Jacques Van Rillaer
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Billet de blog 21 janv. 2019

Mikkel Borch-Jacobsen, Apprendre à philosopher avec Freud. Ellipses, 2018, 256 p

Présentation de l’ouvrage de M. Borch-Jacobsen sur Freud paru en 2018 dans la collection « Apprendre à philosopher ». Le célèbre historien de la psychanalyse montre que Freud, qui se présentait comme un positiviste s’appuyant sur des observations, était fondamentalement un « penseur » qui n’arrêtait pas de spéculer, sans beaucoup de retenue, à partir de quelques faits et de nombreuses lectures.

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La présente biographie intellectuelle de Freud tranche avec des deux précédentes parues en français. Celle de Mme Roudinesco rassemblait un nombre impressionnant d’anecdotes et de détails sur la vie de Freud [1]. On y apprenait par exemple le nom de la dame qui avait offert à Freud le tapis recouvrant son divan et le nom du chien que Freud avait emporté à Londres en fuyant le nazisme. S’y trouvaient malheureusement passés sous silence quantité de faits qui ternissent la réputation du célèbre viennois.

Pour le rappel de ces faits, notamment de graves mensonges, voir cet examen critique de l’ouvrage de Mme Roudinesco :   http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2368

La biographie de Michel Onfray était autrement critique [2]. Le philosophe avait mené une analyse « nietzschéenne » qui montrait que les théories de Freud étaient des formulations apparemment scientifiques de ses propres particularités psychologiques, notamment de ses tendances incestueuses et de son conservatisme politique.

Borch-Jacobsen, docteur en philosophie et professeur à l’université de Washington, est un éminent historien de la psychanalyse qui a travaillé aux Archives Sigmund Freud (Bibliothèque du Congrès). Il présente ici le développement des conceptions freudiennes. Il détaille leurs sources philosophiques, scientifiques et psychiatriques. Il mène conjointement un examen épistémologique rigoureux.

En 1923, Freud déplorait que l’intérêt pour sa doctrine en France était plus important dans les milieux littéraires que scientifiques [3]. Cela n’a guère changé : la plupart des ténors de la psychanalyse sont toujours des littéraires, des philosophes ou des psys pétris de philosophie — comme Lacan, dont l’œuvre apparaît davantage basée sur ses lectures de Hegel, Kojève et Heidegger que sur des observations cliniques. Borch-Jacobsen montre que Freud, qui se présentait sans cesse comme un positiviste s’en tenant à des observations, était en réalité un « penseur » qui n’arrêtait pas de spéculer, sans beaucoup de retenue, à partir de quelques faits et de nombreuses lectures. Freud a certes produit des théories psychologiques, mais au fond il est toujours resté un « philosophe de la Nature » au sens romantique : il a élaboré une psychologie basée sur un mélange de biologie et de philosophie. Borch-Jacobsen n’est pas le premier à mettre en évidence l’aspect hautement spéculatif de la pensée freudienne. En 1909 le sexologue Albert Moll disait que Freud ne basait pas ses théories sur l’écoute impartiale de ses patients, mais qu’il leur faisait retrouver ses théories dans leur « inconscient » en s’aidant d’une herméneutique imparable. Pierre Janet notait en 1914 : « La psycho-analyse est avant tout une philosophie, […] intéressante peut-être si elle était présentée à des philosophes. […] Malheureusement, la psycho-analyse veut être en même temps une science médicale ». Borch-Jacobsen en fait ici une démonstration détaillée et très argumentée.

Parmi les exemples qu’il développe, notons la prétendue « découverte » de l’Inconscient. En fait, Freud a imaginé et « construit » un type d’inconscient bien particulier, qui s’ajoute aux versions déjà en circulation à son époque : un inconscient basé sur des interprétations hautement subjectives. C’est toujours lui et ses disciples qui décident souverainement de la validité des interprétations durant la cure : « “Votre symptôme, Madame, symbolise un souvenir inavouable” ; “Votre rêve, Mademoiselle, est un rébus dont voici le sens latent” ; “Votre lapsus, Monsieur, indique que vous nourrissez un désir de mort à l’égard de votre père” » (p. 42). Que le patient accepte ou refuse l’interprétation, celui-ci est considéré comme un témoin non fiable, qui fondamentalement ne sait pas ce qu’il énonce. Le psychanalyste estime que lui dispose du savoir vrai parce qu’il a fait une analyse didactique. C’est ce qu’il croit et ce qu’admettent les patients satisfaits de l’expérience de la cure.

