Romstorie : Michel Onfray et les Roms voleurs de volailles

Le travail qui nous reste à faire pour être connus, appréhendés avec un peu moins de préjugés, avec un peu plus d'humanité reste immense. Nous, Roms, Tsiganes ou Gens du Voyage, sommes loin d'avoir remporté la bataille des idées, comme l'expliqueraient Marx ou Gramsci.

Les idées, les propos nous concernant sont à ce point ancrés dans le cerveau des gens, ancrés comme les tiques dans la peau des chiens, enkystés comme la gale, que nous avons depuis longtemps baissé les bras, serré nos bouches sur nos langues et depuis longtemps répondu par le silence aux préjugés, aux outrages et aux maladresses.

Les partis-pris, les idées préconçues, les travers sont devenus des normes que chacun répète et propage, sûr de sa réflexion approfondie, qui n’est souvent qu’une adhésion inconsciente au racisme ambiant.

Un jour, j’étais enfant, peut-être quatre ou cinq ans, j’ai vu débarquer les gendarmes chez nous, accusant nos chiens d’avoir dévasté un poulailler. Je me souviens toujours de la violence de leurs propos à l’égard de mes parents et de mes frères ainés. Je me souviens des poignées de sel qu’ils ont versé dans la gueule des chiens pour vérifier s’ils vomissaient de la plume. Je me souviens de la férocité du paysan qui nous insultait par devant les uniformes. Nos chiens s’appelaient Kapi et Flora, je m’en souviens très bien, je les revoie encore et leurs vomissures de bile. Ils étaient innocents nos chiens.

Le pilleur du poulailler était une renarde et c’est un voisin impartial et bon connaisseur de la nature et de la chasse qui l’a prouvé en retrouvant les têtes coupées et les carcasses sommairement enterrées des volailles, le long d’un parcours dont il avait  su comprendre les indices et retrouver les traces et qui menait au terrier dans le bois d’acacias pas très loin.

Dans un film de James Bond, Casino Royale, Daniel Craig, empoisonné par ses adversaires se verse la salière dans la gorge pour vomir et sauver sa vie. J’ai sauvé, avec une forte poignée de sel, ma chienne cocker qui venait de manger des granulés contre les limaces, hautement toxiques. Tout est utile dans la vie, y compris cette terreur d’enfant quand débarquaient les « clistés » (les gendarmes).

Et je n’ai jamais plus supporté cet affront, ce racisme normal, cette accusation de voleur de poules. Si, dans cette intrusion de la force publique chez nous,  la forme était violente, le fond restait logique et s’inscrivait dans la logique des enquêtes. On découvre un délit, une effraction et on recherche les coupables.

Mais quand on accuse quelqu’un de voler des poules alors que personne ne se plaint d’avoir eu des volailles dérobées, on trouve d’abord un coupable et on fabrique ensuite un délit imaginaire, mais si proche du réel, qu’il est tellement simple de l’en accuser.

Et par extension, et depuis des siècles, les Romanichels sont coupables de tout, de vols, de prostitution, de délinquance, de violence, de propagation de maladies, de tricherie, de crasse et de saleté, même quand il n’y a eu ni vols, ni prostitution, ni délinquance, ni violence, etc. Et contre ces coupables de tout, on peut tout faire, la boue, les pelleteuses, le mensonge, la haine, le silence aussi.

Je suis triste cher Michel Onfray. Je suis triste des propos que vous avez tenus aujourd’hui ce dimanche 19 avril dans les studios d’Ouest France, ou vous avez parlé de la sortie de votre prochain livre Cosmos, où vous avez parlé des Tsiganes comme voleurs de poules,  

Mais comment vous, le philosophe, l’homme qui a écrit des livres par dizaines, pouvez-vous plaider pour les Tsiganes que vous connaissez à peine comme vous le dites, mais que vous aimez sans aucun doute et qui vous étonnent  et vous interrogent, et alors qu’ils sont si fragilisés, tellement harcelés, et malgré tout, vous avez ramené encore dans la discussion ce procès d’intention plus faisandé, plus pourri, plus tordu dans tous les sens que les boyaux de ces volailles enterrées par la renarde ? Comment pouvez-vous, à ce point vendre l’ombre sur la muraille pour de la réalité ?

C’est pourquoi, cher Michel Onfray, je me suis permis de vous envoyer par twitter le lien qui vous permettra, si vous le souhaitez, de  lire ce billet que j’avais écrit en novembre dernier dans Médiapart, où j’expliquais la blessure que c’est pour nous de s’entendre traiter de voleurs de poules. http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-debot/171114/romstorie-voleur-de-poules-et-pour-solde-de-tout-compte

Parfois, le primitif, le Manouche au Philosophe propose un peu de lumière, un peu de chaleur.

On retrouve Michel Onfray sur ce lien : http://kiosque.leditiondusoir.fr/data/471/reader/reader.html#preferred/1/package/471/pub/472/page/18

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