Romstorie : Sivouplééé dépassera le point Godwin et les 12 millions d’entrées

Dans le projet du film Sivouplééé, le sordide le dispute au pathétique nous dit le Figaro. Cette comédie, destinée à faire rire aux dépens des Roms dans la misère et se moquer aussi des Gadgés apitoyés par leur sort, présente dans ses lignes directrices et ses ressorts narratifs de troublantes analogies avec le Juif Süss, film de propagande nazie tourné en 1940.

 

 

L’aspect le plus effarant du film nazi est sa force de conviction. Dans une tragédie romancée qui nous amène à 160 km de Strasbourg, à Sttutgart, capitale du Wurtemberg en 1733, le Juif Süss et ses coreligionnaires sont présentés d’une façon tellement négative qu’emporté par un scénario parfaitement structuré, le spectateur est soulagé de voir le film se terminer par l’exécution de Süss Oppenheimer, violeur, intrigant, usurier, prévaricateur et salaud. On peut très facilement voir ce film sous-titré en français sur Internet : http://www.dailymotion.com/video/xm9ing_1-2-jud-suss-le-juif-suss-francais_shortfilms

Peu après l’apparition du mot fin, le malaise revient. Soixante-seize ans ont passé, le spectateur sait que cette œuvre de fiction était destinée à manipuler l’opinion. Dans l’Allemagne entrée en guerre, on persécute les Juifs depuis 1933 et plus de 100 000 d’entre eux ont déjà été assassinés par les nazis. Les Tsiganes subissent un sort identique. Le génocide est en route, l’ennemi est désigné, les reproches sont martelés jour après jour dans les discours politiques, par la propagande, à la radio, dans la presse. Quand l’idéologie de la race pénètre la production cinématographique… le spectateur applaudit.

Le contexte de l’Europe et de la France de 2016 n’est pas celui de 1940. Néanmoins, pour les Roms et les Tsiganes, le climat politique est de plus en plus inquiétant. En Bulgarie, en Hongrie, au Kosovo, en Grande Bretagne, en France et dans d’autres pays encore, les Roms sont de plus en plus mal tolérés. En France, les responsables politiques n’hésitent plus à tenir des propos les plus extrêmes pour lesquels ils ne sont que rarement condamnés. Parlant des Gens du Voyage, le maire de Cholet pense et dit publiquement qu’Hitler n’en a pas tué assez, néanmoins il est blanchi par la Cour de cassation. Le seuil de tolérance est de plus en plus élevé.

En quoi ce film français présente-t-il des analogies troublantes avec le film allemand ? Si le film, qui devrait réunir l’acteur Christian Clavier et le réalisateur Philippe de Chauveron, connait un succès identique à celui de leur précédente collaboration (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?), dans quel état d’esprit les douze millions de spectateurs ressortiront ils des salles de cinéma ?

Rappelons brièvement que le précédent film de C. Clavier et Ph.de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? jugé raciste, n’a pas pu être diffusé aux Etats Unis.

Après la publication de mon premier billet sur ce sujet, paru dans Médiapart le 20 avril, https://blogs.mediapart.fr/jacques-debot/blog/200416/romstorie-lettre-ouverte-d-un-sivoupleee-christian-clavier , j’ai reçu, de sources multiples, d’assez nombreux témoignages et beaucoup de précisions quant au contenu du projet du film Sivouplééé !

Des éléments dont j’ai pu prendre connaissance, j’ai ressorti une quinzaine de thèmes qui figurent à la fois dans Sivouplééé et le Juif Süss. Tous ces thèmes se retrouvent régulièrement dans les discours racistes.

Ce sont les thèmes en usage sur les réseaux sociaux, les préjugés, les peurs, les défenses habituelles de gens ordinaires parfois, mais surtout, ce sont les arguments simplifiés, sans cesse répétés de militants nostalgiques de la croix gammée, exerçant leur mépris sur les Juifs et les Tsiganes dont ils réclament au mieux la mise à l’écart, au pire l’extermination.

