Les phobies : 1. Genèse et renforcement

Présentation des facteurs d’apparition et de développement des phobies. Un deuxième article présentera le traitement. Cet article est paru précédemment dans la revue “Science et pseudo-sciences” (2015, n°314, p. 58-64) et mis en ligne sur le site de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) : https://www.pseudo-sciences.org/Les-phobies-genese-renforcement-traitement

Une phobie est une peur excessive de certaines situations, accompagnée de leur évitement systématique ou d'une intense détresse en cas de confrontation inévitable. La détresse peut aller jusqu'à l'attaque de panique. Les phobies les plus fréquentes sont, par ordre de fréquence décroissant, le vide perçu d'une hauteur (acrophobie), les serpents, les espaces clos (claustrophobie), les araignées, les blessures et le sang, les avions, les dentistes. Environ la moitié de la population éprouve de fortes peurs de situations non réellement dangereuses et plus de 10 % des gens souffrent de phobies handicapantes. La plus invalidante est l’agoraphobie intense : la personne n’ose plus ou quasi plus sortir de chez elle, ce qui la mène souvent à déprimer et à abuser de psychotropes.

araignees

Genèse de phobies

La phobie est la dérégulation d'une réaction vitale pour la survie de l'espèce : la peur. La peur se déclenche trop facilement, est trop intense et se dissipe trop lentement. Les animaux et les humains ont tout intérêt à disposer d'un système d'alarme très sensible, qui mobilise des ressources psychologiques et physiques permettant de se protéger et de se sauver. En cas de danger, réel ou imaginaire, la peur provoque, de façon extrêmement rapide, la focalisation de l'attention sur la menace et la mobilisation des systèmes physiologiques (tonus musculaire, circulation sanguine, respiration) permettant une action rapide et vigoureuse, la fuite ou le combat. Parfois le figement postural est la réaction qui permet la survie. On l’observe chez nombre d’animaux face à un prédateur, par exemple chez les oies ayant aperçu un rapace.

Une question encore débattue par les spécialistes est celle de la « préparation » génétique de phobies qui se développent facilement. L'enfant, qui a aperçu un serpent et s'est blessé en fermant la porte de la voiture dans laquelle il s'est réfugié, va sans doute développer ou renforcer une phobie des serpents, mais non des portières de voiture. Se basant sur ce type d'observations, des chercheurs défendent l'hypothèse d'une « préparation biologique » d’apprentissages favorisant la survie depuis les temps les plus reculés. Cela expliquerait que la phobie des précipices et des serpents se développent plus facilement que celle des voitures, lesquelles sont plus souvent associées à des accidents, mais sont des inventions récentes [1].

De nombreuses phobies font suite à une situation traumatisante [2]. Une étude portant sur 176 Américains souffrant d'attaques de panique fréquentes a montré que 20 % d'entre eux avaient vécu une expérience de suffocation : début de noyade, étouffement par un sac en plastique dans l'enfance, etc. [3]

Les états de stress post-traumatique et les phobies qui en résultent sont d'autant plus graves que la personne s'est sentie davantage impuissante face aux événements traumatisants. L’intensité des phobies augmente ou diminue selon que la victime s'estime démunie ou compétente pour exercer un contrôle sur les situations angoissantes et sur elle-même.

Des phobies peuvent s’étendre. La personne qui a été fait agressée dans le garage de son immeuble peut ensuite ressentir de l'anxiété chaque fois qu'elle retourne dans ce garage (les psychologues parlent alors de « conditionnement pavlovien »), mais également dès qu'elle entre dans un parking public. C’est ce que l’on appelle la « généralisation du stimulus », c’est-à-dire la diffusion de la signification d'un stimulus à des stimuli plus ou moins semblables auxquels il n'a pas été directement associé. La réaction survient d’autant plus facilement que le degré d’analogie entre la situation initiale et une autre situation est fort.

Il n'est pas nécessaire qu'un traumatisme soit intense pour générer une forte phobie. Une accumulation de petites expériences pénibles ou angoissantes peut finir par produire le même impact qu'un événement manifestement traumatique. On parle alors d'un « effet de sommation ».

Exemple : genèse d’une phobie des autoroutes

En conduisant sur l'autoroute pour se rendre au travail, Jean a vu se produire un grave accident et a ressenti un état de malaise proche de la panique. En repassant le lendemain au même endroit, il a éprouvé une forte angoisse (« réaction conditionnée ») et a quitté l'autoroute dès la sortie suivante. Il a ainsi adopté un comportement d'échappement qui lui a permis de réduire rapidement l'angoisse. Les jours suivants, redoutant de faire une crise de panique, Jean a pris le train. Il a adopté un comportement d'évitement. Ce comportement est devenu une habitude. Il l'a justifié rationnellement (« les voitures sont anti-écologiques ») et ne l'a plus considéré comme un problème. Lorsque les cheminots ont décidé un jour de grève, il a pris un jour de congé. Puis, l'annonce de la suppression de la ligne de chemin de fer passant près de chez lui l'a brutalement remis en présence du stimulus évité et a provoqué une forte angoisse. Sa phobie lui est apparue alors comme un problème aigu.

