Souvenirs illusoires 4. Les faux souvenirs

Les enfants surtout, mais les adultes aussi produisent de bonne foi de faux souvenirs. Le fait a été étudié par de nombreux psychologues, à commencer par H. Bernheim (1916), Piaget (1946) et surtout É. Loftus (à partir des années 1970). Sont ici exposés des démonstrations célèbres et les caractéristiques de personnes produisant facilement de faux souvenirs.

A. Un faux souvenir de Jean Piaget

B. Les expérimentations d’Élizabeth Loftus

C. Le doigt pris dans une souricière

D. Le souvenir des images d’un avion percutant un building

E. Les « hallucinations rétroactives » de Bernheim

F. Qui a tendance à produire des faux souvenirs ?

Les déformations des souvenirs sont particulièrement importantes chez les enfants. Contrairement à l'adage, plus les enfants sont jeunes, plus des fabulations sortent de leur bouche. Jean Piaget, le plus grand nom de la psychologie de l'enfant, enseignait : “La mémoire de l'enfant de deux à trois ans est encore un mélange de récits fabulés et de reconstitutions exactes, mais chaotiques” [1]. Déjà en 1946, il attirait l'attention sur les souvenirs inventés et donnait d'exemple d'un de ses propres faux souvenirs.

A. Un faux souvenir de Jean Piaget

« Un de mes plus anciens souvenirs daterait, s'il était vrai, de ma seconde année. Je vois encore, en effet, avec une grande précision visuelle, la scène suivante à laquelle j'ai cru jusque vers 15 ans. J'étais assis dans une voiture de bébé, poussée par une nurse, aux Champs-Elysées (près du Grand-Palais), lorsqu'un individu a voulu m'enlever. La courroie de cuir serrée à la hauteur de mes hanches m'a retenu, tandis que la nurse cherchait courageusement à s'opposer à l'homme (elle en a même reçu quelques griffures et je vois encore vaguement son front égratigné). Un attroupement s'ensuivit, et un sergent de ville à petite pèlerine et à bâton blanc, s'approcha, ce qui mit l'individu en fuite. Je vois encore toute la scène et la localise même près de la station du métro. Or, lorsque j'avais environ 15 ans, mes parents reçurent de mon ancienne nurse une lettre leur annonçant sa conversion à l'Armée du Salut, son désir d'avouer ses fautes anciennes et en particulier de restituer la montre reçue en récompense de cette histoire, entièrement inventée par elle (avec égratignures truquées). J'ai donc dû entendre comme enfant le récit des faits auxquels mes parents croyaient, et l'ai projeté dans le passé sous la forme d'un souvenir visuel, qui est donc un souvenir de souvenir, mais faux ! Beaucoup de vrais souvenirs sont sans doute du même ordre » [2].

Jean Piaget (Source : Wiki) Jean Piaget (Source : Wiki)

 

B. Les expérimentations d’Elizabeth Loftus

Des psychologues ont fait la démonstration de la facilité de suggérer des faux souvenirs chez des enfants. Loftus a réalisé une expérience qui a servi de modèle à beaucoup d'autres [3]. Elle a demandé à des étudiants d'interroger des enfants de leur entourage — par exemple leur petit frère — de manière à faire retrouver à ces enfants le souvenir de s'être perdu dans un centre commercial, quelques années plus tôt. Les étudiants devaient s'être assurés, auprès des parents, que l'enfant n'avait pas connu pareille mésaventure. Lors du premier interrogatoire de l'étudiant, qui portait aussi sur de véritables événements du passé, l'enfant déclarait généralement ne pas se souvenir de s'être égaré dans un centre commercial. Toutefois, lorsque l'étudiant revenait sur cet « événement » plusieurs fois, avec insistance, les jours suivants, la plupart des enfants finissaient par se le rappeler, puis ajoutaient eux-mêmes une série de détails. Ils déclaraient par exemple : « Je suis allé voir le magasin de jouets, c'est là que je me suis perdu. J'ai pensé que je ne reverrais plus jamais ma famille. Un vieil homme, portant une chemise bleue, m'a demandé si je m'étais perdu. Je pleurais… » L'expérience de Loftus montre la facilité avec laquelle un faux souvenir peut être implanté chez un enfant, un fait largement confirmé par des recherches plus rigoureuses.

