-le-Bel à Sevran, que nous nommerons « la Banane Bleue »[1], cumulant un énorme déficit de 101 000 emplois. Pour un ensemble comptant 445 000 habitants, 201 000 actifs dits « totaux » (englobant à la fois la main-d’œuvre occupée et disponible), dont 41 000 chômeurs. 

L’intérêt d’une telle carte est de représenter pour chacune des communes un SOLDE : à partir du nombre d’emplois qui y est localisé, on retranche un nombre de travailleurs résidents (y compris les chômeurs). Enfin une SOUSTRACTION qui effectue une comparaison entre deux catégories de ressources locales : économiques (l’emploi) et sociales (la main-d’œuvre) et qui fait apparaître les inégalités territoriales. Car il faut contester, en matière d’emplois, l’utilisation systématique de « nombres absolus » brandis sans cesse, sans prendre en compte des « nombres relatifs » qui expriment la réalité vécue.

Figure 1 © J. Lorthiois Figure 1 © J. Lorthiois

Donner plus à ceux qui ont plus, donne-t-il plus à ceux qui ont moins ?

Cette nécessité de « relativiser » un nombre d’emplois, vaut également pour estimer l’impact d’une implantation sur un site donné. En effet, il faut pouvoir prendre en compte l’effet destructeur causé par le rajout d’activités sur un territoire, notamment dans des filières déjà en tension. Ce qui nécessite d’effectuer là encore une SOUSTRACTION (je renvoie à un écrit précédent sur le besoin de progresser en maths pour certains défenseurs de projets) [2]. En témoigne le cas d’Europacity avec ses 250 000 m2 de surfaces commerciales, revenant à doubler l’offre dans une zone de chalandise déjà suréquipée. M. Blazy maire de Gonesse, dont la nostalgie n’est toujours pas consolée, déplorait encore récemment que l’étude de McKinsey qui évaluait à 8000 le nombre d’emplois supprimés par le méga-complexe n’était pas neutre[3], puisque financée par Unibail, un concurrent d’Immochan (ancien nom de la société immobilière d’Auchan, rebaptisée Ceetrus). J'estime au contraire que ceux qui courent un risque important sont d’autant mieux placés pour mesurer le danger !!    

Mais revenons à notre Banane Bleue. On voit clairement sur l’illustration ci-dessus (figure 1) aux soldes fortement contrastés, que la fracture territoriale dont souffre le bassin n’est pas est/ouest, comme le prétendent la présidente du Conseil Départemental et la plupart des élus de l’Est-95, mais nord/sud et qu’elle est transversale à la frontière départementale. Ce qui vient contredire le discours misérabiliste des élus val d’oisiens se plaignant d’une Seine-Saint-Denis qui aurait « tout » et d’un Val d’Oise qui n’aurait « rien ». Venant accréditer l’idée d'une nécessité de compenser une injustice territoriale aussi flagrante, par une décision politique revendiquant comme unique remède l’urbanisation du Triangle de Gonesse, avec l’implantation d’activités et d’emplois en nombre et d’une gare de métro, déclarée sans preuve « à l’usage des habitants du Val d’Oise ». Comme si la suppression d’Europacity avait créé une « dette » de l’État (c'est-à-dire les contribuables), se devant de réparer sa décision injuste par un acte significatif de remboursement avec un nouveau grand projet « d’ambition métropolitaine » sorti du chapeau (inutile de prévoir le lapin, il en habite sur place), sur le lieu même du « crime de lèse-territoire » : le fameux Triangle de Gonesse, dont le bétonnage serait seul en capacité de sortir les populations résidentes (problème = il n’y en a pas !) de la pauvreté et du chômage. Et comme si la mauvaise localisation de feu le mégacomplexe abandonné... n’était pas entré en ligne de compte dans les raisons de cette annulation.

