Romstorie : Le petit Robert

J’avais préparé un beau papier tout bien ciselé tout plein d’éloges et de retenue que j’adressais presque humblement à deux jeunes femmes admirables, sans doute parce que moi-même je ne suis plus tellement un jeune homme depuis quelques temps déjà…

La première, par son nom de famille, s’appelle Abdelmoumen. Elle écrit dans le blog Médiapart avec talent et générosité, nous fait vivre les peines et les joies de ses rencontres et ses retrouvailles avec les familles roms du Lyonnais, sans cesse délogées par l’anathème et le comminatoire, expulsées, harcelées, tribulées de friches en friches, repoussées par des montagnes de pluie, des déluges de boue vers nulle part, toujours plus loin.  http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen.

La seconde, par son nom de famille, s’appelle Ménard et je dois dire que sans son intervention dans la presse de ces derniers jours, je l’aurais oubliée. Mon entourage aurait pu dès lors s’inquiéter sérieusement pour l’état de santé de ma mémoire, car comment peut-on oublier Malika Ménard, inoubliable et courageuse Miss France de l’année 2010 ?

Je les avais rassemblées dans un panégyrique commun, louangées par un dithyrambe chargé de sublime et d’extravagance, complimentées, félicitées. J’avais réuni ainsi les femmes courages que sont Malika Ménard et Mélikah Abdelmoumen, même si l’orthographe de leur prénom diffère d’une voyelle, détail qui m’avait tout d’abord échappé, mais c’est important l’état-civil.

Il se pourrait que ma confusion révèle des raisons profondes et des secrets de famille inavoués. Mes ancêtres ont connu beaucoup d’aventures avec l’état-civil, carnets anthropométriques, carnets de nomades, interdiction de séjour, attestations, visas, tampons, suspicions, arrestations, relégations de friches en friches.

On leur a prêté mille ascendances, attribué des paternités maudites, et par leurs chevaux maigres et déferrés, longtemps on les crus de la race des Huns, des Cosaques mêlés de Uhlans, chassés des faubourgs d’Allemagne, des vallées autrichiennes ou des plaines de Hongrie.

Ils se chamaillaient dans leur sabir guttural, mangeaient du renard, de l'écureuil et du chat, commerçaient dans un français approximatif, sorciers, vétérinaires et maréchaux, dresseurs d’ours et de singes, chiffonniers, marchands de plumes et de peaux de lapins. Aujourd’hui, on dit allophones.

Ils égaraient souvent leurs papiers d’identité dans ces pérégrinations. De vieux secrétaires de mairie un peu sourds leur en établissaient de nouveaux, transcrivaient leur patronyme en mélangeant couleurs et voyelles, confondaient Mélikah et Malika, Reinhardt et Meinhardt, écrivaient Interschiet pour Inderschied, Tettinger ou Taittinger à la place de Dettinger.

Nos ancêtres perdaient comme ça la totalité de leurs cousins dans la matinée, rayés d’un trait de plume. Au fil du temps des Meinhardt sont devenus Melhardt, puis Meslard, Mélard et quelques fois Ménard. Il faut rester prudent et bien se souvenir que l’état civil parfois se prête à la fantaisie. Et c’est ainsi que Mélika Ménard, serait … peut-être ma cousine !

J’en serais immensément fier, mais cousinage ou pas, toute la France peut être fière d’avoir couronné en 2010 cette femme courageuse qui aurait pu ne rien dire, se taire, mais c’était mal la connaître, car elle a pris sa plume ce mardi 6 mai et rendu public le texte suivant :

Depuis deux jours les réseaux sociaux m’’interpellent à la suite des propos du maire de Béziers, notant notre homonymie et mon prénom qui pourrait me valoir un « fichage en règle » !

Je suis fière de mon nom de famille et désolée qu’il m’associe à Robert Ménard avec qui je ne veux définitivement partager rien d’autre.

Je suis également très fière de mon prénom qui fait écho aux années passées au Maroc par mes grands-parents, à Meknes puis à Rabat. Je laisse à Robert Ménard son dangereux processus de « comptage ». Je lui propose tout de même pour ma part de me « compter » dans une catégorie qui s’applique à moi et à des millions de citoyennes et citoyens. « Femme libre, amoureuse de son pays, de sa diversité ethnique et religieuse, et fière de toutes ses racines, sans exception » Malika Ménard.

Voilà comment, avec élégance et détermination, on rentre dans le petit Robert, voilà comment le petit Robert s’est fait rentrer dedans.

https://twitter.com/MenardMalika/status/595909171066855424/photo/1

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