loftus-livre

 

C. Le doigt pris dans une souricière

Stephen Ceci et coll. (université Cornell) interrogent des parents sur des événements qui se sont ou non produits dans la vie de leur enfant. Ensuite ils demandent aux enfants de se rappeler des événements réels et deux événements qu'ils inventent et présentent comme réels. Les événements fictifs sont : un voyage en ballon ; le fait d'avoir eu le doigt pris dans une souricière et d'avoir dû aller à l'hôpital pour se libérer du piège. Les enfants sont invités à faire des efforts pour se rappeler et visualiser les scènes. La procédure est répétée dix fois, à raison d'une fois par semaine.

Au fil du temps, de plus en plus d'enfants disent se rappeler les événements. Ils fournissent alors des détails de leur cru. Finalement, plus de la moitié des enfants font état d'un ou des deux souvenirs imaginés. Quand les parents révèlent à leurs enfants que ces histoires ont été fabriquées par le psychologue, 27 % des enfants affirment être certains de les avoir vécues [4].

Des recherches, comme celles de Loftus et Ceci, montrent que plus les interrogatoires sur des événements inexistants sont répétés, plus les interrogés ont tendance à produire des faux souvenirs. Le processus est courant chez les enfants, mais il se produit aussi chez des adultes [5].

D. Le souvenir des images d’un avion percutant un building

Le 4 octobre 1992, un avion de ligne s'écrasait sur un grand immeuble à appartements des environs d'Amsterdam, faisant un grand nombre de morts. Un an plus tard, trois psychologues hollandais interrogeaient des compatriotes adultes sur leurs souvenirs relatifs à ce drame, qualifié de « catastrophe nationale ». Ils demandaient notamment s'ils se rappelaient les images de la télévision montrant le moment où l'avion percutait le building. En réalité, ces images n'existaient pas. Néanmoins, 55 % des sujets interrogés répondirent avoir vu, effectivement, ces images [6].

Ainsi, il suffit parfois de poser des questions sur des faits inexistants pour susciter leur visualisation mentale et leur souvenir. Chez des personnes qui souffrent d'altérations cérébrales — en particulier dans la partie frontale de l'hémisphère droit —, les fabulations sont très fréquentes. Les réactions des jeunes enfants, dans des tests cognitifs, présentent de nombreuses similitudes avec ces malades [7].

E. Les « hallucinations rétroactives » de Bernheim (1916)

Il y a un siècle environ, Hippolyte Bernheim mettait déjà en garde les enquêteurs et les juges contre ce qu'il appelait les « hallucinations rétroactives », les souvenirs illusoires de faits qui n'ont jamais existé et que l'on peut facilement faire apparaître chez des personnes suggestibles. Il écrivait : « Comme le médecin qui est exposé à créer chez son malade des symptômes qu'il n'a pas, à extérioriser sur lui ses propres conceptions, de même le juge d'instruction est exposé à imposer ses idées préconçues aux témoins, et à leur dicter, à son insu, des faux témoignages. [...] Si les témoins sont interrogés en présence l'un de l'autre et que le premier raconte l'affaire avec précision, et sans hésitation, souvent tous les autres suivent et confirment la version de leur chef de file, convaincus que c'est arrivé comme il a dit, ne se doutant pas qu'ils ont pu être suggestionnés par lui » [8].

F. Qui ont tendance à produire des faux souvenirs ?

Des recherches psychométriques sur des adultes, qui produisent facilement de faux souvenirs, ont mis en évidence les caractéristiques suivantes : des troubles de l'attention et de la mémoire, une grande imagination, la capacité de produire des images mentales très vives et accompagnées de réactions émotionnelles, une forte suggestibilité, la facilité à se laisser hypnotiser [9].

Avec ce que nous savons aujourd'hui, on ne s'étonne guère que Freud, alors qu'il croyait que l'hystérie et le trouble obsessionnel étaient causés par le refoulement d'expériences sexuelles de l'enfance, ait retrouvé de telles scènes chez n'importe quel patient, parfois au prix de « plus de cent heures de travail ».

