Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain
Abonné·e de Mediapart

96 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 mai 2018

Le petit Hans : le phobique exemplaire selon Freud et les freudiens [1]

Le traitement de Hans est la première et la seule analyse d’un enfant par Freud. Freud donne plusieurs explications de la phobie, la plus importante étant le complexe d’Œdipe. Au regard de la psychologie scientifique actuelle, Freud a ignoré un facteur crucial de la phobie et n’a pas compris le processus de sa disparition. Le cas est exemplaire du conditionnement massif subi par l’analysé.

Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  1. Une preuve vivante de la théorie
  2. La « névrose phobique»
  3. L’explication par la masturbation
  4. L’explication par le complexe d’Œdipe
  5. L’explication par la peur de la défécation
  6. L’explication par la peur que la mère accouche
  7. La farandole des interprétations ad libitum
  8. La négligence d’un facteur crucial
  9. Une hypothèse plausible sur la disparition de la phobie
  10. L’analyse freudienne : une version soft de l’inquisition
  11. De quoi l’analyse de Hans est-elle exemplaire ?

Le « petit Hans », le premier traitement analytique d'un enfant, est de tous les cas publiés par Freud, celui qu’il a le plus souvent utilisé dans l'ensemble de son œuvre et qu’il a le plus longuement présenté (134 pages dans les Gesammelte Werke). Pour les psychanalystes, il a l'honneur d'être le cas le plus célèbre d'une analyse d'enfant. Mélanie Klein, « la » spécialiste de la psychanalyse des enfants, écrit : « Cette analyse posait la première pierre d'un édifice, celui de la future analyse des enfants, [...] elle prouvait l'existence et l'évolution du complexe d'Œdipe chez les enfants, [...] elle est le fondement de toutes les autres analyses » [2]. Aujourd'hui encore, aucun analyste freudien ne remet en question la valeur de ce « fondement ». Au cours des discussions dans les séminaires de psychanalyse, les citations de ce cas apparaissent comme des arguments décisifs.

1. Une preuve vivante de la théorie

Freud incitait ses élèves à collecter des observations qui viennent confirmer la théorie de la sexualité infantile qu’il avait élaborée à partir de lectures et de traitements d’adultes. Un de ses premiers disciples, Max Graf, a largement comblé ses espoirs en la matière. Graf, docteur en droit et musicologue, avait connu Freud par l'intermédiaire de son épouse, Olga Hönig, traitée par lui avant leur mariage pour des obsessions [3]. Graf s'était lié d'amitié avec Freud en 1900 et participait dès 1903 chez Freud aux Réunions du Mercredi, avec Adler, Stekel et Reitler. Il devint ainsi un des membres fondateurs de la Société psychanalytique de Vienne (1908). Quand éclata le conflit entre Freud et Adler, il essaya vainement de réconcilier les deux hommes. Lorsque Freud lui demanda de choisir son camp, il quitta le groupe de Freud. Il écrira : « en tant que chef d’une église, Freud bannit Adler ; il l’expulsa de l’Église officielle. En l’espace de quelques années, j’ai vécu tout le développement d’une histoire cléricale » [4]. Son fils Hans — de son vrai nom Herbert — n'a pas encore trois ans, qu'il note, pour les envoyer à Freud, chacun de ses propos en rapport avec la sexualité. Freud publie deux articles, en 1907 et en 1908, à partir des observations effectuées sur le bambin. L'auteur des Trois essais sur la Théorie de la Sexualité (1905) a tout lieu d'être enchanté car toutes les notes du père Graf confirment son ouvrage. Ainsi, dès qu'il s'est mis à parler, Hans a été la preuve vivante de la conception freudienne de la sexualité infantile...

2. La « névrose phobique»

Dans l'article de 1907, « Sur les éclaircissement sexuels apportés aux enfants », Freud insiste sur l'éducation exemplaire, caractérisée par la liberté sexuelle, dont jouit le fils de Max Graf : « Le petit Hans n'a pas été intimidé, il n'est pas tourmenté par le sentiment de culpabilité et renseigne donc candidement sur ses processus de pensée [5].

