Le complexe d’Œdipe : (1) Version populaire et version freudienne

La définition freudienne du complexe d’Œdipe est tout autre que la version popularisée. La majorité des gens l'ignorent.

Version populaire du complexe d’Œdipe

Pour le grand public et même pour beaucoup de psys, le complexe d’Œdipe est le fait que les enfants, vers 5 ans, aiment particulièrement le parent de sexe opposé et déclarent, par exemple, vouloir se marier avec lui quand il sera grand. C’est ce que raconte par exemple F. Dolto:

«Le complexe d'Œdipe se manifeste de manière différente de ce à quoi on s'attend. Par exemple, dans une famille où il y avait trois enfants (dont deux garçons, les aînés), il se trouva que deux ou trois soirs de suite la mère était sortie avec le père. Les garçons sont venus lui dire : “Mais, enfin, pourquoi sors-tu toujours avec celui-là et jamais avec nous ?” Nous, c'était le commando des garçons. Alors, la mère, un peu déroutée : “Mais, c'est mon mari. J'ai bien le droit de sortir avec lui !” Et l'un des enfants de dire : “Mais nous aussi, on veut être ton mari”» (Lorsque l’enfant paraît. Tome 1. Seuil, coll. Points, 1977, p.176s).

C’est ce qu’on lit dans la grande majorité des magazines où il question de l’Œdipe et ce qu’on entend sur Youtube. P.ex. :Sur le site Doctissimo, un psy, auteur de Le pédopsy en poche, déclare: “quand la fille dit qu’elle veut se marier avec son père, elle est en plein Œdipe”[1]. Sur le site de PedoHelp, une psy explique que le complexe d’Œdipe c’est le fait que “l’enfant cherche à séduire le parent du sexe opposé”[2].

Il n’y a là rien de révolutionnaire ni de choquant. Mais pourquoi diable Freud a-t-il écrit, dans son dernier livre : "J'ose dire que si la psychanalyse ne pouvait tirer gloire d'aucune autre réalisation que de celle de la mise à découvert du complexe d'Œdipe refoulé, cela seul lui permettrait de prétendre à être rangée parmi les acquisitions nouvelles et précieuses de l'humanité" (Œuvres complètes, PUF, XX 287) ?

Pourquoi écrit-il, aussi à la fin de sa vie: "En affirmant que le premier choix d'objet de l'enfant est un choix incestueux, pour employer le terme technique, l'analyse, à coup sûr, a encore blessé les sentiments les plus sacrés de l'humanité et elle est en droit de s'attendre à une mesure correspondante d'incrédulité, de contestation et d'accusation. Aussi en a-t-elle eu sa large part. Rien d'autre ne lui a davantage nui dans la faveur des contemporains que la thèse du complexe d'Œdipe comme formation universellement humaine liée au destin" (Gesammelte Werke, XIV 242, ajout de 1933 ; italiques de JVR) ?

Version freudienne du complexe d’Œdipe

En fait, la version freudienne du complexe d’Œdipe n’a quasi rien à voir avec la version populaire, que l’on peut qualifier d’abâtardie ou, dans le jargon freudien, de "castrée". Voilà ce que Freud entend, lui, par complexe d’Œdipe :

le fait que le garçon désire avoir des RAPPORTS SEXUELS avec sa mère et TUER son père.

Il affirme par exemple, dans son dernier livre, l’Abrégé de psychanalyse (dont il écrit en préface:“Ce petit écrit entend rassembler, pour ainsi dire de manière dogmatique, les thèses de la psychanalyse sous la forme la plus ramassée et dans la version la plus définitive”) :"Quand le garçon (à partir de 2 ou 3 ans) est entré dans la phase phallique de son développement libidinal, qu'il reçoit de son membre sexué des sensations empreintes de plaisir et qu'il a appris à s'en procurer à son gré par une stimulation manuelle, il devient l'amant [Liebhaber] de la mère. Il souhaite la posséder corporellement [körperlich zu besitzen] dans les formes qu'il a devinées par ses observations de la vie sexuelle et par les intuitions qu'il en a, il cherche à la séduire en lui montrant son membre masculin qu'il est fier de posséder. Sa masculinité éveillée précocement cherche, en un mot, à remplacer auprès d'elle le père, qui de toute façon avait été jusque-là son modèle envié, en raison de la force corporelle qu'il perçoit en lui et de l'autorité dont il le trouve revêtu. Son père est maintenant le rival qui se trouve sur son chemin et dont il aimerait se débarrasser" (Œuvres complètes, PUF, XX 283s).

Lacan accentue à sa façon la version freudienne

"Le rapport sexuel, il n'y en a pas, mais cela ne va pas de soi. Il n'y en a pas, sauf incestueux. C'est très exactement ça qu'a avancé Freud — il n'y en a pas, sauf incestueux, ou meurtrier. Le mythe d'Œdipe désigne ceci, que la seule personne avec laquelle on ait envie de coucher, c'est sa mère, et que pour le père, on le tue" (Ornicar? Bulletin périodique du champ freudien, “L'escroquerie psychanalytique”, 1979, 17: 9s).