En 1896, il affirmait avoir découvert chez tous ses patients hystériques une ou plusieurs expériences sexuelles précoces. Il distinguait alors trois groupes de « coupables » : d'autres enfants (le plus souvent un frère ou une sœur), des adultes de l'entourage (« bonne d'enfant, gouvernante, proche parent ») et des adultes étrangers à l'entourage [10]. Après 1897, lorsqu'il aura remplacé la théorie de la séduction par celle du fantasme et qu'il croira à l'universalité des sentiments « œdipiens », il retrouvera chez toutes ses patientes « hystériques » des fantasmes mettant en scène des séductions par le père, des fantasmes qu'elles auraient créés dans l'enfance et qu'elles auraient ensuite refoulés [11].

L'histoire de la psychanalyse illustre, de façon exemplaire, la facilité avec laquelle des psys peuvent générer, à partir de leur théorie, des souvenirs — d'événements ou de fantasmes — qui servent ensuite de preuve pour la vérité de la théorie.

Pour en savoir plus:

Un excellent petit livre de synthèse :  Axelrad, Brigitte (2010) Les ravages des faux souvenirs ou la mémoire manipulée. Ed. Book-e-book, 84 p. Trad. : The ravages of false memories – or manipulated memory. British False Memory Society (BFMS), 2011, 84 p.

axelrad-couv

https://www.book-e-book.com/livres/20-les-ravages-des-faux-souvenirs-ou-la-memoire-manipulee-9782915312225.html

L’ouvrage d’E. Loftus & K. Ketcham : Le syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés. Trad., éd. Exergue, 1997, 351 p.

Un site très documenté sur les faux souvenirs : https://brigitte-axelrad.fr

Historique des recherches sur les faux souvenirs : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1565

Site sur les faux souvenirs en France et dans le monde : http://www.psyfmfrance.fr/faux_souvenirs.php

Références

[1] Piaget J. (1946) La Formation du symbole chez l'enfant. Neuchâtel : Delachaux & Niestlé, 5e éd., 1970, p. 199.

[2] Ibid..

[3] Loftus E., Coan J. & Pickrell J. (1966) Manufacturing false memories using bits of reality. In Reer L., éd., Implicit Memory and Metacognition. N.J., Erlbaum, p. 195-220. — Loftus E. & Ketcham K. (1994) Le Syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés. Trad., Chambéry : Exergue, 1997, p. 136-144.

[4] Ceci S.J., Crotteau Hoffman L. & Smith E. (1994) Repeatedley thinking about a non-event : Source misattribution among preschoolers. Consciousness and Cognition, 3 : 388-407. — Ceci S.J. & Bruck M. (1995) Jeopardy in the Courtroom : A Scientific Analysis of Children's Testimony. American Psychological Association.

[5] Voir par exemple les ouvrages déjà cités de Loftus et Ketcham (1994, trad. 1997), de Schacter (1996, trad. 1999) et de Spanos (1996, trad. 1998).

[6] Crombag, H.F., Wagenaar, W. & van Koppen, P. (1996) Crashing memories and the problem of source monitoring. Applied Cognitive Psychology. — Crombag H.F. & Merckelbach H. (1996) Hervonden herinneringen en andere misverstanden. Amsterdam : Contact, p. 61s.

[7] Schacter D.L. (1999) A la Recherche de la mémoire. Trad., De Boeck, chap. 4. — Schacter, D.L (1999) éd., The Cognitive Neuropsychology of False Memories. Hove : Psychology Press.

[8] Bernheim H. (1916) De la Suggestion. Albin Michel. Rééd., Retz, 1975, p. 70.

[8] Hyman I.E. & Billings F. (1998) Individual differences and the creation of false childhood memories. Memory, 6 : 1-20.

[9] Zur Aetiologie der Hysterie. Rééd. in Gesammelte Werke, vol. I, p. 444.

[10] Voir : Souvenirs illusoires. 1.Théories de Freud sur les sévices sexuels et mensonges freudiens : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/061018/souvenirs-illusoires-1theories-de-freud-sur-les-sevices-sexuels-et-graves-mensonges

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.