Le roman familial de Yann Moix : un produit de 15 ans de psychanalyse ?

Freud, pendant un temps, a imaginé que son père était un pervers qui a rendu ses enfants « hystériques ». Son exemple montre la facilité de fabriquer un roman familial, surtout quand on s’adonne à l’interprétation … freudienne. La façon dont Yann Moix parle de ses parents et de son frère semble relever d’un roman construit sur la base de ses 15 années de psychanalyse.

Les délires de Freud sur les pères

Freud écrit à son ami et confident Wilhelm Fliess le 3-1-1897 : « La patiente F. de A. Un tic frappant, elle fait un groin avec sa bouche (qui vient de la succion). Elle souffre d’eczéma autour de la bouche et de gerçures aux coins des lèvres qui ne guérissent pas. La nuit, afflux de salive par accès, après quoi les gerçures apparaissent. (Il m’a déjà été donné de ramener une observation tout à fait analogue à la succion du pénis). Dans l'enfance (douze ans) elle a eu pour la première fois une inhibition de parole alors qu'elle s'enfuyait, la bouche pleine, devant son institutrice. Son père a la même façon de parler explosive, comme s'il avait la bouche pleine. Habemus papam !  Lorsque je lui lançai cette explication, elle y souscrivit d'abord, puis elle commit la bêtise de demander des comptes au vieux lui-même ; à peine eut-elle abordé la question que celui-ci, outré, s'écria : “Veux-tu vraiment dire que c'est moi ? et il protesta de son innocence en jurant ses grands dieux.” Elle se trouve maintenant dans un état de violente rébellion, elle déclare le croire, révélant toutefois son identification en n'étant pas sincère et en se parjurant. Je l'ai menacée de la renvoyer et je me suis convaincu qu'elle a déjà acquis une grande part de certitude qu'elle ne veut pas reconnaître. »

Notons au passage que Freud, ici comme ailleurs, saute d’une observation (mouvements de la bouche) à une « explication » (fellation dans l’enfance) sur base d’une analogie. Soulignons qu’il menaçait les patients de « renvoi » s’ils n’acceptaient pas ses constructions.

Le 8 février, Freud écrit à Fliess, à propos d’une autre patiente que son mal de tête s’explique, selon lui, par la fellation dans l’enfance et ajoute que son propre père était aussi pervers que celui de la patiente. (Notons que cette patiente n’a nullement reconnu le fait. Il s’agit là encore d’une construction freudienne) : « Le mal de tête hystérique avec pression au sommet du crâne, aux tempes, etc. relève des scènes où, aux fins d'actions dans la bouche, la tête est fixée (plus tard attitude récalcitrante chez le photographe, qui coince la tête). Malheureusement mon propre père a été l'un de ces pervers et a été responsable de l'hystérie de mon frère (dont les états correspondent tous à une identification) et de celle de quelques-unes de mes plus jeunes sœurs. La fréquence de cette relation me donne souvent à penser » (p. 294 de la traduction française des lettres à Fliess aux PUF en 2006).

Le revirement du 21 septembre 1897

Le 21-9-1897, Freud a remis en question sa théorie de la séduction. Il a indiqué à Fliess plusieurs raisons, dont les deux suivantes : « la surprise de voir que dans l'ensemble des cas il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien » [notons bien : « dans l’ensemble des cas »] ;  « le constat certain qu'il n'y a pas de signe de réalité dans l'inconscient, de sorte que l'on ne peut pas différencier la vérité et la fiction investie d'affect. (Dès lors la solution qui restait, c'est que la fantaisie sexuelle s'empare régulièrement du thème des parents.) » (p. 335).

Quelques années plus tard, le père meurt. Ce n’est plus un salaud. Freud écrit en 1908, dans la préface à la 2e édition de L’Interprétation du rêve : « La mort du père est la perte la plus radicale intervenant dans la vie d’un homme (Mann) ». (Notons en passant, qu’ici comme ailleurs, Freud généralise à partir de son propre cas. Il n’a pas imaginé que d’autres personnes vivent la mort du père de façon moins dramatique que celle de la mère, du conjoint ou d’un enfant).

La constatation de Henri Baruk

Baruk est un célèbre psychiatre qui a osé remettre en question la doctrine de Freud, à l'époque où la France était plus que jamais freudienne:  https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Baruk

baruk

Source : https://vimeo.com/267738338

Son observation d’effets désastreux de la cure freudienne correspond tout à fait à mes propres observations : ce traitement provoque facilement l’attribution de tous les malheurs aux parents et conduit souvent à de violents conflits familiaux : « L’attitude psychanalytique est de toute évidence, d’après nos observations innombrables, une source de conflits. Ce sont d’abord des conflits familiaux. Le sujet psychanalysé — surtout si la psychanalyse, ce qui est fréquent actuellement, n'est pas orthodoxe et suggère au sujet des interprétations — voit souvent avec acrimonie ses proches, ses parents, son conjoint, qu’il rend responsable de ses maux. C'est là une attitude de bouc émissaire. [...] Nous avons vu fréquemment des guerres familiales, des haines des enfants contre les parents, des divorces douloureux et injustes déterminés par une telle orientation. En outre, certains sujets psychanalysés deviennent d'une extraordinaire agressivité au point de vue social, car ils sont d'une extrême sévérité pour les autres et les accusent sans cesse, ce qui arrive parfois à créer des individus antisociaux. La religion juive, parlant de la loi de Moïse, proclame : Tous ses sentiers mènent à la paix. On pourrait dire le contraire de la loi psychanalytique : Tous ses sentiers risquent de mener à la guerre » (De Freud au néo-paganisme moderne. La Nef, 1976, 31, p. 143).

Les accusations de Yann Moix

À croire Yann Moix, les souffrances épouvantables (être battu avec des fils électriques, devoir manger ses excréments, etc.) infligées par ses parents expliqueraient ses erreurs de jeunesse, notamment ses ignobles moqueries de la condition des Juifs à Auschwitz. Pour moi, ses propos rappellent le délire de Freud sur son propre père et les élucubrations de certains de mes patients mythomanes. Son récit est sans doute à mettre au rayon des fake news sordides.

À l’émission de Ruquier du 31 août 2019, Moix a déclaré avoir fait 15 ans de psychanalyse. Il est raisonnable de faire le lien entre le très long endoctrinement psychanalytique et le roman familial que Moix colporte aujourd’hui pour se justifier.

Témoignage du père de Moix :

Les journalistes amis de Moix – à commencer par Henri-Bernard Lévy — n’ont bien sûr pas pris la peine de vérifier auprès de témoins (notamment des enseignants) le roman familial de Moix, ni de se poser des questions sur le degré d’affabulation. Aussi est-il utile de prendre connaissance de l’avis du principal « inculpé » :

https://www.larep.fr/orleans-45000/loisirs/sortie-du-roman-choc-orleans-i-le-pere-de-yann-moix-livre-sa-version-de-l-histoire-familiale_13618015/

Sur le conditionnement opéré en psychanalyse :

https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/040818/le-conditionnement-des-psychanalyses

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