Bêtisier /Triangle de Gonesse n°3 - Pas d’activités urbaines dans un site inhabitable

Il serait absurde d’urbaniser un territoire frappé par la réglementation aéroportuaire qui y interdit l’habitat. Sans cette fonction urbaine première, activités et transports n'ont aucune justification. De plus, tous ces grands projets métropolitains ne peuvent générer localement ni attractivité, ni réduction du chômage et de la pauvreté.

On se souvient de cette phrase : « la fonction créé l’organe » chère au déterminisme de Jean-Baptiste Lamarck. Mais depuis le 19ème siècle, les progrès de la science ont fait valser cette vision par trop mécaniste.  Car il ne suffit pas de décider une fonction transports pour faire naître des usagers à déplacer ; ni une fonction activités pour qu'elle se mue en créations d'emplois et pléthore d'embauches. Car la législation est implacable : le Triangle de Gonesse étant situé entre deux aéroports, il est frappé par un Plan d'Exposition au Bruit (PEB) qui y interdit l'habitat (ironie du sort : ceux qui réclament la prise en compte de la réglementation se font traiter de « délinquants »). Malgré ces dispositions, élus et aménageurs s'entêtent à vouloir urbaniser ce site à tout prix, alors que la fonction urbaine principale - le logement - qui conditionne toutes les autres n'est pas autorisée. Et donc toutes les activités induites (emploi, transports, services) ne peuvent y fonctionner durablement : peut-on faire marcher des wagons sans locomotive ? Mais les décideurs poursuivent leur route dans le vide, à grandes enjambées, comme le personnage de Tex Avery après avoir dépassé la falaise. Pour ces inconséquents qui planent « à mille milles de toute terre habitée », dans des hauteurs stratosphériques (autre ironie du sort, une des associations coupées du réel pro-urbanisation s'appelle les "vrais gens"... ), on n'ose prévoir la rudesse de l'atterrissage sur la plateforme de Roissy-CDG !

 

 On vous met dans l’eau… et il vous pousse des nageoires ?

A l’est du Val d’Oise donc, sévissent des bétonneurs irréductibles, qui croient mordicus qu’une pêche miraculeuse est possible sur le Triangle de Gonesse et qu'il faut absolument y installer une gare et une ligne de métro pour récolter toutes les richesses économiques qui ne manqueraient d'affluer en bancs serrés sur ce site, pourtant déclaré hostile à l'implantation humaine.

 Car le Grand Paris Express en pays de France repose sur une pensée magique : on dispose « en entrées »  une ligne de métro, des rails et des locomotives, on met une gare au milieu de nulle part et hop, ça y est… on récupère « en sorties » une myriade d’emplois… des millions de visiteurs fréquentent le Triangle de Gonesse, des flux de travailleurs y bossent ou le traversent, le guichet de métro écoule force pass Navigo, le chômage enregistre une chute vertigineuse, la pauvreté se disperse « éparpillée par petits bouts, façon puzzle » comme le prétendent les Tontons Flingueurs de terres agricoles…

Mais M. Blazy, maire de Gonesse, et Mme Cavecchi, présidente du Conseil départemental du Val d’Oise appartiennent à la catégorie des «bredouilles récidivistes ». Alors qu’ils n’ont jamais appâté le moindre poisson consommable sur le Triangle (et pourtant, Dieu sait s’ils ont essayé avec leur « politique attrape tout » tentant de prendre à leurs filets tous les grands projets joignant l’inutile au désagréable: Grand Stade, Roland-Garros, circuit de Formule 1, Technopôle, Exposition Universelle…Et dernière lubie du maire : une industrie pharmaceutique, alors que la main-d'oeuvre compétente dans la filière se situe dans le Val-de-Marne). Citons aussi la pêche au gros soi-disant miraculeuse promise par Europacity sans la moindre preuve (ses 10 000 emplois pas du tout nets[1], faussement utiles et peu avérés, ses 3 milliards d’investissements dont les plus-values espérées par le groupe Auchan n’auraient jamais ruisselé sur Villiers-le-Bel ou Goussainville[2], etc.) Autant de tentatives avortées, tristement achevées par quelques ronds dans l’eau.

 

Question qui fâche : faut-il poser sa ligne dans un site boudé par les poissons ?