Car n’en déplaise aux plaignants val d’oisiens, constatons sur le tableau ci-dessous (Figure 2), l’inégalité criante entre le Cœur de pôle de Roissy au nord et la Banane Bleue au sud : pour une quantité d’emplois sensiblement identique, nous observons 31 000 actifs pour le premier et 201 000 pour la seconde. On est en droit de s'interroger sur ce qui justifie de disposer de 6,5 fois plus d’emplois sur le Cœur de pôle de Roissy... Et à quoi bon rajouter encore des emplois à ce groupe excédentaire, qui cumule déjà un si grand nombre de richesses économiques ? À quoi bon aussi revendiquer une gare de métro du Grand-Paris-Express dans le Val d’Oise, si celle-ci est localisée en plein champ, donc ne desservant aucun Val d’Oisien ? On nage en pleine absurdité.

L’argumentaire basé sur la pauvreté et le chômage des populations qui justifierait l’urbanisation du Triangle de Gonesse n’est pas recevable. Si le but est de traiter les difficultés sociales de l’Est-95, il faut implanter les futurs emplois là où sont les populations frappées par cette pauvreté et ce chômage (donc dans la Banane Bleue) et non additionner des activités et des transports sur la partie nord déjà fortement dotée. La partie sud de l’Est-95 constitue le « Bassin local de Sarcelles » : avec 58 000 habitants, cette ville perd de la population (59 600 habitants en 2007 ; 57 800 en 2016) et ne possède pas assez d’activités économiques pour sa propre main-d’œuvre résidente (taux d’emploi de 0,58, soit un peu plus d’un poste pour 2 actifs[4]). Autour de Sarcelles, se regroupent des communes très déficitaires en postes de travail : Garges-lès-Gonesse (taux d’emploi de 0,46), Villiers le Bel (0,45), Arnouville (0,36). Fortement dépendantes de pôles extérieurs, leurs populations actives sont faiblement attirées par Roissy et tournées vers le sud, en direction de la petite couronne et Paris. Pour résumer par une phrase à la Devos, avec des nombres relatifs : « en quoi donner plus à ceux qui ont plus, donnerait plus à ceux qui ont moins ? »

Figure 2 © J. Lorthiois Figure 2 © J. Lorthiois

 Le diagnostic initial étant mal posé, les solutions mises en œuvre ne peuvent qu’être bancales. Car une analyse moins « affective [5] » et plus rationnelle de la fracture nord/sud du Bassin du Grand Roissy pose des questions essentielles qui méritent d’être examinées objectivement, tant du point de vue du diagnostic territorial que des stratégies pour la réduire.

 

Un diagnostic tronqué qui néglige la question de la Main-d’œuvre

 Le discours dominant sur l’emploi du Grand Roissy reflète les constats que j’observe depuis des années sur bien des sites, notamment les banlieues périphériques[6]. Les promoteurs se contentent de citer des chiffres les plus mirifiques possibles, induits par des implantations miraculeuses, en capacité de « sauver » immanquablement un territoire qui serait au bord du gouffre et de « désenclaver » des populations qui seraient assignées à résidence. Et les élus et aménageurs de reprendre en chœur ces nombres « absolus » toujours conjugués au futur, censés éradiquer l’injustice de la situation présente. Loin de ces ritournelles répétitives, il est impératif de rétablir la balance en diversifiant les registres : tempérer le pouvoir absolu de l’EMPLOI, en réintroduisant dans ce jeu solitaire, un deuxième partenaire trop oublié : LA MAIN-D’ŒUVRE.

En effet, l'emploi n'est pas seulement une quantité, mais d’abord UNE RELATION entre deux systèmes, économique (l’emploi, assuré par des entreprises) et social (le travail, exercé par une main-d’œuvre) [7]. En réalité, il s’agit d’un double échange : « C’est l’employeur qui emploie, mais c’est le travailleur qui travaille ». Toute offre d’emploi n’est pourvue que si elle rencontre une offre de travail. Il s’agit donc d’UN COUPLE INDISSOCIABLE, pour lequel il serait souhaitable qu’ils partagent le meilleur, plutôt que le pire. La relation au sein de ce tandem pourrait être simple, si le « milieu » sociétal, politique, institutionnel était démocratique et égalitaire. Et si la main-d’œuvre locale avait voix au chapitre.