A vrai dire, pour Freud il n’y a pas que la mère avec laquelle on aimerait coucher. Il dit seulement que la mère est le point de départ et le prototype de toute relation sexuelle ultérieure: "L'acte de téter le sein maternel devient le point de départ de toute la vie sexuelle, le prototype jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ultérieure" (Leçons d'introduction à la psychanalyse, Œuvres complètes, PUF, XIV 324).

Comment Freud en est-il venu à imaginer le complexe d’Œdipe ?

Le 3 octobre 1897 Freud écrit à son ami et confident Wilhelm Fliess qu’il s’est rappelé qu’entre deux ans et deux ans et demi il a dû éprouver une excitation sexuelle à la vue de sa mère nue lors d'un voyage en train. Le 14 octobre, il revient sur cette expérience et la généralise: "j’ai trouvé le sentiment amoureux pour la mère et la jalousie envers le père, et je les considère maintenant comme un événement général de la prime enfance. […] S’il en est ainsi, on comprend la force saisissante d’Œdipe Roi".

Conformément à sa façon habituelle de raisonner, Freud généralise à outrance une observation ou une interprétation. Il imagine que la constellation de sa propre vie sexuelle est universelle.

L’universalité de l’Œdipe selon Freud

Quand on lit les lettres de Freud à Fliess où il parle continuellement de ses patients, on constate que Freud n’a PAS inféré l’universalité de l’Œdipe à  partir de nombreuses observations cliniques! Dans la célèbre lettre de la "découverte" (14-10-1897), l’argument décisif est l’effet d’une tragédie antique, interprétée de façon pour le moins tendancieuse.

Notons bien que dans le mythe d’Œdipe et la pièce de Sophocle, Œdipe tue son père sans savoir qui il est et que c’est seulement plus tard qu’il épouse Jocaste sans savoir qu’elle est sa mère. Dans la version freudienne, l’ordre des faits est inversé : le garçon désire coucher avec sa mère et dès lors souhaite éliminer le père. De plus, dans le mythe, il est nullement question de désirs. Comme l’explique le célèbre helléniste Jean-Pierre Vernant: "Dans la vie affective d’Œdipe, le personnage maternel ne peut être que Mérope, et non cette Jocaste qu’il n’avait jamais vue avant son arrivée à Thèbes, qui n’est en rien pour lui une mère et qu’il épouse, non par inclination personnelle, mais parce qu’elle lui a été donnée sans qu’il la demande, comme ce pouvoir royal qu’il a gagné en devinant l’énigme du Sphinx, mais qu’il ne pouvait occuper qu’en partageant le lit de la reine en titre. […] Des relations du type œdipien, au sens moderne du terme, entre Œdipe et Jocaste auraient été directement contre l’intention tragique de la pièce centrée sur le thème du pouvoir absolu d’Œdipe et de l’hùbris qui nécessairement en découle" (Mythe et tragédie en Grèce ancienne. Maspéro. 3e éd. 1977, p. 95s).

À vrai dire, quelques rares auteurs avaient déjà évoqué des désirs incestueux. Ainsi Platon a écrit que "dans ses rêves l’homme n’hésite pas à violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit" et Diderot: "Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère" (cité par Freud, Œuvres complètes, XIV 349).

On ne peut nier que certaines personnes éprouvent les sentiments dont Freud parle. Ces sentiments ont manifestement été les siens. Michel Onfray l’a montré de façon lumineuse dans le chapitre “La grande passion incestueuse” de Le crépuscule d’une idole (2010, p. 149-168). Il écrit: “Freud écrit sa vie sous le signe d’Œdipe: la grande passion incestueuse constitue sa colonne vertébrale existentielle: ce que l’enfant a vécu avec sa mère devient ce que le père vivra avec sa fille. De ses premiers jours à son dernier souffle, l’inventeur de la psychanalyse met ses pas dans ceux du fils de Jocaste & Laïos”.

L’erreur commise par Freud et par un nombre considérable de personnes à partir de lui est de croire que ces sentiments sont éprouvés chez tous les humains. Cette croyance n’est tenable qu’avec deux stratégies :

- utiliser la version « soft », populaire : il n’est alors plus question de coucher avec la mère mais seulement de sentiments tendres…

- invoquer l’« Inconscient », comme une boîte magique dont on tire le lapin qu’on veut.

L’« irréfutabilité » de la version freudienne

Dans sa pratique, le freudien “confirme” toujours la doctrine du complexe d’Œdipe quels que soient les faits observés.