Selon la théorie analytique, on devrait s'attendre à voir ce garçon préservé de troubles « névrotiques ». Or l’année suivante, en 1908, Hans âgé de 4 ans 9 mois manifeste brusquement une peur intense des chevaux. Le père sollicite un rendez-vous chez Freud et lui écrit : « Il s’est développé chez Hans ces derniers jours un trouble nerveux qui nous inquiète beaucoup. […] C’est une surexcitation sexuelle due à la tendresse de la mère qui a sans doute fourni la base du trouble, mais l’excitateur de ce trouble, je ne saurais l’indiquer. La peur que dans la rue un cheval ne le morde semble être d’une manière ou d’une autre en corrélation avec le fait qu’il est effrayé par un grand pénis — le grand pénis du cheval » (p. 258) [6]. Ainsi, le père adepte de la théorie de Freud, l’applique illico. Le diagnostic du « Professeur » [7] retentit : « hystérie d'angoisse », « névrose phobique ». Pour lui l'objet phobique (le cheval) est tout à fait secondaire, ce sont « les impulsions libidinales refoulées » qui sont la véritable cause de la « névrose ». Freud écrit dans son compte rendu : « Je m'entendis avec le père pour qu'il dise à l'enfant que toute cette histoire de chevaux était une bêtise et rien de plus. La vérité, devait
dire le père, était que Hans aimait énormément sa mère et voulait être pris par elle dans son lit » (p. 263). Ainsi donc, dès le début du
traitement
, une interprétation œdipienne est suggérée à l’enfant comme étant l’explication « médicale » de sa peur.

3. L’explication par la masturbation

Après ces premières explications fournies à Hans, la peur des chevaux... s'intensifie, à telle enseigne que Hans n'ose presque plus sortir de la maison (p. 264). Un mois plus tard, alors que le père répète à Hans les formules de Freud, l'enfant raconte une scène dont il a été témoin. Le père d'une fillette, qui était près d'un cheval, l'a mise en garde de ne pas trop s'approcher et lui a dit : « Ne donne pas tes doigts au cheval blanc, sinon il te mordra » (p. 265). Le père de Hans enchaîne immédiatement : « II me semble, tu sais, que ce n'est pas à un cheval que tu penses, mais bien à un fait-pipi, auquel on ne peut pas toucher avec la main ». Hans réplique avec bon sens : « Mais un fait-pipi ne mord tout de même pas ». Le père insiste : « Peut-être le fait-il cependant». L'enfant tient bon. « Hans, écrit le père, s'applique avec vivacité à démontrer qu'il s'agissait bien d'un cheval blanc ». Le père
n'en continue pas moins à croire en la justesse de l’interprétation freudienne.

Le précédent épisode illustre joliment la façon dont raisonne le freudien. Si Hans avait accepté l'interprétation, Graf et Freud auraient immédiatement conclu à son exactitude, Le fait que l'enfant la refuse ne les fait nullement changer d'avis : ce n'est là qu'une « résistance ». « Pile je gagne, face tu perds » : l’expert de l’Inconscient a toujours raison...

D'autre part, nous voyons ici à quel point l'analyste cherche à convaincre et fait pression. Aussi l'effet de la suggestion ne se pas attendre : le lendemain l'enfant dit « spontanément » qu'il a peur des chevaux parce qu'il continue à se toucher le « fait-pipi ». Freud conclut qu'on tient désormais la preuve que la masturbation joue un rôle essentiel dans la phobie (p.266).

4. L’explication par le complexe d’Œdipe

La peur ne diminuant pas, au contraire, le père décide d'amener Hans à la consultation de Freud. Le « Professeur » explique alors à l'enfant qu'il a peur des chevaux parce qu'il a peur de son père et qu'il a peur de son père parce qu'il aime tellement sa mère (p. 277). Le père insiste sur la justesse de cette révélation. Hans ne se laisse pas d'emblée convaincre par l'explication œdipienne, comme en témoigne le dialogue suivant, survenu trois jours après la consultation, un matin, au moment où le garçon veut rejoindre son père dans le lit :