Car dans tous les territoires, nous nous trouvons dans un système de « domination de l’économique », et d’instrumentalisation et de domestication du social. Et c’est encore pire dans les banlieues, sur lesquelles se rajoute la domination du cœur d’agglomération, exerçant son pouvoir sur la périphérie assujetie. Situation encore exacerbée en période de pandémie, où les « premiers de cordée » prennent l’ensemble des décisions politiques et économiques, et les « premiers de corvée » sont assignés à une triple peine : poursuivre leur tâche parce que leurs métiers sont essentiellement « présentiels », subir les risques sanitaires des transports s’ajoutant aux galères habituelles, enfin habiter dans des communes-dortoirs sans vie qui n’ont pas attendu l’instauration d’un couvre-feu pour être privées de petits commerces et d’artisanat, de services publics et d’activités de proximité. Car les populations actives de la Banane Bleue ne sont pas « assignées à résidence », comme le prétendent les élus de l'Est-95, mais « assignées à mobilité » : faute d'emplois sur place correspondant à ses qualifications et ses compétences, elle court, elle court la banlieue... (rappelons qu'un habitant de Villiers-le-Bel effectue 7 années de travail supplémentaire en temps perdu dans les transports).

Ainsi, dans les territoires, « M. Emploi » a tous les droits. Dès l’annonce de son arrivée, on lui déroule le tapis rouge, on cède à tous ses caprices - même les plus extravagants -, on lui brade des terres agricoles d’une valeur agronomique exceptionnelle, on s’assied sur le droit de l’urbanisme et les espèces protégées, on accorde un crédit illimité à toutes ses promesses sans garanties, même les plus invraisemblables… Ce pacha négocie sa localisation, le prix du foncier, sa desserte en transports - dont il certifie à l’avance le comportement des usagers sans les connaitre[8]-, décide des filières d’activités les plus juteuses, des qualifications requises sans jamais vérifier qu’elles existent localement. Et étape hautement stratégique : il calcule ses effectifs escomptés, en appliquant des taux virtuels de nombre d’emplois par m2 ou par hectare. Jamais il n’apporte la moindre preuve des chiffres prétendus. Et il affirme que construire des locaux (avec des architectes prestigieux et des images de synthèse séduisantes) suffit amplement pour les remplir aussitôt d’activités économiques florissantes et d’usagers en foules compactes (31 millions de visiteurs prétendus pour Europacity ; la Tour Eiffel, c’est 7 minables millions). Les études sont effectuées par des cabinets-conseils grassement rémunérés [9], qui utilisent des données macro-économiques largement surestimées, plaquées indifféremment sur n’importe quel territoire, sans aucune analyse de la spécificité des besoins des populations locales et des ressources en main-d’oeuvre. Et il suffit de prononcer un gros chiffre, le plus rond possible afin qu’il soit facile à retenir (au hasard, 10 000 emplois ?) pour que ça y est, miracle, ils soient déjà là… Et si jamais le projet échoue, comme dans le cas d’Europacity, ça permet aux élus - à l'instar de Perrette et le Pot au lait pleurant sa vache, son cochon et sa couvée - de prétendre : « on a perdu 10 000 emplois », comme s’ils avaient - à un moment -... existé !

Le concept d’emploi n’embauche pas

Hélas, nous sommes dans un univers virtuel, car comme dirait Spinoza, « le concept de chien n’aboie pas ». De même, sur le bassin de Roissy, « le concept d’emploi n’embauche pas ». Rappelons qu’en termes de grands projets, JAMAIS les promesses d’emplois n’ont été tenues[10]. Ainsi, dans le cas de l’implantation de l’aéroport de Roissy, unanimement refusée au départ par les communes rurales du Pays de France, ADP a arraché leur consentement, grâce au rapport du préfet Lachaize qui avait estimé à 70 000 le nombre de postes créés à l’ouverture en 1974. J’étais alors chargée de mission Activités/Emploi à l’Atelier d’Urbanisme du Val d’Oise : j’ai dû effectuer la première évaluation des emplois du pôle et j’en ai trouvé péniblement 18300 en 1975.[11] Plus tard, le centre commercial d’Aéroville sur la plate-forme aéroportuaire, promettait 2600 emplois, contre 1600 en réalité, et encore, avec une extension obtenue en cours du permis de construire. Et nous avons déjà cité l’exemple d’Europacity, pour lequel les élus du Val d’Oise se lamentent encore à l’évocation des 10 000 emplois dont ils auraient été injustement privés, alors que ce chiffre a été établi sans la moindre justification et avec un cumul d’erreurs grossières [12].