Au départ : pas toujours un danger externe

Le traumatisme au départ d'une phobie ne résulte pas toujours d'un danger externe. La personne qui interprète des réactions physiologiques anodines comme étant les symptômes d'un trouble grave, d'un danger immédiat ou d'une perte de contrôle de soi peut redouter de se retrouver dans la situation associée à ces réactions. Ces sensations sont souvent celles d'une activation du système nerveux orthosympathique provoquée par une réaction d'alerte, d'anxiété, d'irritation, de colère ou d'excitation sexuelle. Elles ne sont pas nécessairement provoquées par une situation vécue comme stressante. Il peut s’agir d’effets d'une respiration trop rapide et/ou trop profonde par rapport aux dépenses énergétiques (hyperventilation), de palpitations cardiaques dues à de la caféine ou à un effort physique, d'une brusque modification de la tension artérielle, de sensations d'étrangeté générées par une insuffisance de sommeil.

L'anticipation du retour de ces réactions corporelles et affectives, une vigilance accrue à leur égard et leur étiquetage en termes de pathologie (« maladie cardiaque », « névrose », « dépersonnalisation ») peuvent alors engendrer des réactions de panique et une phobie durable, le plus souvent de l’agoraphobie ou de la claustrophobie [4].

La peur d’idées intrusives et d’impulsions choquantes ou angoissantes est au départ d’obsessions et de phobies. De telles idées — donner un coup de couteau, laisser tomber l’enfant qu’on porte, insulter un interlocuteur, etc. — apparaissent chez tout le monde, mais certaines personnes s’en effraient, tentent de les contrôler et de les réprimer, les transformant dès lors en obsessions [5]. Ces personnes développent alors des rituels compulsifs (vérifications, lavages, prières, etc.) destinés à éviter leurs obsessions ou les catastrophes qu’elles redoutent. Elles évitent systématiquement les situations (par exemple la présence d’un couteau, porter un enfant, etc.) qui déclenchent de façon automatique et intense leurs obsessions.

Des informations visuelles ou verbales peuvent suffire à générer des phobies. Le film Les dents de la mer a provoqué maintes peurs de nager en eau profonde, Les oiseaux d'Hitchcock a généré des phobies de pigeons. Une source importante de peurs est l'observation directe de réactions d’autres personnes. Il y a une corrélation significative entre les peurs manifestées par un enfant et ses parents, en particulier sa mère [6]. Ce processus s’observe chez des singes : un jeune macaque qui voit un adulte s'effrayer à la vue d'un serpent développe rapidement une peur intense et durable des reptiles [7].

Dans un premier temps, une information peut simplement rendre plus attentif à des risques potentiels. Ensuite, l'accroissement de la vigilance fait percevoir des détails qui, autrement, resteraient inaperçus. L'observation et le traitement des informations ultérieures se trouvent alors biaisés et conduisent à une amplification de la perception du danger. La peur a de grands yeux, dit un proverbe russe.

Soulignons que les troubles psychologiques résultent généralement d’un ensemble de variables et qu’une explication n’est pas prouvée par le fait qu’elle paraît cohérente. Une bonne analyse repose toujours sur des observations concrètes, de préférence nombreuses. Mieux vaut la considérer comme une hypothèse de travail que comme la mise au jour de la vérité cachée.

Identifier les déterminants particuliers de la phobie

Des informations ne suffisent pas à dissiper des troubles anxieux sérieux. Il faut observer des comportements précis, les stimuli et les cognitions qui les induisent, des réactions corporelles (effets de psychostimulants, du tonus musculaire, de la respiration), les effets anticipés d'actions.

Avant le traitement, il est hautement souhaitable de découvrir les stimuli « essentiels » des situations anxiogènes et les processus cognitifs par lesquels ces stimuli reçoivent des significations problématiques. Par exemple dans le cas d'une phobie de voyager en avion, il faut préciser s'il s'agit d'une peur du « vide », d'une phobie sociale (peur de la proximité de personnes inconnues), de la peur de faire une attaque de panique, de la peur d'un accident mortel, etc. Le choix des stratégies découle évidemment des résultats de l'analyse. La réduction de la peur de la proximité d'autrui requiert une vigoureuse remise en question de « musts » (tels que « je dois toujours me contrôler parfaitement », « je dois toujours être apprécié », etc.) et le développement de compétences sociales (par exemple savoir entretenir une conversation ou y mettre fin poliment). La diminution de la peur de l'accident mortel implique une réflexion sur les raisons d'accepter la mort (pour vivre heureux, il faut accepter qu'un jour nous ne serons plus ; la mort est absence de toute sensation et donc nous ne l'éprouvons pas ; la mort provoquée par la chute d'un avion est infiniment préférable à une lente et dégradante agonie).