Une question capitale est dès lors : qu’en est-il des différences d’interprétation des tenants d’Écoles psychanalytiques dissidentes par rapport à celle de Freud ? Le concept de « refoulement », que Freud considère comme « le pilier de la psychanalyse », lui a permis d’expliquer, à très bon compte, toutes ces divergences d’interprétation de la même façon qu’il expliquait tous les troubles de ses patients. En 1911, il estimait que Jung devait être le premier président de l’Association psychanalytique internationale, étant donné « ses dons éminents, les contributions à l'analyse qu'il avait déjà fournies, sa position indépendante, et l'impression d'énergie et d'assurance que dégageait son être » [4]. Trois ans plus tard, il déclarait que les conceptions de ce même Jung se caractérisaient par « la perte de toute compréhension de l’inconscient » [5]. La même tactique lui permettait d’affirmer en 1914 que la théorie d’Adler était « radicalement fausse » [6] … alors qu’il avait écrit quatre ans plus tôt au sujet de ce même Adler, alors (premier) président de la Société psychanalytique de Vienne : « Seul Adler peut être pris sans censure, sinon sans critique » [7].

Borch-Jacobsen passe en revue la pratique et la métapsychologie de Freud, notamment la fameuse théorie de la séduction et sa transformation en théorie du fantasme, le refoulement et le transfert, la sexualité infantile et l’Œdipe, les théories pulsionnelles, l’éternelle question de la suggestion (Freud avouant fournir des « représentations anticipatrices » pour aider le patient à trouver ce qu’il est censé « ignorer »), l’explication lamarckienne du « malaise dans la civilisation » — malaise attribué au sentiment de culpabilité soi-disant transmis depuis le meurtre du Père primitif par les frères ligués contre lui !

S’appuyant sur une très large connaissance de l’histoire des idées freudiennes [8], l’auteur contextualise les éléments essentiels de la doctrine de Freud, par exemple l’idée, empruntée à Fliess, d’une sexualité infantile endogène ou encore l’idée, fondée sur la loi biogénétique de Haeckel, qu’aussi bien la genèse de l’individu que celle de la religion récapitulent, de façon abrégée, l’évolution de l’espèce humaine.

Borch-Jacobsen déconstruit l’idée courante que les conceptions freudiennes se sont sensiblement transformées au cours de sa carrière [9]. À part la théorie de la séduction de 1895, Freud n’a quasi jamais abandonné une théorie. Il ne cherchait pas des faits susceptibles de réfuter ses hypothèses. Il ne cherchait que des confirmations et théorisait toujours plus avant. Par exemple, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, il fait des ajouts quasiment à chaque réédition (1910, 1915, 1920, 1924), mais n’élimine rien de ses théories et pour cause : l’invocation de l’Inconscient rend celles-ci « irréfutables » au sens poppérien. De même pour sa théorie des pulsions : il ajoute deux formulations à la première et finalement s’envole dans la spéculation. Il écrit au sujet de la troisième qu’elle est « en quelque sorte sa mythologie » [10]. Il a fini par s’égarer dans une sorte de mélange romantique de science et de philosophie, que ses maîtres, des physiologistes du XIXe siècle, avaient fait le serment d’abandonner. La psychanalyse n’est pas une science rigoureuse, elle n’est pas non plus une franche philosophie, raison pour laquelle elle intéresse beaucoup de monde et suscite aussi beaucoup de critiques.

En (re)lisant Freud à la lumière de cet ouvrage, on en arrive à conclure qu’il a peut-être toujours cherché à être un maître de vérité, à « traiter des choses dernières, des grands problèmes de la science et de la vie », à « spéculer librement sans avoir à s’embarrasser de prouver ».

Références

[1] Roudinesco, É. (2014) Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre. Seuil, 580 p.

[2] Onfray, Michel (2010) Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne. Grasset, 615 p. Rééd., Le Livre de poche, n° 32309.

[3] Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914). Œuvres complètes. PUF, XII, p. 278. Ajout de 1923.

[4] Contribution …, Op. cit., p. 289.

[5] Ibidem, p. 312 (je souligne).

[6] « radikal falsch » (Contribution …, Op. cit., p. 307) (je souligne)

[7] Lettre du 2-2-1910 à Jung. Dans la même lettre, il écrit au sujet de l'avenir de la psychanalyse : « vous représentez l'avenir et moi le passé de la dame ».

[8] Cf. le volumineux travail écrit avec Sonu Shamdasani :Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, 510 p.

https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article583

[9] C’est p.ex. l’affirmation d’É. Roudinesco : « Freud n'a pas cessé de remanier ses propres concepts. Non seulement il a modifié sa théorie de la sexualité en fonction de son expérience clinique — auprès des femmes en particulier —, mais il a aussi transformé de fond en comble sa doctrine » (Pourquoi la psychanalyse ?, Fayard, 1999, p. 155).

[10] « Die Trieblehre ist sozusagen unsere Mythologie » (Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, 1933, G.W. XV, p. 101).

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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Ou bien 1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH

2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

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1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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