Le premier de ces éléments est la dette. En 1733, pour payer ses bijoux et ses corps de ballet, le Duc de Wurtemberg sera obligé d’emprunter au Juif Süss. En 2016, Jean Etienne Fougerolle est sommé d’accueillir Babik et sa famille de 9 personnes pour mettre en conformité ses paroles et ses actes et voir décoller les ventes de son livre. La dette est l’engrenage qui les emmènera toujours plus loin, à leur corps défendant. La dette est un élément fondamental du discours raciste. Aux Juifs on aurait trop donné dit le discours antisémite, aux Tsiganes les états ne doivent rien, aucune mesure de réparation, d’indemnisation après la guerre. Le drame, l’erreur, c’est penser leur être redevable de quelque chose, compassion, reconnaissance ou réparation. Une faiblesse qu’ils vous feront payer très cher.

Le second élément est la ville, la cité et ses citoyens, grande famille gardée, fermée par ses portes et ses édits de circulation. Une ville qui accueille ou rejette par sa force centrifuge. Stuttgart en 1733 est interdite aux Juifs. Marne la Coquette en 2016, son maire, ses habitants ne veulent pas de Roms. Les autorités politiques de la ville dans les deux films joueront un rôle important.

En troisième lieu, la condamnation morale du manque de fidélité, du non-respect au clan, du code des familles par les dirigeants eux-mêmes. Fougerolle s’entiche d’une étudiante beurette, le Duc de Wurtemberg tripote les jolies danseuses du corps de ballet.

Cette dissolution des mœurs contamine les épouses. Celle du duc fricote avec le Juif Süss, celle de Fougerolle avec Erwanna, un faux Rom de la bande à Babik.

Ce manque de rigueur des chefs déteint sur leurs opposants. Le Conseil de Stuttgart est irrésolu, discutailleur, décortique les textes, se réunit, critique le Duc mais n’agit pas.  Le très parisien Gastine, l’opposant de droite, reste un va-de-la-gueule qui ne va pas bien loin, un homosexuel qui se chamaille perpétuellement avec son compagnon, sans savoir comment l’emporter face à Fougerolle. Droite, gauche, tous pareils…

On retrouve un personnage que les racistes n’aiment pas, le bilatéral, le demi-traître, la passerelle aux convictions fluctuantes, à l’identité incertaine. Dans le film allemand, c’est un conseiller qui fait le lien entre Süss et le duc de Wurtemberg et se fera sévèrement secouer les puces. Erwann dans le film français, se fait passer pour un rom et drague Sophie Fougerolle. C’est l’interlope, l’enjuivé, le paumé, le méprisé qui vit comme un camp-volant, navigue d’un bord à l’autre.

Avec l’arrivée des Roms à Marne la Coquette on retrouve encore des similitudes entre les deux films. Madame Chartier, symbole à elle seule des racines locales, cette voisine des Fougerolle demandera l’intervention du maire pour essayer de faire décamper les Roms qu’elle ne supporte plus sous sa fenêtre. A Stuttgart, c’est la vox populi, la foule qui chassera les Juifs, refusant par la violence toute forme de promiscuité. Le peuple contre l’envahisseur pour pallier la faiblesse des élites.

Dans les peurs, les angoisses et les obsessions du racisme, on retrouve systématiquement cette livre de chair de Shylock, le marchand de Venise, ces agios du prêt. Tu donnes le doigt, ils te prennent le bras. Les Roms et les Juifs feront payer aux naïfs cet instant de bonheur que leur a procuré le geste de donner asile. Süss Oppenheimer exigera la perception pour son compte des droits d’octroi tandis que la bande à Babik empruntera les chaussures de luxe, les vêtements, se saoulera avec les bouteilles de grands bordeaux millésimés de l’intello de gauche.

Cet accaparement du matériel continuera par l’occupation de l’espace privé et public des bienfaiteurs, grignoté jour après jour. Les Juifs circulent librement dans Stuttgart, les Roms occupent le jardin, les chambres, les toilettes, les salles de bain de la famille Fougerolle.

Dans les deux films, les comédiens sont grimés en caricatures. Ceux qui tiennent les rôles des Juifs dans le film allemand ont des barbes de diable et le nez crochu. Ceux qui représentent les Roms sont comme les photographes de presse nous les montrent depuis des années, sales en haillons dépareillés. Il suffit de porter attention aux costumes des comédiens dans les films de Tony Gatlif pour comprendre que le message porté par les accessoires vestimentaires est loin d’être anodin.

Babik le Rom est annoncé avec l’air jovial et l’œil roublard, les Juifs du film nazi ont l’œil rapace, le regard inquiétant. Crainte ancestrale du mauvais œil, partagé par les deux cinéastes à 76 ans de distance.

