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Billet de blog 25 mai 2022

Bassin de Roissy 2- Pôle : poids de l'aéroport surestimé, populations oubliées

Notre analyse se base sur la notion de "territoires vécus", structurés par la vie quotidienne des habitants. Ce qui permet de restituer aux "emplois résidentiels" liés aux populations locales leur véritable poids au sein du pôle de Roissy.

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Comme cela a été précisé dans l’article précédent « Bassin de Roissy 1 »[1], les périmètres que nous allons étudier ici sont d’ordre spatial, déterminés à la fois par des critères sociaux (la main-d’œuvre et ses flux domicile-travail) et des critères économiques (localisation des entreprises, filières d’activités…)  Ils sont indépendants des périmètres institutionnels et reposent sur la notion de ce qu’on appelle les « territoires vécus »[2] par les habitants.

Les « territoires vécus désignent des espaces locaux structurés par les activités quotidiennes des habitants qui y vivent ». Définis par la pratique des populations locales, ceux-ci s’opposent aux « territoires prescrits », correspondant à des critères administratifs, portés par les élus et les pouvoirs publics.

Au Nord de l’Ile-de-France, au fur et à mesure de l’agrandissement successif des périmètres institutionnels et notamment de celui de la Communauté d’Agglomération Roissy-Pays de France (CARPF, 350 000 habitants) et plus encore du Grand Roissy-Le Bourget (GRLB, 711 000 habitants), les territoires couverts sont devenus si vastes, qu’ils ne sont plus du tout à l’échelle des « territoires vécus » au sein desquels les populations locales organisent leur vie quotidienne. Rien d’étonnant dans ces conditions que les élus qui gèrent les institutions ne soient plus guère au fait des besoins de leurs administrés [3] et soutiennent aveuglément le développement de l’aéroport de Roissy - pôle métropolitain sans enracinement local - en minimisant systématiquement ses impacts négatifs sur les populations riveraines (pollutions, notamment sonores ; destruction de terres agricoles, minéralisation de l'espace), et en surestimant ses effets positifs (emplois, richesses économiques).

Les décideurs politiques et économiques soutenus par l’État s'évertuent à faire croire aux populations locales qu'améliorer l'accès de l'aéroport en transport en commun (ligne 17 Nord de métro, gares sans habitants dans un rayon de proximité) va leur épargner la "galère des transports" vécue au quotidien, ou encore que des formations spécialisées sur une palette étroite de métiers va leur permettre des embauches durables sur la plateforme. Hélas, de 2008 à 2019, le pôle de Roissy a cessé de créer des emplois et en a perdu 20 000... Pendant la pandémie, 11 000 postes ont disparu. Mais le trafic reprend, les touristes reviennent dans Paris... Alors les décideurs se prennent à espérer que "tout va repartir comme avant", sans se rendre compte que les travailleurs échaudés, notamment les intérimaires éconduits sans ménagements, se sont réorientés vers de nouveaux métiers... Et les employeurs traditionnels ne trouvent plus de main-d’œuvre, dans l'hôtellerie-restauration, dans les transports-logistique, dans le tourisme, etc... Nous sommes passés dans "la vie d'après", mais apparemment - comme dans les bandes dessinées - ceux qui sont aux commandes continuent à pédaler dans le vide, alors qu'ils ont largement dépassé la falaise...

N.B. Sauf indication contraire, les chiffres qui suivent sont issus du recensement Insee de 2016.

  1. L’emprise aéroportuaire

Ce territoire a été largement décrit dans un chapitre spécifique de ce blog. Nous n’y revenons pas, il suffit de s’y reporter :

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/181221/le-mirage-des-emplois-directs-de-roissy-croissance-en-panne-et-trafic-en-hausse

Retenons seulement le chiffre global estimé en 2019 de 85 000 emplois localisés sur la plateforme, avant la pandémie. Un effectif à peu près stable depuis 2016. Voir les courbes respectives 2008 - 2016 de l'emploi qui chute et du trafic aérien qui se développe.

       2. Le « pôle de Roissy »

Le territoire que nous avons appelé « pôle de Roissy » s'étend sur 6 communes [4], soit les deux localités principales qui accueillent l’essentiel des activités de la plateforme : Roissy (95) et Tremblay-en-France (93) ; ainsi que – par ordre alphabétique - Compans, Le Mesnil-Amelot, Mauregard, Mitry-Mory (toutes quatre dans le 77). Ces localités ont pour caractéristique commune d'avoir une partie de leur territoire couvert par la plateforme de Roissy.

