Outreau : la doxa contre les faits, et si la Justice s' était trompée !

L'affaire d'Outreau revient une fois de plus dans l'actualité avec le procès annoncé de Daniel Legrand fils pour des faits qu'il a reconnu avoir commis alors qu'il était mineur. Ceci a été l'occasion d'une émission avec débat « Cà vous regarde » sur LCP avec ce titre qui pose pour une fois une vraie question : « Acquittés d'Outreau: et si la justice s'était trompée ? »Bravo à Arnaud Ardoin qui a osé introduire le débat en ces termes, alors qu'un concert de journaleux bêlants avec le troupeau s'engagent une fois de plus aveuglément dans l'indignation-langue de bois pour relayer des propos d'avocats de la défense des accusés acquittés et tenter de faire gober à un public crédule que ce procès serait dû à la démarche déraisonnable d'une association militante. 

L'affaire d'Outreau revient une fois de plus dans l'actualité avec le procès annoncé de Daniel Legrand fils pour des faits qu'il a reconnu avoir commis alors qu'il était mineur. Ceci a été l'occasion d'une émission avec débat « Cà vous regarde » sur LCP avec ce titre qui pose pour une fois une vraie question : « Acquittés d'Outreau: et si la justice s'était trompée ? »

Bravo à Arnaud Ardoin qui a osé introduire le débat en ces termes, alors qu'un concert de journaleux bêlants avec le troupeau s'engagent une fois de plus aveuglément dans l'indignation-langue de bois pour relayer des propos d'avocats de la défense des accusés acquittés et tenter de faire gober à un public crédule que ce procès serait dû à la démarche déraisonnable d'une association militante. 

C'est ainsi qu'Eric Dussart, de la Voix du Nord, toujours prompt à relayer les propos des avocats de la défense sans avoir besoin de faire intervenir sa raison et une circonspection qu'il juge probablement superflue écrit le 10 juillet dans un article « Outreau: la défense de Daniel Legrand, qui sera rejugé, indignée » :

« C’est à l’initiative d’une association de défense des enfants victimes de maltraitance, Innocence en danger, et du syndicat FO des magistrats que M. de Baynast a sollicité la Cour de cassation. « Une association qui n’a jamais été partie à cette affaire et qui a coproduit le film militant Outreau, l’autre vérité »

On notera pour sa gouverne les termes employés à l'encontre d'une association que même le militant Georges Fenech – c'est peu dire - a salué pour son travail au cours du débat sur LCP ainsi que les sempiternels qualificatifs qui voudraient faire croire au manque d'objectivité de l'excellent documentaire réalisé par Serge Garde et Bernard de la Villardière qui interviewe les protagonistes de l'affaire. Voir en particulier cet article :  Outreau, l'autre vérité » critique des critiques du film.

Rappelons que selon la version entendue couramment, cette affaire tournerait autour d'enfants qui auraient égaré un jeune juge et des experts en accusant à tort nombre de personnes innocentes, accusations qui auraient été confirmées par une femme mythomane qui se serait ensuite rétractée.

Bien évidemment, cette vision simpliste est très éloignée de l'affaire qui se révèle bien plus horrible et bien plus compliquée. Les croyances qui touchent à l'affaire sont l'aboutissement de toute l'offensive médiatique organisée par les avocats de la défense1. Elle a été battue en brèches rapidement, ce qui a obligé les défenseurs des acquittés – avocats, journalistes, cinéastres, hommes politiques, bénévoles...- à ferrailler constamment pour tenter de maintenir la doxa – on parle aussi de « storytelling » - qui constitue l'histoire telle qu'elle était couramment admise à l'issue du procès en appel. Mais ce qui a été révélé ensuite ne plaide pas en leur faveur :

  • L'enquête de l'Inspection Générale des Services Judiciaires, au départ suspicieuse à l'encontre du juge Burgaud n'a pu que le réhabiliter complètement, mais c'est le Ministre de la justice, donc le pouvoir politique, qui a imposé à la Commission disciplinaire du CSM une sanction - à savoir un blâme, premier degré de l' échelle qui en comporte 9 - au motif que « le public n'aurait pas compris ».

  • En 2007, un document rédigé par l'Inspection générale des affaires sanitaires et sociales (IGAS), publié notamment par Le Point 1 fournit l'historique médical de quatorze des dix-sept enfants cités comme victimes dans le procès d'Outreau. Pour cinq d'entre eux, dont les parents ont été reconnus innocents, l'Igas relève des indices évocateurs d'abus sexuels.

  • Dès 2009, ce que Marie-Christine Gryson-Dejehansart, a révélé dans son livre « Outreau, la Vérité abusée, 12 enfants reconnus victimes 2» constitue la base essentielle des objections que l'on peut formuler à l'encontre de l'histoire des procès d'Outreau telle que beaucoup croient la connaître, suite à la manipulation médiatique et à la mystification qui s'en est suivie. Les témoignages rassemblés dans le documentaire de Serge Garde viennent à présent les confirmer fort à propos. Si donc le visionnage de ce film est une approche rapide mais fort instructive, la lecture du livre de M.C. Gryson reste incontournable pour toute personne désireuse de comprendre l'affaire, et il devrait être abordé en premier lieu.

    mcinterview3.jpg

  • En 2011, le livre de Chérif Delay « Je suis debout » écrit avec Serge Garde livre le témoignage de l'aîné des enfants d'Outreau sur ce qu'il a subi et sur la vie qu'il mène à la suite du procès.