Maintien et renforcement de phobies

Beaucoup de peurs se développent facilement et rapidement. Elles peuvent ensuite disparaître ou se renforcer, selon les circonstances et l’âge. (Les phobies, par exemple d’animaux, apparaissent facilement chez les enfants et la plupart disparaissent spontanément au-delà de 10 ans [8]). Le processus d’« extinction » est généralement lent. La « résistance » des peurs est un avantage pour la survie de l'espèce, mais c'est parfois inutile fort pénible pour l'individu. Il n'y a que dans les films et les romans « psys » que le rappel d'un souvenir ou une interprétation « profonde » font disparaître comme par miracle une phobie bien ancrée.

Le renforcement des phobies résulte d'effets « positifs ». Dans l'histoire de la psychopathologie, on a souvent parlé de « bénéfices secondaires » : la phobie permet d'attirer l'attention, de contrôler le conjoint, d'échapper au travail et autres obligations [9]. Des centaines de traitements de phobies m'ont convaincu que ces bénéfices existent, mais qu'ils sont loin d'être la règle du moins chez les personnes qui cherchent à se faire traiter.. Le principal « bénéfice » qui entretient une phobie est une satisfaction à court terme : la réduction rapide de la peur grâce à la fuite. Malheureusement, les réactions d'échappement ou d'évitement des situations angoissantes se paient cher : la peur va se maintenir ou même s’intensifier. Le « fuyard » entretient le sentiment d'être incapable d'affronter la situation, il ne vérifie guère la réalité du danger, il adopte des idées fausses qui justifient sa réaction, il laisse vagabonder l'imagination, il évite systématiquement au moindre signal... À vrai dire, la fuite est cependant la moins mauvaise solution si l’on ne dispose pas d'une stratégie efficace de régulation de l'activation émotionnelle et que la peur conduit à une attaque de panique.

Traitement:  https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/211119/les-phobies-2-traitement

Pour en savoir plus :

andre-peur

 

 

 

————————

Références

[1] L'hypothèse de la préparation génétique a été développée par Martin Seligman (Phobias and preparedness. Behavior Therapy, 1971, 2: 307-320). Elle a été longuement discutée par G. Davey et d’autres auteurs dans : Preparedness and phobias : Specific evolved associations or generalized expectancy bias ? Behavioral and Brain Sciences, 1995, 18: 289-325.

[2] Sur les effets des traumatismes, voir : L’impact psychologique des traumatismes et son traitement. Science et pseudo-sciences, 2011, 294: 6-17. En ligne : https://www.pseudo-sciences.org/L-impact-psychologique-des-traumatismes-et-son-traitement

[3] Bouwer C. et al. (1997) Association of panic disorder with a history of traumatic suffocation. American Journal of Psychiatry, 154: 1566-1570.

[4] Pour des détails : Hyperventilation, attaques de panique et autres maux. Science et pseudo-sciences, 2013, 306: 68-75. En ligne : https://www.afis.org/Hyperventilation-attaques-de-panique-et-autres-maux

[5] Cf. Le trouble obsessionnel-compulsif. Science et pseudo-sciences, 2010, 292: 7-14. En ligne : https://www.pseudo-sciences.org/Le-trouble-obsessionnel-compulsif

[6] Agras, S., Sylvester, D. & Oliveau, D. (1969) The epidemiology of common feras and phobia. Comprehensive Psychiatry, 10: 151-156.

[7] Cook, M. & Mineka, S. (1989) Observational conditioning of fear to fear-relevant versus fear-irrelevant stimuli in rhesus monkeys. Journal of Abnormal Psychology, 98: 448-459.

[8] Agras, S., Sylvester, D. & Oliveau, D. (1972) The natural history of phobias : Course and prognosis. Achives of General Psychiatry, 26: 315-317.

[9] Il semble que Freud soit le premier à avoir utilisé cette expression. Pour Adler, son célèbre rival, le principal bénéfice de troubles névrotiques est d’échapper à des obligations de la vie sociale. Freud estimait que ce facteur peut parfois jouer, mais que le « bénéfice primaire » est toujours un « bénéfice interne » : le refoulement de souvenirs, de fantasmes ou de désirs sexuels (Cf. Fragments d’une analyse d’hystérique (1905) Œuvres complètes, PUF, 2006, VI, p. 223).

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique : http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

cliquer “Oui” à : "Règlement"

Ckliquer ensuite sur : Apprentissage et modification du comportement

Ou bien 1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH

2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

3° cliquer “Oui” à : "Règlement"

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.