Si un garçon aime sa mère et déteste son père, il présente un complexe d’Œdipe manifeste. Si un autre adore son père et se montre agressif envers sa mère, ses tendances œdipiennes sont "refoulées". Dans ce cas, l’analyste peut dire, comme Freud dans le cas du Petit Hans, que l’agressivité vis-à-vis de la mère est une "expression de tendances sadiques" [« sadistische Antriebe »] traduisant un désir incestueux et que l’affection pour le père est une "formation réactionnelle" au désir de tuer celui-ci (Gesammelte Werke, VII 280, 316).

Autre stratégie qui rend “irréfutable” l’existence du complexe d’Œdipe: l’invocation de la bisexualité “inconsciente”. Freud écrit : "On a l’impression que le complexe d’Œdipe simple ne correspond pas à la situation la plus fréquente. […] Le plus souvent, un examen approfondi met au jour la forme plus complète du complexe d’Œdipe, qui est double: une forme positive et une négative, dépendant de la bisexualité originaire de l’enfant. Cela signifie que le petit garçon n’a pas seulement une attitude ambivalente vis-à-vis du père et un choix d’objet tendre à l’égard de la mère, mais qu’il se comporte en même temps comme une fille, qu’il manifeste l’attitude féminine de tendresse pour le père et l’attitude correspondante d’hostilité jalouse envers la mère" (Gesammelte Werke, XIII 261).

Le « complexe nucléaire »

Freud a fini par croire que l’Œdipe est le Kernkomplex. Il écrit : "La plus importante situation de conflit que l'enfant ait à résoudre est celle de la relation aux parents, le complexe d'Œdipe. [...] Des réactions contre les revendications pulsionnelles du complexe d'Œdipe procèdent les performances les plus précieuses et socialement les plus significatives de l'esprit humain, aussi bien dans la vie de l'individu que vraisemblablement aussi dans l'histoire de l'humanité en général" (1926 ; Œuvres complètes, PUF, XVII 294).

"On retrouve dans le complexe d'Œdipe l'origine de la religion, de la morale, de la société et de l'art, et cela en pleine conformité avec la thèse psychanalytique selon laquelle ce complexe forme le noyau de toutes les névroses" (1913; Gesammelte Werke, IX 188).

Au centre de toute cure chez Freud

Bien évidemment, pour Freud toute cure doit se centrer sur l’Œdipe. En ont témoigné tous ses clients. Ainsi Abram Kardiner (qui créera l’Association de médecine psychanalytique aux États-Unis) a noté dans Mon analyse avec Freud: "En comparant mes notes avec celles d’autres étudiants, je me suis aperçu que l’homosexualité inconsciente, tout comme le complexe d’Œdipe, faisait partie de la routine d’une analyse. […] Une fois que Freud avait repéré le complexe d’Œdipe et conduit le patient jusqu’à son homosexualité inconsciente, il ne restait pas grand-chose à faire. On débrouillait le cas du patient et on le laissait recoller les choses ensemble du mieux qu’il pouvait. Quand il n’y réussissait pas, Freud lui lançait une pointe par-ci par-là afin de l’encourager et de hâter les choses" (Trad., Belfond, 1978, pp. 92;125).

Une théorie largement contestée

Le dogme œdipien a été le point de départ des conflits d’interprétation entre Freud et Jung (voir la lettre de Freud à Jung du 23-5-1912 et ce qui suivra). D’autres psychanalystes, comme Ferenczi et Rank, ont fini par minimiser la version freudienne de l’Œdipe, estimant d’autres processus psychologiques plus importants.

Quant aux psychologues scientifiques qui ont tenté de vérifier la réalité de la constellation œdipienne, ils ont conclu que chez la grande majorité des enfants, il n'est pas question de désir incestueux ni de souhait de mort, mais seulement d'affection, de rivalité et d'hostilité. Des recherches montrent qu'entre 3 et 5 ans, les enfants préfèrent plus souvent le parent de sexe opposé que l'autre, mais cette préférence est loin d'être absolue. Elle dépend pour une large part de la structure familiale et des attitudes parentales.

Quant à faire du complexe d'Œdipe le fons et origo des troubles mentaux, de la conscience morale, de la Culture, etc., on n'y parvient que dans le cadre d'une pensée mythique. La psychologie scientifique ici ne reconnaît à Freud qu'un mérite important: avoir discuté librement de la sexualité des enfants et avoir dédramatisé des passions précoces.

Pour la suite de l'exposé sur le complexe d'Œdipe:

https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/300117/le-complexe-d-oedipe-2-version-orthodoxe-et-versions-dissidentes

https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/060217/le-complexe-d-oedipe-3-faits-observes-consequences-psychosociales

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifiquewww.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve

1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH

2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

3° Cliquer “Oui” à la page suivante : Règlement

 ———————————

[1] https://www.youtube.com/watch?v=ab5W-9c94lE

[2] https://www.youtube.com/watch?v=HrFyWrWj1x0

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.