    Je suis debout

  • En janvier 2012 les époux Lavier, acquittés d'outreau, sont condamnés lors d'un procès pour "violences habituelles sur mineurs de moins de quinze ans" à l'égard de leurs enfants.. Un « reportage » réalisé par Karine Duchochois, autre acquittée, avait tenté de les présenter sous un jour favorable.
    Franck & Sandrine Lavier source Francesoir 

  • 20111-2013 Les sites et blogs qui traitent de l'affaire d'Outreau se sont multipliés et vont dans le sens de la réinformation. Le site" Outreau, la vérité abusée", le blog de Marie-Christine Gryson, celui de Caprouille, le mien, Outreau pour les chercheurs de vérité, Donde Vamos, Pédopolis qui a été attaqué et détruit récemment, sans oublier Aude Kerville, Dominique Ferrières, Véronique Hurtado, Sandrine Apers, Philippe Iacono, la revue d'Enfance Majuscule, tous ceux enfin que je connais de nom ou de pseudo, ceux que j'ignore, et aussi le blog incontournable de Jacques Thomet, journaliste d'investigation et ancien rédacteur en chef de l'Agence France-Presse, qui vient de publier son livre « Retour à Outreau, enquête sur une manipulation pédocriminelle »

    retour-a-outreau.png

Ne pas se tromper d'indignation

Il y a pourtant bien lieu de s'indigner à propos du nouveau procès de Daniel Legrand. Non pas parce qu'il s'annonce comme incontournable, mais parce que faire l'impasse sur son audiencement était une manœuvre de plus. Qu'elle ait été tacite ou qu'elle ait fait l'objet d'un accord comme le dit E . Dupond-Moretti ne fait guère de différence.

  • Tant que tout dossier concernant l'affaire n'était pas refermé, il était impossible aux enfants victimes qui ont été floués par les conclusions du procès en appel de saisir la Cour européenne des droits de l'Homme. Ceci aurait pu se concevoir du fait de toutes les anomalies du procès. La plus représentative est que lors du procès en appel, le jugement, normalement rendu au nom du peuple français par la décision des jurés a été anticipé par une conférence de presse donnant l'issue du procès avant que les jurés ne délibèrent ! Alors quand dans son article cité plus haut Eric Dussart écrit : « Innocence en danger espère que les victimes qui ont subi des viols et des tortures pendant de nombreuses années de leur enfance seront scrupuleusement respectées psychologiquement et dans leurs droits ! Elles ont assez souffert ! Mais qui a donc dit le contraire ? » 
    De qui se moque-t-il ?

  • La décision d'instaurer une commission parlementaire de manière prématurée alors que l'émotion n'était pas apaisée et que tout le dossier n'était pas clos s'est faite au mépris du droit. Elle et a permis de graver dans le marbre une histoire – une « storytelling »- qui aurait dû revêtir bien d'autres aspects si le contradictoire n'avait pas été tout aussi déséquilibré qu'aux procès. Il suffit de considérer le temps de parole des différentes parties pour s'en apercevoir. Les acquittés érigés treize juges contre un seul avaient une tribune proportionnelle à leur nombre. En revanche, la psychologue qui a fait couler tellement d'encre et à propos de laquelle tant de mensonges ont été proférés à l'avantage de la défense n'a eu que quelques minutes de parole la mettant dans l'impossibilité de dire ce qu'elle avait à dire, et qui devait entrer en ligne de compte. Elle a eu fort heureusement le courage de s'exprimer et de décrypter la mystification des procès dans son livre [op cit], et si sa lecture révèle comme il fallait s'y attendre la coloration, voire la subjectivité tendancieuse du rapport parlementaire, si cette mise en perspective fait désordre, à qui la faute ?

  • Daniel Legrand est aussi victime, pour ce qui est de son adolescence, et c'est dans ce contexte de minorité qu'il faut examiner les circonstances qui l'ont conduites plus tard à être mis en examen. Et ce n'est pas lui rendre justice que d'ignorer les faits dont il a été victime.
    Andia_60939_Small.jpg Si ces faits avaient été examinés en temps utile, un éclairage fort différent aurait été porté sur l'ensemble du dossier comme l'a fort bien expliqué Caprouille dans son article « Toi tu y étais pas à Outreau. On voit bien que c'est pas toi qui t'en est pris plein les fesses et plein la bouche ». C'est sans doute – avec les révélations du rapport de l'IGAS dont Jean-Michel Decugis a fait état au cours de l'émission - un ensemble d'éléments auxquels les avocats de la défense des acquittés n'ont rien pu opposer – donc n'ont pas pu maquiller au cours des procès. De vraies bombes à retardement donc dans l'affaire d'Outreau. Tout a donc été fait pour qu'elles soient enterrées en profondeur.