« Le père : Pourquoi es-tu donc venu aujourd'hui ? —  Hans : Une fois que je n'aurai plus peur, je ne viendrai plus. —  Le père : Tu viens donc me trouver parce que tu as peur ? —  Hans : Quand je ne suis pas avec toi, j'ai peur ; quand je ne suis pas avec toi dans le lit, alors j'ai peur. Une fois que je n'aurai plus peur, je ne viendrai plus. —  Le père : Tu m'aimes donc bien et tu es terriblement inquiet quand tu es de bon matin dans ton lit, c'est pourquoi tu viens me trouver ? —  Hans : Oui. Pourquoi m'as-tu dit que j'aime bien maman et que c'est à cause de ça que j'ai peur, alors que je t’aime bien, toi? » (p. 278s).

Remarquons que Hans ne manifeste, ni ici ni ailleurs, de l'hostilité envers son père, bien au contraire. C'est vis-à-vis de sa mère que le bambin est agressif, cette mère qui l'a menacé, un jour qu'il se masturbait, de faire venir le Dr A. pour lui couper le pénis (p. 245). Du fait que tout ceci contredit la théorie du complexe d'Œdipe, Freud a rapidement interprété dans le sens qui lui convient : quand Hans déclare qu'il aimerait battre sa mère, Freud y voit l'expression d'impulsions sadiques (sadistische Antriebe) et « donc » d'un désir du coït (p. 316, 370) ; quand Hans déclare à son père son affection et sa peur de le voir partir, Freud n'y voit qu'une « formation réactionnelle » (Reaktionsbildung) destinée à masquer le désir de mort (p. 280). Il peut « donc » conclure (p. 345) que Hans est vraiment un petit Œdipe qui voudrait se débarrasser de son père afin de coucher avec sa mère. Le complexe d’Œdipe est un concept-chewing-gum : on peut l’appliquer partout, l’étirer en tous sens. C’est « irréfutable » [8].

5. L’explication par la peur de la défécation

La révélation à Hans de ses soi-disant désirs œdipiens n’ayant guère d’effet, Freud et le père avancent d'autres interprétations. Du nouveau matériel amène Freud à dire que le cheval pourrait représenter Hans lui-même (p. 289). Ensuite le père pense que le cheval qui tombe représente la sortie des excréments. Voici l'aveu qui le conduit, sous la direction du père, à cette étonnante découverte : « Comme Hans s'effrayait une fois de plus en voyant un chariot sortir de la porte de la cour d'en face, je demandai : “Cette porte ne ressemble-t-elle pas à un derrière ?” — Hans : “Et les chevaux sont des
loumfs” (mot par lequel il désigne les fèces) » (p. 302). Freud ratifie cette puissante déduction : la peur du cheval est la peur de la défécation.

6. L’explication par la peur que la mère accouche

Un autre jour, Hans dit qu'il aimerait battre les chevaux. Le père lui demande qui il aimerait fouetter : sa mère, sa sœur ou son père ? À
ce questionnaire à choix multiple, Hans répond : maman (p. 316). Dès lors le
père croit que le cheval est un symbole de la mère. De longues conversations se poursuivent au cours desquelles le père essaie de convaincre l'enfant de son interprétation. Enfin deux semaines plus tard, soit quatre mois après le début du traitement, la lumière jaillit : Hans ne dit-il pas qu'il a peur que les chevaux ne tombent, « niederkommen » ? Or le mot allemand signifie à la fois tomber et mettre bas, accoucher. Un pont verbal, ein Passwort, un jeu de Signifiant... et le complexe est dévoilé. Freud en conclut que Hans craint que sa mère n'accouche d'un nouvel enfant (p. 331).

7. La farandole des interprétations ad libitum

Faut-il arrêter ici ces divagations ? Elles continuent chez les glossateurs. À titre d’exemple : la psychanalyste française Barbro Sylwan se fonde sur le fait que Freud a psychanalysé la mère du petit Hans au temps où elle était jeune fille pour affirmer que ce n'est pas un hasard si l'enfant a peur d'un cheval dont la bouche est cachée par une muselière. En effet, argumente-t-elle, Pferd (cheval) se rapporte à Freud et Mund (bouche) à Sig-mund (le prénom de Freud). Grâce à ces calembours quintessenciés et quelques autres, non moins alambiqués, elle conclut que la phobie de Hans symbolise la relation de la mère à Freud, son analyste [9].