Le recensement Insee - effectué à l'échelle communale - ne permet pas de distinguer la part des populations et des emplois qui est localisée dans le tissu urbain des municipalités, donc hors de l'emprise aéroportuaire. Les instances institutionnelles (région, départements, communes, intercommunalités, EPA, ADP, Préfecture…) ont coutume d'attribuer la totalité des effectifs de ces 6 localités au pôle aéroportuaire, ce qui est tout à fait abusif.

Figure 1 © J. Lorthiois

En effet, on observe sur le tableau ci-dessus (Figure 1) que l’ensemble des villes cumule 61 000 habitants qui logent tous bien entendu en dehors de la plateforme aéroportuaire (puisque l’habitat y est interdit). Soit un effectif loin d'être négligeable, qui représente près de 30 000 actifs totaux (29 778), dont 25 500 exerçant une activité. Des scores qui paraissent évidemment modestes, au regard du nombre d’emplois recensés au sein du pôle de Roissy, atteignant un imposant total de 109 500 postes, soit près de 3,7 fois plus que le nombre d’actifs (chômeurs compris). Toutefois, ces emplois ne sont pas tous imputables au pôle aéroportuaire, loin s’en faut.

Déterminer l'impact réel des emplois de l'aéroport au sein des 6 communes de la plateforme s’avère un exercice délicat. Si Roissy reste une modeste bourgade sans vie propre (2 900 habitants, soit une population active totale [5] de 1847 personnes), il n’en est pas de même des villes de Tremblay (37 700 habitants) ou encore de Mitry-Mory (19 911) qui, en raison de leur poids démographique, génèrent un nombre appréciable d'activités induites, sans rapport avec celles de l'aéroport. Il n'y a en effet aucune raison de considérer que des métiers – induits par la population et localisés en centre-ville - comme artisan ou petit commerçant, instituteur, assistante sociale, infirmière, employé de mairie... auraient connu un développement imputable à la croissance du trafic aérien de Roissy CDG. Pourtant, tel est le plus souvent le mode de comptabilisation simpliste pratiqué par les élus, ainsi que les responsables administratifs (EPA puis GPA, IPR, services des CD 95 et 93 ou des collectivités locales) et économiques (ADP, CCI). Ceci permet, une fois de plus, de surestimer les emplois de l’aéroport de Roissy et de justifier des choix d’aménagement sans rapport avec les besoins réels des habitants (ligne 17 Nord et ses gares dont celle du Triangle de Gonesse). C’est pourquoi nous allons tenter de restituer aux communes les activités affectées au service des populations locales.

Emplois présentiels ou résidentiels ? Définitions

Il existe une source Insee bien commode, c'est la répartition entre la "sphère présentielle" et la sphère productive" (voir définition, Figure 2).

Figure 2 © INSEE

Malheureusement, ce distinguo est inopérant ici, les activités présentielles englobant indifféremment populations résidentes et touristes présents simultanément dans un lieu donné. Notamment les activités du Transport aérien étant essentiellement destinées au service des « personnes » (par opposition au fret de marchandises), elles sont rattachées en totalité à la sphère présentielle. Il en est de même pour les personnels de sécurité ou d’entretien, qui comportent de nombreux intérimaires sur la plateforme. Ou encore les salariés des hôtels accueillant des touristes : rappelons que Roissy constituait – avant pandémie – le second pôle hôtelier d’Ile-de-France après Paris. De plus, la crise sanitaire récente a donné un nouveau sens au terme « emplois présentiels », « qui désigne « des activités impossibles à être assurées en télétravail ». Pour l’ensemble de ces raisons et afin d’éliminer toute ambiguïté entre les termes, j’opte ici pour une définition restreinte des activités que j’appellerai « résidentielles » qui s’inspire de la définition des emplois présentiels Insee, mais ne comprend pas les touristes et leurs services induits, à savoir :

⇒« Les activités résidentielles sont des activités mises en œuvre localement pour la production de biens et de services, visant la satisfaction des besoins des personnes résidant dans la zone ».