Voilà encore que nos désaménageurs s’entêtent à vouloir retenter leur chance sur le Triangle, pratiquant la méthode Coué « cette fois-ci, ça va mordre à l’hameçon… » C’est ainsi que, dans leur quête obsessionnelle à traquer le « gros poisson » (ils ne se remettent pas d’avoir loupé Europacity, une prise qui jurait d’être exceptionnelle, mais rien ne prouve qu'ils n'auraient pas débusqué quelque monstre du Loch’Gonesse, sans doute très indigeste, avec force béton et faible emploi.) Cette fois, ils ont jeté leur dévolu sur un nouvel Objet Virtuel Non Identifié : une GARE de métro, express de surcroît. Malheureusement, bien que les terres du Triangle soient truffées de vers de terre grassouillets (grâce à l’excellence des sols…), nos deux pêcheurs (« en herbe » n’est pas du tout le terme qui convient ici) avaient oublié qu’on n’attrape pas du « vivant » avec des objets, même les plus rutilants. Et que le béton, les rails et locomotives ne se mangent pas, même si beaucoup d’aménageurs et autres majors du BTP s’évertuent à continuer d’essayer…

Figure 1 © JA Figure 1 © JA

Hélas, la culture de l’inutile est beaucoup plus répandue que celle des tulipes[3] en Pays de France : en témoigne la récente et hasardeuse décision de la SEM du Val d’Oise, la SEMAVO, dirigée par Mme Cavecchi de lancer la construction de deux hôtels sur le pôle de Roissy en pleine pandémie, alors que le trafic aérien est frappé à 75% d’un sommeil léthargique et que deux hôtels existants déjà sur la plate-forme…flottent désormais à la surface, ventre en l’air. De même, la SGP (Société du Grand Paris) affiche une velléité de démarrer – quoi qu’il en coûte - son chantier de la gare de métro « Triangle de Gonesse » en plein champ, alors que les nuages s’amoncellent et que le temps est gros sur la ligne 17 Nord Le Bourget-Roissy, avec les abandons successifs des projets d’Europacity et maintenant du Terminal 4 de l’aéroport de Roissy (justifiant la gare de Roissy 4).

Car on ne le dira jamais assez : le Triangle de Gonesse étant situé entre deux aéroports, il est donc INTERDIT A L’HABITAT. Prétendre comme le tempêtent la présidente de la Région, celle du CD 95 et les élus de l’agglomération de Roissy-Pays de France, qu’« il faut absolument une gare du Grand Paris Express dans le Val d’Oise», au motif qu’elle serait la seule implantée dans le département relève d’une fable de même acabit que celle de la sardine bouchant le port de Marseille...

 

Certes, la gare projetée est bien localisée dans le Val d’Oise…

Mais elle ne dessert AUCUN VAL D’OISIEN !

Figure 2 - Triangle de Gonesse - Pancarte © Photo CPTG Figure 2 - Triangle de Gonesse - Pancarte © Photo CPTG

Sur le Triangle, il n’y a ni pauvres, ni chômeurs

 Interdit au logement, cet espace si convoité par les bétonneurs se voit attribuer des expressions parfaitement usurpées de « nouveau quartier », encore moins de « ville »... Si les décideurs prétendent implanter des emplois pour lutter contre la pauvreté et le chômage, on ne saurait trop leur conseiller de les localiser là où il s’en trouve [4]. Paradoxe incroyable : si on ne peut pas habiter sur le Triangle de Gonesse tellement les nuisances sonores sont insupportables, comment se fait-il alors qu’on puisse envisager pour des travailleurs d’y exercer une activité, pour des touristes d’y dormir dans un hôtel, pour des visiteurs d’y effectuer des achats en boutique, ou de s’y détendre dans un espace de loisirs ?? Du temps du projet Europacity, nous avons suffisamment glosé sur l’invraisemblance des plaquettes publicitaires du groupe Auchan qui fleurissaient, montrant des consommateurs en train de flâner le nez au vent, de promener leur chien, de faire du lèche-vitrine, de ramasser des fraises sur un toit-cueillette à défaut d'y faire du ski, ou d’écouter un concert dehors !!! Alors que le site est (habituellement) survolé par 1700 avions / jour liés à Roissy et 170 jets privés et autres avions d’affaires au Bourget, on nous montrait de fort belles images, mais on se gardait bien de fournir la bande-son !