Dans les éléments portés à notre connaissance, on trouve encore les attelages brinquebalants des Roms avec Mercédès déglinguée et caravane pourrie, en écho à l’arrivée en convoi, en troupeau, des Juifs à Stuttgart. La force des coutumes du clan qui prime sur la loi du pays, l’invisibilité recherchée du Juif Süss qui se coupe la barbe, l’invisibilité recherché des enfants roms habillés en petits bourgeois, la musique répulsive pour les nazis des airs religieux juifs et les chansons de Serge Lama massacrées par les Babik, dialoguent et s’interpellent d’un film à l’autre.

Il est tout à fait possible que les réalisateurs de Sivouplééé ! n’aient jamais vu le film de propagande nazi, qu’ils en aient à peine entendu parler, qu’ils s’étonnent et s’indignent qu’on puisse comparer leur comédie avec cette tragédie.

A la même source, on puise la même eau. La source d’inspiration de chacun de ces films, c’est le racisme, son discours simple, ses arguments ressassés, ses dénonciations évidentes, ses actes d’accusation toujours semblables depuis plus d’un siècle et résumés en quelques thèmes faciles à identifier.

Pas une seule fois le film de Clavier et Chauveron n’entend montrer les Roms sous un jour favorable. Les Roms de Sivouplééé sont roués, sales, violents, voleurs, ils vivent en tribu sans aucune éducation, ils sont de la race maudite dont il ne faut surtout pas s’approcher.

Ce film français de 2016 ne fait pas que reprendre les anciens préjugés tragiques. Quand se tarissent les vieilles analogies troublantes, les clichés contemporains apparaissent pour faire bonne mesure. Le goulash rom est à base d’écureuil parce qu’il y a des écureuils dans les banlieues bourgeoises. Les Roms parlent en « petit nègre », tous les dialogues sont écrits sans articles ni conjonctions, les verbes sont conjugués à l’indicatif, Babik pas papier et pas argent, dit-il en laissant voir sa dent en or et ses autres dents pourries.

La négligence, la maltraitance infantile est de mise avec du Coca-Cola dans le biberon du bébé. La bande de Roms ne serait pas assez rom sans Chrouch, le Quasimodo, le sous-homme, l’untermensch, le primitif absolu qui ne s’exprime que par cris et grognements, chasseur-taupier qui attrape les taupes et se les éclate sur le front.

Cette scène étonnante où Sophie Fougerolle, incommodée par les odeurs, armée d’un spray déodorisant, gaze à tout va les chambres où sont enfermés les Roms, cet Auschwitz de la rigolade, est-ce un lapsus ou un rebond comique qui devrait plaire aux publics du monde entier, comme nous l’affirme Christian Clavier ?

Et, sans doute n’avons-nous pas tout vu, pas tout lu. On comprend mal le rôle d’un acteur qui ne fait pas grand-chose à part grignoter les rosiers : le cochon de la bande à Babik. Un cliché de plus, pourrait-on penser car ils vivent comme des bêtes avec les bêtes. Le rôle de cet acteur, c’est d’être un animal politique, ce cochon est un coupe-feu. S’ils vivent avec un cochon, ils ne sont pas musulmans. Les Musulmans ne sont donc pas visés par la satire, les Musulmans devraient donc passer dans le camp du rire et des douze millions d’entrées, parce qu’en ces temps compliqués, se mettre à dos les Musulmans…

Un dernier mot à l’adresse du réalisateur qui n’a sans doute jamais parlé avec des Roms roumains, mais qui entend néanmoins parler d’eux pendant une heure et demi : les Roms d’Europe centrale ne mangent pas les hérissons…

Dans ce contexte, nous aimerions interroger Madame Audrey Azoulay, Ministre de la Culture, pour lui demander si l’argent public a financé, ou pourrait financer le film Sivouplééé !

Nous pensons que cette œuvre de fiction développe des arguments de nature à troubler l’ordre publique et qu’elle contient de nombreux passages injurieux et de nature à porter préjudice aux Roms et aux Tsiganes à raison de leur origine ou de leur appartenance ethnique.

Nous rappelons que vivent sur notre territoire environ 18 000 Roms venus d’autres pays d’Europe et près de 400 000 Tsiganes de nationalité française.

Il faut porter une attention particulière au fait qu’on pourrait reprocher au Ministère de la Culture d’avoir permis le financement du film Silvouplééé avec l’argent du contribuable si ce film s'avérait contraire aux valeurs de la République.

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