Ce chantage à l’Emploi a permis au groupe Auchan d’obtenir une inscription dans les schémas d’urbanisme d’une déviation de 5 kms du tracé de la ligne 17 N avec l’implantation d’une gare desservie depuis la station du Bourget/Aéroport en tunnel, puis à partir de la station Triangle de Gonesse, une sortie à l’air libre et la traversée d’un viaduc gigantesque franchissant l’extrême largeur des autoroutes A1 et A3 jusqu’à la station Parc-des Expositions à Villepinte, dont l’activité est aujourd’hui au point mort. Un ensemble mobilisant 1 milliard de fonds publics inutiles, qui seraient mieux utilisés à améliorer les transports du quotidien réclamés par les habitants à cor et à cri [13]. Avec l’abandon d’Europacity, cette gare en plein champ n’a plus aucun sens.

Pourtant les élus locaux s’entêtent dans leurs vieux schémas d’aménagement, n’intégrant pas les nouveaux enjeux de la crise climatique et de la récession économique qui incitent à davantage de sobriété dans les investissements, tout en préservant un patrimoine agricole et alimentaire qui se raréfie. Ils continuent à vouloir construire des locaux pour accueillir des activités qui ne sont jamais que potentielles, dans un contexte de pléthore d’offre et de raréfaction de la demande. Sans intégrer les bouleversements du contexte, les élus locaux continuent à être aux petits soins de son excellence M. Emploi. Ils persistent à échafauder de nouveaux grands projets tout aussi invraisemblables, dont le plus extravagant est d’accueillir une Philharmonie sur le Triangle de Gonesse, un site répertorié pour ses nuisances sonores comme le plus bruyant d’Ile-de-France après le Boulevard Périphérique.

Mais revenons à Mme Main-d’œuvre, la promise effacée de M. Emploi. A aucun moment des préparatifs du mariage, elle n’est consultée, elle est supposée consentante. Aucune analyse n’a été effectuée pour vérifier que ses besoins et ses désirs sont en concordance avec les agissements de M. Emploi. Une croyance magique règne, que Mme Main-d’œuvre est forcément très honorée d’être « objet de désir » de M. Emploi, et que cette union ne peut qu’être réussie. En réalité, les largesses de M. Emploi sont purement virtuelles. Ce qui intéresse un tel personnage, c’est la dot de la mariée sur laquelle il espère faire main-basse : des terres sous-évaluées qui permettent de faire de juteuses plus-values et d’obtenir des aides publiques sous forme d’équipements et aménagements, sans aucune contrepartie exigée que des promesses orales ou des plaquettes publicitaires.

Au cours de la période 2008-2016, l'attractivité du pôle de Roissy accuse une perte d’influence généralisée, bien visible sur le tableau ci-dessous. Dans le territoire du Bassin de proximité, on constate la disparition d’un poste de travail sur 5 occupés par la main-d’œuvre locale. Dans le Val d’Oise, on enregistre d’importantes variations, avec des taux fortement déficitaires (-35 à 37%) à Marly la Ville, Saint-Witz, Villiers-le-Bel ; et des évolutions moins sévères (-10 à 12%) à Arnouville ou au Thillay. Et une moyenne de -27% observée pour les communes de Terres d'envol. Ces déficits représentent une réduction de 4000 « entrants », entraînant une nécessaire hausse des besoins de transports des actifs, obligés d’aller quérir au loin les emplois qu’ils ne trouvent pas sur place. En témoigne l’encombrement croissant qui affecte le RER D, dans le sens Banlieue-Paris à l’heure de pointe du matin. Constatons que la politique d’aménagement, entièrement organisée pour faciliter les déplacements vers le nord en direction de Roissy, au moment où la population active se dirige davantage vers le sud, apparaît particulièrement peu pertinente.