8. La négligence d’un facteur crucial

Durant l’analyse de Hans, le bambin a précisé que sa principale crainte est qu'un cheval attelé à une lourde voiture ne tombe en sortant de l'entrepôt situé en face de la maison. Il explique qu'il a déjà vu un cheval tomber et que c'est depuis ce jour-là qu'il a peur : « Quand le cheval de l'omnibus est tombé à la renverse, je me suis tellement effrayé, vraiment ! C'est quand je suis parti que j’ai attrapé la bêtise » (p. 284). Graf ajoute : « Tout cela est confirmé par ma femme, ainsi que le fait qu’immédiatement après l’angoisse a fait irruption » (p. 285).

Graf et Freud ne voient dans cet incident qu'un événement secondaire. Les alchimistes de l'âme affirment que le cheval qui tombe a dû symboliser le père et ainsi concrétiser le désir de mort œdipien. L'argument décisoire est obtenu au terme d'une conversation. Le père demande à Hans d'abord à quoi il a songé en voyant le cheval tomber. L'enfant répond : « Ce sera maintenant toujours comme ça. Tous les chevaux d'omnibus vont tomber » (p. 284). Le père poursuit le bambin de ses questions et finit par lui dire : « Quand le cheval est tombé, as-tu pensé à ton papa ? » Lorsque Hans répond : « Peut-être. Oui. C'est possible » (p. 286), l'interrogatoire est suspendu : le père tient enfin ce qu'il voulait entendre. La dernière question du père est un exemple typique de question tendancieuse, une « leading question » comme disent les Anglais. Hans est piégé et ne se défend que faiblement (« Peut-être. Oui. C'est possible »).

En fait, on sait depuis les observations de John Watson que chez les jeunes enfants un bruit violent et une brusque perte d'équilibre sont deux stimuli qui déclenchent une réaction innée de peur. Conformément à la théorie de l’apprentissage, on constate ici un gradient d'anxiété : Hans dit redouter le plus les chevaux d'omnibus et moins les chevaux de voitures de déménagement. Il ne craint pas les chevaux qui tirent de petites voitures (p. 284s). Les stimuli font moins peur à mesure qu'ils ressemblent moins au stimulus qui est au départ de la phobie.

Pour Freud, les événements externes ne sont que des « facteurs occasionnels », non essentiels. Aussi, lorsqu'en 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse, il expose en une dizaine de pages son célèbre cas, il ne signale même pas la chute du cheval de l’omnibus et explique la phobie par les complexes d'Œdipe et de castration. Il ajoute alors une seconde explication — qui amusera les généticiens : la peur des chevaux s’explique aussi par une réactivation des traces innées de la mentalité totémique !

9. Une hypothèse plausible sur la disparition de la phobie

Pour qualifier une peur excessive, Freud utilisait les termes « névrose phobique » et « hystérie d’angoisse ». Le second terme se justifiait, pour lui, par « la concordance parfaite dans le mécanisme psychique entre les phobies et l’hystérie ». Dans les deux cas, la libido est refoulée (p. 349). Dans l’hystérie de conversion, la libido se convertit en symptômes somatiques ; dans l’hystérie d’angoisse, la libido est « libérée sous forme d’angoisse » et l’angoisse se fixe sur un objet extérieur.

Les psychologues et psychiatres d'orientation scientifique évitent aujourd'hui d'utiliser le mot « névrose », car le suffixe « ose » suggère l'existence d'une maladie comparable à la tuberculose ou d'une entité mentale « expliquant » les troubles observables (on serait angoissé parce qu'on souffre d'une « névrose d'angoisse »). Les psychanalystes continuent d’utiliser le terme « névrose phobique ». Les psys scientifiques utilisent un terme simplement descriptif : « trouble phobique », « phobie » ou « peur excessive ».