Faut-il maintenant s'insurger contre le fait que ce dossier ressorte ?

Préférer les faits aux principes.

Ce qui a été frappant au cours du débat sur LCP, c'est la différence de nature des arguments qui ont été employés. L'équipe qui a préparé l'émission a pris soin - et c'est assez inhabituel pour être remarqué - de réunir des éléments pertinents sur le dossier. Il aurait été souhaitable que les questions qu'ils suscitent ne soient pas esquivées. Or beaucoup d'arguments de G . Fenech et Julien Delarue ne répondaient en rien à la question qui faisait le titre de l'émission. Cela ne peut surprendre.

  • Accuser de militantisme ceux qui en filigrane penchaient pour le OUI était hors sujet. Non seulement le militantisme des uns n'a rien à envier à celui des autres, on comprend d'ailleurs mieux celui de Me Delarue, avocat de Daniel Legrand, qui défend son client que celui de G. Fenech, député ancien magistrat qui a créé l'observatoire Outreau avec les acquittés et qui a écrit un livre pour argumenter la suppression du juge d'instruction.
    Quoi qu'il en soit, l'action militante n'est pas en elle-même un signe de mauvaise foi. Elle peut être motivée par de justes raisons. On ne peut d'ailleurs pas empêcher les personnes qui côtoient les enfants victimes de savoir avec certitude ce qu'ils ont subi et de la part de qui. Ils n'ont tout simplement pas le droit de donner publiquement les noms. Dur handicap devant des personnes qui brandissent des arguments du genre « vous n'étiez pas au procès » comme si cela empêchait d'étudier le dossier. Le fait d'ailleurs que Me Boyer, avocat des enfants Delay, ait été effectivement un observateur assidu du procès en appel à Paris et qu'il a pu  apprécier en tant que témoin les stratégies du nombre et du massacre des enfants a été une surprise de taille pour ses contradicteurs !

  • Le fait d'avoir suivi le procès est par ailleurs un test de crédibilité pour ceux qui en parlent. La question est de savoir avec quelle honnêteté ils ont rendu compte de l'ambiance et des anomalies évidentes. C'est sur la base de ces observations que l'on peut se faire une idée de leur éventuel parti-pris. Ainsi, puisque le livre de Florence Aubenas a été évoqué. Le fait par exemple qu'elle se soit bien gardée de relever que les enfants victimes étaient dans le box des accusés, ce qu'elle savait parfaitement, mais qu'au contraire elle ait écrit que les accusés étaient dans le box des accusés est un signe évident de sa mauvaise foi et de son parti pris. Je n'ai pourtant jamais entendu de réserves à ce sujet, et le livre de Sainte Florence a d'ailleurs une place de choix dans l'encyclopédie Wikipedia.

Le fait d'avoir ou non été présent au procès n'est donc en rien un gage de crédibilité. Nombre ce ceux qui y ont assisté n'étaient pas neutre comme l'a été par contre Jacques Thomet qui, partant d'une position sans à priori, s'est donné la peine d'étudier pendant des mois et en toute indépendance les milliers de page du dossier (ce que même les jurés n'avaient pu faire) avant de publier son livre « Retour à Outreau, enquête sur une manipulation pédocriminelle »[op cit]

  • Les aveux et les demandes de pardon signés de la main de Daniel Legrand ont été balayés par des interprétations stupéfiantes, et même comparées aux « aveux de Patrick Dills » alors que rien ne permet de comparer ces cas. Notons d'ailleurs que ce dernier n'a jamais rédigé de sa main des excuses auprès des familles de victimes. Si l'on devait mettre bout à bout toutes les pièces à charge qui ont été maquillées par des explications abracadabrantesques – il faut lire le livre de Jacques Thomet pour avoir le spectacle devant les yeux – le public serait médusé. De ce point de vue, l'émission m'a un peu déçu, mais il faut dire que le temps imparti n'aurait pas suffi !

  • Beaucoup de propos ont revêtu des aspects purement « techniques qui ne répondaient pas non plus à la question posée. L'observatrice en ligne s'en était offusquée. La longue explication pour faire comprendre qu'en terme de droit l'acquittement de toute personne était définitive (à défaut de nouveaux éléments) ne permettait qu'une seule conclusion : la question est superflue, on n'y revient pas. Aucune personne qui s'évertue envers et contre tous les obstacles à ce que la lumière soit faite sur ce procès et ses anomalies n'a jamais prétendu le contraire. Alors pourquoi ne pas « tourner la page ?

 

Mon prochain billet : Pourquoi toujours revenir sur l'affaire d'Outreau ?

 

1http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2007-04-19/le-rapport-qui-embarrasse/920/0/179461

2Eds Hugo et cie

1Voir mon article : http://www.village-justice.com/articles/medias-peuvent-alterer-fonctionnement,10399.html



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.