Figure 3 © J. Lorthiois Figure 3 © J. Lorthiois

Bien que jouxtant la plate-forme de Roissy-CDG, deux communes du Cœur de pôle comme Gonesse et Tremblay voient 18% de leur main-d’œuvre en activité s’évader vers la capitale. Et ce pourcentage atteint 26% en moyenne, en ce qui concerne le Bassin de Roissy. Les villes de la Banane Bleue très déficitaires en emplois sont particulièrement attirées par Paris. Côté Val d’Oise, Goussainville possède 2 fois plus de Goussainvillois qui travaillent à Paris (2330) à une vingtaine de kms, qu’à Roissy (1116), commune pourtant contigüe. Et le groupe Sarcelles/Garges-lès-Gonesse/Villiers-le-Bel cumule 12 000 actifs « navetteurs » qui œuvrent dans la capitale, contre 2080 qui exercent leur activité sur la plateforme aéroportuaire. Par ailleurs Aulnay-sous-Bois, qui constitue le principal pôle urbain du Grand Roissy envoie 7200 actifs dans la capitale – à une quinzaine de kms -, soit ¼ des Aulnésiens ayant un emploi. A comparer avec 1678 actifs qui travaillent sur le pôle aéroportuaire : 4 fois moins, pourtant avec une desserte directe via le RER B, dans le « bon sens » (Paris-Banlieue). On voit bien qu’une offre de transport lourd est largement insuffisante pour améliorer les chances des actifs de travailler sur un grand pôle aux filières ultraspécialisées.

Après 40 ans de vaines tentatives pour justifier des grands projets macro-économiques sans retombées positives pour les habitants, il est clair que la fable des élus du Val d’Oise « cette fois-ci ça va marcher » pour justifier une nouvelle urbanisation du territoire, à la fois l’extension de Roissy et la bétonisation du Triangle de Gonesse… est fort peu convaincante.

Plaidoyer pour une stratégie alternative « multicolore »     de la Banane Bleue

Il est évident au vu de ce couple bancal Emploi /Travail totalement inégalitaire, qu’il faut impérativement s’occuper en urgence des besoins de Mme Main-d’œuvre. On lui offre des cadeaux de mariage qui ne l’intéressent pas, un métro qui va vers le nord, alors que sa destination habituelle est vers le sud ; on l’assigne toujours aux mêmes tâches, alors qu’elle dispose de nombreux savoir-faire, compétences et talents sous-utilisés. De plus, Mme Main-d’œuvre voit partir ses nombreux enfants, en premier lieu ceux sur lesquels elle a le plus investi, qu'elle a le mieux accompagné,  les plus insérés socialement, les plus qualifiés, car les conditions de vie sur place sont difficiles : la pollution sonore et l’absence de couvre-feu du pôle aéroportuaire font perdre en moyenne 28 mois de vie en bonne santé et entraîne le retard scolaire des enfants ; les espaces naturels et agricoles sont sacrifiés à une bétonisation aggravée et les nouvelles offres de transports emmènent les travailleurs vers des destinations lointaines et ne fournissent pas d’offres de proximité. D’où le découragement des enseignants, des formateurs, des travailleurs sociaux, des éducateurs spécialisés et des animateurs socio-culturels : dès qu’ils accompagnent des familles précaires, des enfants en échec scolaire, des jeunes «décrocheurs », des chômeurs et qu’ils les aident à réussir leur parcours, ces derniers quittent le territoire pour aller ailleurs, dans un cadre de vie plus agréable. Ces populations qui ont grimpé dans l’échelle sociale sont remplacées par d’autres en galère. Et il faut sans cesse recommencer. D’où une double volatilité des populations et des accompagnateurs découragés, qui demandent leur mutation. Et des difficultés de recrutement dans tout le secteur public, y compris à l’hôpital de Gonesse. Un véritable tonneau des Danaïdes.