Les peurs les plus communes des enfants de 2 à 4 ans sont … les peurs d'animaux. Avant 2 ans, moins de 10 % des enfants en présentent, mais à 4 ans près de 20 % les éprouvent. Ces peurs diminuent progressivement à partir de 5 ans [10]. Au terme d'une revue d'études, Isaac Marks conclut : « Les phobies infantiles apparaissent et disparaissent souvent sans raisons apparentes ; comme la plupart des émotions infantiles, elles fluctuent et peuvent être plus intenses que celles des adultes » [11].

Les très nombreuses recherches scientifiques sur les traitements de phobies montrent que le facteur essentiel est la confrontation avec le stimulus phobogène alors qu’il n’y a pas de menace externe réelle. Idéalement cette confrontation doit se faire après l’apprentissage d’une meilleure régulation émotionnelle grâce à la capacité à se donner des instructions de façon à réduire rapidement le tonus musculaire et le rythme de la respiration. La confrontation doit se faire progressivement, au cours de séances relativement longues et répétées, sous peine de renforcer la peur [12].

On comprend dès lors que la phobie de Hans ait disparu, indépendamment des interprétations farfelues de Graf et son superviseur. Hans habite en face d'un entrepôt où circulent sans arrêt des chevaux. Il est confronté journellement au stimulus phobogène cela sans que se produisent des événements réellement néfastes. Le conditionnement malencontreux a finit par s’éteindre, comme on le constate dans les thérapies comportementales, où le processus est nettement plus rapide grâce à un agencement méthodique des séances de «désensibilisation».

10. L’analyse freudienne : une version soft de l’inquisition

Le traitement de Hans a été réalisé par le père. Freud, dans un moment de lucidité remarquable, observe : « Le père pose trop de questions et mène ses recherches en fonction de ses propres desseins au lieu de laisser le petit s’exprimer » (p. 299). Ailleurs (p. 286) il parle de « l’inquisition du père » (en allemand, Inquisition des Vaters), que les traducteurs ont rendu discrètement en français par « l’investigation du père » et en anglais par « the examination » [13]…

Une dizaine d’années plus tôt, Freud écrivait à Fliess qu’il était étonné d’entendre ses patientes lui parler sans cesse d’inceste et autres sévices sexuels : « Pourquoi les aveux sous la torture ressemblent-ils tant à ce que me communiquent mes patients dans le traitement psychique ? » [14] Quelques années plus tard, Fliess lui donnera la réponse dans une lettre qui allait précipiter leur rupture : « Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées » [15].

Freud ne retiendra pas la critique de Fliess, qui sera celle qui lui sera le plus souvent adressée par des collègues non adeptes. Dans le cas du Petit Hans, il écrit : « Pendant l'analyse il doit lui être dit beaucoup de choses qu’il n’est pas en mesure lui-même de dire, que des pensées doivent être inspirées dont rien encore n’est apparu chez lui, et que son attention doit être orientée dans des directions d’où le père attend qu’il viendra. Cela affaiblit la force probante de l’analyse ; mais dans toute analyse on procède ainsi. […] Chaque fois, le médecin donne au patient, dans la psychanalyse, les représentations d’attente conscientes à l’aide desquelles il doit être à même de reconnaître et de saisir l’inconscient, dans une mesure une fois plus riche, une autre fois plus modeste. Il y a justement des cas qui ont plus besoin d’aide et d’autres moins. Sans une telle aide personne ne se tire d’affaire » (339).

Dans le cas de Hans, Freud a de quoi jubiler : « Le tableau de la vie sexuelle enfantine, tel qu’il ressort de l’observation du petit Hans, concorde bien avec la description que j’ai esquissée dans ma théorie sexuelle d’après des investigation psychanalytiques menées sur des adultes » (336).