L’estimation des emplois « résidentiels » du pôle de Roissy

Il y a plusieurs moyens d'évaluer la part de ces emplois liés à la présence des populations locales et faussement attribués à l’implantation de l’aéroport. La plus fiable serait d’établir un inventaire des entreprises à l'adresse, permettant d'effectuer la partition entre emplois positionnés sur la plate-forme et en dehors. Nous l’avons fait pour la plateforme (85 000 emplois) en listant les principales entreprises, dans l’article cité au point A. Faire le même exercice dans le tissu urbain est impossible à mettre en œuvre sans effectuer une batterie d’enquêtes sur le terrain, qui nécessiterait un budget dédié. On peut juste estimer par différence les emplois résidentiels à 24 200 en 2016.

Une autre approche consiste à établir une comparaison des emplois localisés dans les six communes lors de l’implantation de l’aéroport, en examinant les évolutions de leurs populations et de leurs emplois respectifs, récapitulées dans le tableau ci-après (Figure 3). En remontant jusqu’en 1975, un an après la mise en service de Roissy-Charles-de-Gaulle, on peut considérer qu’à cette époque, la totalité des emplois était localisée uniquement sur la commune de Roissy et n’avait pas essaimé ailleurs. Par ailleurs, compte tenu de la taille du village de Roissy à cette époque, les emplois hors aéroport étaient négligeables.

Figure 3 © J. Lorthiois

En 1975, les « hors Roissy » cumulaient 19 345 habitants pour 6155 emplois, qu'on peut considérer tous comme relevant d’activités résidentielles, soit un ratio de 0,32 emploi résidentiel par habitant. Nous allons ensuite affecter ce taux à l'ensemble de la population recensée dans les 6 communes du pôle aéroportuaire en 2016, qui totalise alors 60 630 habitants et 109 212 postes de travail. En appliquant un ratio majoré de 0,40 par exemple - en tenant compte du fait que le niveau de services aux populations s’est certainement amélioré depuis les années 75 - soit (60 630 x 0,40), nous obtenons une estimation d'emplois résidentiels de 24 252 postes. On trouve ainsi par différence avec le nombre global (109 212-24 252) un solde de 84 960 emplois, un chiffre parfaitement cohérent avec celui des emplois de la plateforme cité au point A. Le ratio de 0,40 d'emploi résidentiel établi ici nous servira aussi pour calculer la part des seuls emplois liés aux populations, pour l'ensemble des 12 communes du « Cœur de Pôle ». Non seulement ces emplois résidentiels sont en nombre appréciable, mais ils présentent le précieux avantage de recruter leur personnel essentiellement sur place : un coiffeur, un patron de bar mettent une annonce dans leur vitrine et recrutent au sein des populations locales : pas besoin de transports lourds et coûteux pour aller travailler !

Nous résumons ceci par le tableau suivant (Figure 4), avec des chiffres arrondis pour l’estimation des emplois résidentiels, qui établit ensuite par différence une estimation des emplois aéroportuaires. Ces derniers sont sans doute sous-estimés dans le cas de Tremblay-en-France [6] ; à l’inverse, ceux du Mesnil-Amelot sont probablement surestimés.

Figure 4 © J. Lorthiois
Figure 5 © J. Lorthiois

NOTES

[1] J. Lorthiois, voir article de ce blog « Bassin de Roissy 1 »

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/090522/bassin-de-roissy-1-5-territoires-emboites-comme-des-poupees-gigognes

[2] J. Lorthiois, article « Territoires vécus », sur son site :

https://j-lorthiois.fr/concepts-generaux/les-territoires-vecus/

[3] Surtout quand ceux-ci pratiquent le cumul de mandats dans l’espace et dans le temps (Jean-Pierre Blazy, maire de Gonesse, 5ème mandat et  ans député ; François Asensi, maire de Tremblay-en-France, 6ème mandat et 28 ans député).

[4] Compte tenu de la modestie des chiffres concernant la commune d’Epiais-lès-Louvres, elle n’a pas été comptabilisée ici, nous avons préféré la rattacher à la zone rurale de l’intercommunalité Roissy-Pays de France.

[5] Population active totale : actifs ayant un emploi et chômeurs.

[6] En 2013, lors d’une polémique que j’avais engagée avec ADP, l’Insee appelée à la rescousse avait estimé à 8000 emplois la part de Tremblay-en-France, alors que sur la plateforme, le total des postes atteignait 90 000. Soit un pourcentage à 8,9%.

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