Au nord, une ceinture verte, à fonction agricole, alimentaire et récréative

On se rend bien compte que l’urgence n’est pas de rêver à toujours plus de Grands Projets Inutiles et toujours plus de transports desservant ces pôles métropolitains qui n’embauchent pas localement (Roissy : 6,2 % d’embauches des populations locales), mais de restaurer toutes affaires cessantes un cadre de vie à la mesure de cette Banane Bleue de 440 000 habitants, sous forme d’une « ceinture verte » à fonction nourricière et récréative avec des terres agricoles et des espaces de nature préservés, voire développés où il fasse bon se promener le dimanche. C’est le but du projet CARMA prêt à démarrer, si l’urbanisation du Triangle de Gonesse était abandonnée.

On trouvera sur le site de ce Collectif les multiples champs couverts par cette offre alternative[14].

Au sud, une ceinture noire permettant de gagner la bataille des transports est/ouest

Par ailleurs, la Banane Bleue pourrait disposer d’un réseau de transports en commun est-ouest permettant d’assurer des liaisons banlieue/banlieue en zone dense, bien plus pertinent que la jonction RER D et B que les élus du Val d’Oise s’entêtent à vouloir renforcer à hauteur de Gonesse, alors que la demande est insuffisante pour un transport lourd (entre 5000 et 15 000 flux/jour, alors que la capacité d’un tramway de type Boulevard des Maréchaux à Paris est de 200 000 voyageurs /j). Par contre, plus au sud, on pourrait réaliser un système de desserte locale en arête de poisson, avec l’achèvement de la rocade du tram-train « T11 express » (ancienne « Tangentielle nord ») allant de Sartrouville (78) à Noisy-le-Sec, dont le seul tronçon Epinay-sur-Seine/Le Bourget fonctionne. Les avantages d’une telle mise en service sont nombreux :

  • une liaison entre les 3 départements 78/95/93 ;
  • une longueur gérable (28 kms, à comparer aux ingérables 198 kms de RER D et 80 kms du RER B) ;
  • peu coûteux (800 millions €, à comparer aux 3 milliards du métro 17 N);
  • une capacité importante : jusqu’à 150 000 voyageurs /jour ;
  • la desserte de 620 000 habitants et de 27 quartiers sensibles ;
  • une connexion avec tous les RER (A, B, C, D, E, H et le tramway T8 Villetaneuse /St Denis Porte de Paris).

Et remarquable avantage : il traverse le Val d’Oise à Argenteuil, 3ème ville d’Ile-de-France, avec deux gares très bien situées (au cœur du quartier sensible Val d’Argent et en plein-centre-ville) permettant de desservir directement 110 000 Val d’Oisiens, sans compter l’arrière-pays. Et pour les communes de la Banane Bleue non traversées, des moyens de transports de rabattement plus légers de type bus ou tramways pourraient constituer un système d’offres à la fois de desserte et de transit, en alternative aux radiales surchargées des RER D et B.

Au centre, insérer du rouge dans la Banane Bleue

Et bien entendu, au Cœur de la Banane Bleue, il faut développer les activités économiques, mais pas n'importe lesquelles. Il faut abandonner la recherche de « grands projets ambitieux » censés réduire la pauvreté et le chômage. Rappelons l'exemple tragique de l'implantation de My Place en périphérie de Sarcelles, qui a fait mourir le centre commercial des Flanades en plein cœur de ville. Il faut préférer l’emploi « résidentiel » induit par la population, qui possède l’avantage d’employer une main-d’œuvre locale et de ne pas détruire de l'emploi par ailleurs (les besoins sont tellement élevés) : petit commerce et artisanat, sanitaire et social, enseignement/formation, emplois de proximité et services à la personne, emplois publics… Ce qui permettrait de réduire la demande de transports « à la source », car « le meilleur transport est celui qu’on évite [15]». Dans le tableau ci-joint, est présenté à titre d’exemple, les suppressions de services publics observés dans la commune de Villiers-le-Bel ces dernières années. Et si les pouvoirs publics balayaient déjà devant leur porte et assumaient leur responsabilité d’employeurs, au lieu de tout attendre de grands projets privés ?