11. De quoi l’analyse de Hans est-elle exemplaire ?

Le petit Hans est-il le cas exemplaire de la guérison d’une phobie ? Nullement. C’est le cas exemplaire du conditionnement freudien dans une analyse d’enfant. En 1923, Adolf Wohlgemuth, brillant psychologue expérimentaliste, écrivait avec raison dans A critical examination of psychoanalysis : « Les psychologues expérimentaux ont été formés à avancer prudemment ; ils savent que dans leur science les embûches sont bien plus nombreuses que dans n’importe quelle autre science naturelle ; chaque expérience doit être examinée avec soin et ses conditions surveillées de près. L'ennemi principal et le plus insidieux est la “suggestion” et l'éliminer n'est jamais facile. [...] La “suggestion” est au psychologue ce que les bactéries sont au chirurgien. Le psychologue s'efforce, si l'on peut dire, d'effectuer un traitement dans des conditions aseptiques, tandis que le psychanalyste se complaît dans une infection délibérée. Lorsque, après avoir pataugé dans la psychanalyse du petit Hans, où empeste et grouille la suggestion, on lit les remarques que Freud consacre à ce cas et aux critiques qui lui ont été adressées, on en a le souffle carrément coupé » [16].

Kleine Hans et le célèbre cheval Kluge Hans — qui paraissait capable de calculer — ont répondu aux questions d’investigateurs inconscients de « l’effet de l’expérimentateur », à savoir la contamination des résultats de l’observation par les attentes de l’expérimentateur ou du clinicien. Freud, Graf et le maître du cheval croyaient que tout se passait dans la tête de l’interrogé, alors que c’était eux qui, sans le savoir, conditionnaient les réponses [17].

Références

[1] Version légèrement modifiée des pages 141 à 146 et 150 à 155 de mon livre Le illusions de la psychanalyse, Éd. Mardaga, 1981, 416 p.

[2] Klein, M. (1948) Essais de psychanalyse (1921-1945). Trad., Payot, 1976, p.178s. Je souligne.

[3] Le traitement d’Olga fut insatisfaisant. Son fils, devenu adulte, interrogé par Kurt Eissler pour les Archives Freud dira : « Ma mère se plaint aujourd’hui encore que Freud n’a pas été une bonne chose dans sa vie. Je suis tout à fait sûr que l’analyse a pu faire des dégâts. Cela n’a pas aidé ma mère du tout ». À la lettre d’Eissler demandant à Olga de l’interviewer, elle répondit par un refus, ajoutant : « Freud a fait des ravages chez nous ». Pour plus de détails sur Olga et la famille Graf : Borch-Jacobsen, M. (2011) Les patients de Freud. Destins. Ed. Sciences Humaines, p. 74-78.

[4] Cité par Paul Roazen (1976) La saga freudienne. Trad., PUF, 1986, p. 123.

[5] Œuvres complètes, PUF, VIII p. 153.

[6] À partir d’ici, la pagination des citations du cas est celle de l’éd. allemande (Analyse der Phobie eines fünfjährigen Knaben (1909) Gesammelte Werke, Fischer, VII 243-377.

[7] Freud se faisait toujours appeler « Professeur » et son papier à lettres mentionnait « Prof. Dr. Freud ». En fait il était maître de conférences libres, ce qu’il précise dans un lettre du 9-6-1924 à Pfister : « A la vérité, je n'ai jamais été professeur de neurologie en titre, mais seulement maître de conférences, j'ai obtenu le titre
de maître de conférences extraordinaire en 1902, celui de maître de conférences titulaire en 1920 ; je n'ai jamais abandonné mes activités professorales, mais j'ai sagement continué à enseigner pendant trente-deux ans et n'ai mis fin à mes conférences libres qu'en 1918. » (Freud, S. & Pfister, O., Correspondance. Trad., Gallimard, p. 144).

[8] Sur l’irréfutabilité de la théorie de la théorie de complexe d’Œdipe : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/240117/le-complexe-d-oedipe-1-version-populaire-et-version-freudienne

[9] “Le ferd-ikt”. Etudes freudiennes, 1978, 13-14 : 127-174.

[10] Gray, J. (1987) The psychology of fear and stress. 2nd ed., New York : Cambridge University Press, p. 11.

[11] Phobias and Obsessions. In Maser J. D. & Seligman M. E. (1977) eds, Psychopathology : Experimental Models. Freeman, p. 182.