Le scénario du pêcheur bredouille s'enrichit d'un nouvel épisode de la série « Pêche en eau trouble ». Le 20 Décembre 2020, Mme Cavecchi établit une liste adressée au père Noël avant sa tournée, demandant à la criée : un conservatoire national de la presse, une cité des médias, un Rungis bis, etc… Que des grands projets «d’envergure métropolitaine » ...s’auto-congratule la présidente, affirmant sans preuves que cette magnificence est en priorité à destination des populations locales… Rappelons qu’au moment des négociations sur le périmètre de la Métropole du Grand Paris (MGP), l’agglomération de Roissy-Porte de France s’était dépêchée de transférer son siège social de Roissy à… Louvres, afin d'éviter de se faire annexer au titre de commune adjacente à la Métropole. C’est ainsi qu’Orly appartient à la MGP, tandis que l’aéroport de Roissy - 3 fois plus important, 10ème rang mondial - n’y figure pas. Peut-on se risquer à émettre l’hypothèse que le département 95 – pas si pauvre qu’il le dit – ne souhaite pas partager l'abondance de ses emplois avec la Seine-Saint-Denis – plus pauvre qu’on ne s’accorde à le reconnaître - ? Mais que sa présidente pleure désormais misère, en prétendant que le Val d'Oise est l'« éternel oublié » du Grand Paris et en quémande quelques retombées ? Comble d’incongruité, dans la liste au père Noël réclamée par le Conseil Départemental, figure une demande d’implantation de « la Philharmonie de Paris à destination des enfants afin de faciliter l’accès à la formation artistique et musicale » ( !!) Voilà un projet digne de figurer dans la rubrique du franchissement du « mur du çon » du Canard enchaîné, car on trouve difficilement plus crève-tympan et dysharmonieux qu’une localisation entre 2 aéroports. Renchérissement de malheur, un des produits « à tiroirs » convoités par Mme Cavecchi dans un remake fort bien imité de Perrette et le Pot au lait (« un centre de conservation de la Bibliothèque Nationale de France » et pourquoi pas dans la foulée « un centre de formation aux médias» suivi par «un conservatoire national de la presse » ?) …se heurte à une fin de non-recevoir. C’est la douche froide pour notre 95 mal-aimé. En effet, le syndicat Sud de la BnF publie un démenti cinglant : « le lieu de construction du nouveau site de stockage d’une partie des collections de la BnF n’est pas encore décidé (..) Le personnel du Centre Technique de la BnF à Bussy-Saint-Georges (77…) se bat actuellement pour le maintien de leurs emplois sur le site actuel (..) » Conclusion sans appel « Cette communication de Mme Cavecchi nous révolte donc » (!!) Quant au projet de Marché International de Rungis bis, qu'on nous démontre la faisabilité d'une telle implantation sur le Triangle qui n'a pas d'accès routier et qui longe l'autoroute A1, axe le plus fréquenté d'Europe et archi-saturé, avec ses 180 000 véhicules /jour. Pendant que nos désaménageurs persistent à collectionner les coups de cœur aussi éphémères qu'inutiles, le projet agri-urbain CARMA [5] qui ne nécessite ni gare, ni ligne, ni accès routier, ni délai d'attente... piaffe d'impatience dans les starting-blocks.

On pourrait croire que la montée du réchauffement climatique et les études de BruitParif auraient refroidi l'ardeur de nos cultivateurs de projets inutiles et suffisamment démontré le caractère mortifère du transport aérien et de sa pollution sonore. Rappelons l’article du Monde qui évoquait le chiffre de « 28 mois perdus de vie en bonne santé » pour un million de riverains [6]… Et précisons encore que Roissy est le seul grand aéroport qui ne dispose pas de couvre-feu en matière de trafic aérien, ce qui justifierait encore moins qu’ailleurs une urbanisation intempestive. Quant à la pollution de l'air, on a du mal à croire que, par suite du survol des avions, « en même temps » au centre du Triangle, les sols seraient si terriblement pollués que rendus impropres au maraîchage et que c'est rendre service à la planète que de bétonner vite fait 110 ha de zone d'activités dans un premier temps... Alors qu'au nord du Triangle, ces même terres, tout autant localisées entre deux aéroports, seraient en capacité de fournir des productions parfaitement consommables, bio de surcroît, dans le cadre des soi-disant préservés «  400 ha de Carré Agricole » (dont il convient de soustraire 90 ha de golf inutile pour agrémenter l'ordinaire des entreprises des zones d'activités en panne)... où l'on propose de parquer les agriculteurs qui auraient survécu. Mais probablement, nos Tontons Flingueurs de terres agricoles font partie de ceux qui soutiennent que le nuage de Tchernobyl s'est arrêté à la frontière française.  