Figure 4 © J. Lorthiois Figure 4 © J. Lorthiois

 Les pistes ne manquent pas pour enrichir ce scénario alternatif, ayant pour objectif le développement soutenable de la Banane Bleue, redonnant vie à ses 440 000 habitants et ses 200 000 travailleurs. Au lieu de raconter « entre l’environnement et l’emploi, il faut choisir », ou encore «l’agriculture contre l’emploi », il faut répandre le message d'un avenir possible pour une stratégie plurielle d’amélioration du cadre de vie, qui à son tour, créé un cercle vertueux d’enracinement des populations locales permettant de réussir un accompagnement social et économique dans la durée, et des transports de proximité drainant le territoire.

 

N.B. Pour aller plus loin, on trouve une analyse de la question des transports sur le territoire, avec des cartes de déplacements domicile-travail et de réseaux dans l'article "les vers de terre ne prennent pas le métro" sur ce même blog

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/100120/betisiertriangle-de-gonesse-ch1-gare-les-vers-de-terre-ne-prennent-pas-le-metro

 

NOTES

[1] Terme inventé en 1973 par le géographe Roger Brunet, habituellement utilisé pour désigner une énorme mégapole européenne en forme d’arc de cercle, allant de Londres à Milan, cumulant les populations denses, la production de richesses et les flux.

[2] J. Lorthiois, https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/090818/betisier-deuropacity-ch-6-emplois-avec-trop-de-zeros-ne-sait-plus-compter

[3] Comme si l’étude Sémaphores était impartiale… Voir J. Lorthiois, « L’imposture des 10 000 emplois ».

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/110819/betisier-deuropacity-ch-8-limposture-des-10000-emplois-pretendus

[4] Y compris les chômeurs.

[5] Tous les jugements proférés par les décideurs qui sont portés sur les opposants à l’urbanisation sont emprunts d’affect négatif. Et le discours politique dominant positionne le territoire en tant que « victime ».

[6] J. Lorthiois, « Vous avez la solution, mais quel est le problème ? »

http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/377.pdf 

[7] J. Lorthiois, livre numérique : « Balayer les idées reçues sur l’Emploi et le Travail »

https://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/balayer les idees reçues sur l'emploi et le travail.pdf

[8] Les travailleurs du pôle de Roissy rejoignent leur lieu d’activité à 90% en voiture, mais Europacity prétendait sans preuve que les salariés et les visiteurs du site utiliseraient les transports en commun à 50%.

[9] Lors du débat public de 2016 une question fut posée sur le coût des études des 3 experts intervenant sur les questions d’emplois : un consultant de Mc Kinsey (pour Unibail), M. Degorre de l’INSEE (CNDP) et moi-même (CPTG). Réponse : 400 000 € pour le premier ; « le prix d’une Clio » (sans doute 6-7000 €) pour le 2ème. Quant à moi, j’avais dit que mon prix était incommensurable, puisque 100% militant.

[10] interview de J. Lorthiois par Jade Lindgaard parue dans Mediapart

https://j-lorthiois.fr/grand-betonnage-sur-lemploi-aucune-promesse-na-ete-tenue/

[11] J’avais notamment corrigé l’affectation de 5000 personnels « navigants » (travaillant à bord des avions) attribués en totalité à Roissy, alors que les 2/3 du trafic à l’époque était assuré par l’aéroport d’Orly.

[12] Voir J. Lorthiois, « L’imposture des 10 000 emplois», op.cit., note 3

[13] Jade Lindgaard, in Mediapart, 14 février 2021

https://www.mediapart.fr/journal/france/140221/triangle-de-gonesse-les-transports-doivent-passer-dans-les-quartiers

[14] Voir présentation du projet CARMA  https://carmapaysdefrance.com/

[15] J. Lorthiois, H. Smit, https://metropolitiques.eu/Les-ecueils-du-Grand-Paris-Express.html

 

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