[12] Pour un exposé synthétique sur la psychologie scientifique des phobies : J. Van Rillaer (2015) Les phobies : genèse, renforcement, traitement. Science et pseudo-sciences, 2015, 314 : 58-63. En ligne : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2542

[13] Cinq psychanalyses. Trad. de M. Bonaparte et R. Lœwenstein. PUF, 4e éd., 1970, p. 127. Standard Edition. Trad. de J. Strachey, vol. X, p. 51.

[14] Lettre du 17-1-1897. Lettres à Wilhelm Fliess. Trad., PUF, 2006, p. 286.

[15] La phrase est reproduite par Freud dans sa lettre du 7-8-1901 à Fliess. Il ajoute : « Si je suis celui-là, il ne te reste plus qu'à jeter dans la corbeille à
papier, sans la lire, ma Vie quotidienne ».

[16] The Macmillan Company, p.245. Cité par Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, Sonu (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, p. 205.

[17 ]Sur « l’effet de l’expérimentateur en psychologie » : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/220418/l-effet-de-l-experimentateur-en-psychologie

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

et cliquer “Oui” à : "Règlement"

Ou bien 1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH

2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

3° A la page suivante, cliquer “Oui” à : "Règlement"

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le jugement consacre la liberté d’informer
Dans un jugement du 6 juillet 2022, le tribunal de Nanterre a condamné l’État pour sa tentative de perquisition des locaux de Mediapart du 4 février 2019, la jugeant « ni nécessaire dans une société démocratique ni proportionnée à l’objectif poursuivi ». Le jugement, très sévère pour le parquet de Paris, consacre aussi la protection des sources.
par Edwy Plenel
Journal — Exécutif
À l’Assemblée, Élisabeth Borne invente le « compromis » sans concession
La première ministre a prononcé, mercredi 6 juillet, sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale. Face aux députés, elle a tenté de tracer les contours d’un quinquennat du « compromis », sans rien céder sur le fond du programme d’Emmanuel Macron.
par Romaric Godin et Ilyes Ramdani
Journal
Face à la première ministre, LFI et le RN divergent sur la stratégie
Les deux forces d'opposition ont fait vivre une séance mouvementée à Élisabeth Borne qui prononçait, mercredi 6 juillet, son discours de politique générale. La gauche a déposé une motion de censure. La droite et l’extrême droite ont annoncé qu’elles ne la voteront pas.
par Pauline Graulle et Christophe Gueugneau
Journal — Santé
Au ministère de la santé, un urgentiste qui rêvait de politique
La nomination de François Braun au chevet d’un système de santé aux multiples défaillances est plus qu’un symbole. Ce médecin de terrain, formé dans les déserts médicaux, est aguerri aux crises sanitaires. Mais il laisse, à Metz, un service d’urgences en grandes difficultés.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Est-ce la fin du Bac Pro ?
Carole Grandjean vient d'être nommée ministre déléguée à l'enseignement professionnel. Dans un tweet daté du 17 mars, elle expliquait vouloir "une réforme du lycée professionnel sur le modèle de l'apprentissage" laissant présager d’un bouleversement de l’éducation nationale.
par Germain Filo
Billet de blog
Sous Macron, l'écologie chute en 10ème place mais l'homophobie se classe en 1ère
Au dernier remaniement, plusieurs homophobes rentrent définitivement au gouvernement. Le plus notable, Christophe Béchu, maire d'Angers, devient Ministre de la transition écologique, domaine où il n'a aucune compétence. Le rang protocolaire du Ministère de l’Ecologie, lui, passe du 5ème au 10ème rang.
par misterjbl
Billet de blog
Boone : « La pauvreté est contenue »
Quand l’économiste Laurence Boone considérait que « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres » et quand le chef de l’État fustige les « profiteurs de guerre ». Petit retour également sur les Gilets jaunes d’avant les Gilets jaunes.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Un ministère au double intitulé et à la double tutelle pour un double jeu ?
Carole Grandjean vient d'être nommée ministre déléguée en charge de l'Enseignement et de la formation professionnels auprès du ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse mais aussi du ministre du Travail. Cet intitulé et cette double tutelle n'ont pas de précédent. Serait-ce propice à un double jeu ?
par claude lelièvre