On pourrait penser aussi qu’avec la pandémie du COVID-19 qui a provoqué l’effondrement du trafic aéroportuaire et cloué les avions au sol, le scénario de l’horreur vanté par John Kasarda d’une Aérotropolis [7], une « Ville-Aéroport » implantée sur le pôle de Roissy et cumulant les fonctions urbaines (activités, transports, commerces, loisirs… sauf la principale – le logement- conditionnant pourtant toutes les autres) soit reléguée aux poubelles de l’histoire. Mais non. Malgré les engagements de la COP 21 qui ne peuvent que se durcir avec le temps, ADP – sitôt l’annonce de l’abandon de T4 – planche déjà sur un nouveau projet, restant sourd aux injonctions liées au jugement prononcé par le Tribunal Administratif de Paris qui a estimé L’État responsable de « manquements dans la lutte contre le changement climatique ».

Figure 3 © Triangle de Gonesse, jour ordinaire - Photo CPTG Figure 3 © Triangle de Gonesse, jour ordinaire - Photo CPTG

Sur le Triangle de Gonesse enfin libéré de son incessante exposition au bruit, les nombreuses espèces animales et végétales qui y prolifèrent coulaient une douce tranquillité, les zadistes dormaient du sommeil de la juste cause, les avions et le temps suspendaient leur vol… mais hélas, le matin du 16 Février, un ballet infernal d’engins de chantier a troué le silence par une rafale de décibels, façon escadrille de Transall, ces avions cargos militaires. Désormais, la bande son habituelle était à nouveau rebranchée... Impossible pour le plus chanceux des pêcheurs de bénéficier du calme nécessaire pour attraper le moindre menu fretin...

Figure 3 - Petit jour du 16 Février, engin de chantier © Photo CPTG Figure 3 - Petit jour du 16 Février, engin de chantier © Photo CPTG

Comble de l’ironie, les pelleteuses qui écrasent sans ménagement les habitacles de nos fidèles lombrics et excavent nos excellentes terres de Gonesse affichent une identité insultante :

 L’entreprise s’appelle…. POISSON !!!

Une habitante du Triangle de Gonesse qui ne prend jamais le métro

Figure 4 - Orchidée  Anacamptis Pyramidalis © Photo CPTG Figure 4 - Orchidée Anacamptis Pyramidalis © Photo CPTG

NOTES

[1] Voir J. LORTHIOIS https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/090818/betisier-deuropacity-ch-6-emplois-avec-trop-de-zeros-ne-sait-plus-compter

[2] Voir J. LORTHIOIS https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/041219/betisier-d-europacity-ch-11-arrosez-2-milliardaires-ca-ruisselle-sur-la-banlieue

[3] Allusion au bétonnage de la partie sud du Triangle de Gonesse, célèbre jadis pour ses champs de tulipes multicolores, remplacé par une affreuse ZAC des Tulipes, abritant des entrepôts tout camion pour une densité de 10 emplois/ha. Voir ce triste « avant/ après » sur le site du Collectif pour le Triangle de Gonesse

https://ouiauxterresdegonesse.fr/wp-content/uploads/2021/02/Echo-20210204-v01.pdf

[4] Voir J. LORTHIOIS https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/100120/betisiertriangle-de-gonesse-ch1-gare-les-vers-de-terre-ne-prennent-pas-le-metro

[5] Voir https://carmapaysdefrance.com/

[6] Voir carte de BruitParif  https://www.bruitparif.fr/impacts-sanitaires-du-bruit-des-transports-dans-la-zone-dense-francilienne/

[7] Cet universitaire américain a fait la promotion dans les années 2000 du concept de « ville-aéroportuaire» : une métropole où l’aéroport est au cœur des activités, offrant un ensemble de fonctions commerciales, ludiques et culturelles attractives qui permettent au site de devenir une destination en soi.

 

 

 

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