Lecture de « La tapeuse de Lacan »

Maria Pierrakos a sténotypé durant 12 ans les séminaires de Lacan et autres discours du Maître écoutés par la crème de l’élite de l’intelligentsia. Elle a livré des souvenirs dans "La tapeuse de Lacan. Souvenirs d’une sténotypiste fâchée, Réflexions d’une psychanalyste navrée" (L’Harmattan, 2003, 80 p.). Nous en donnons des extraits significatifs et évoquons l’aspect « secte » de la psychanalyse.

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Vingt-deux ans après la mort de Lacan, Maria Pierrakos a publié un petit livre où elle raconte son expérience de sténotypiste de Lacan. Durant douze ans, elle a sténotypé les séminaires du Freud français et ses communications à des colloques et des congrès. C’était l’époque des Dix glorieuses de Lacan, l’époque où le Tout-Paris se pressait pour écouter ses oracles. Après la mort de Lacan, M. Pierrakos a changé de métier : elle est devenue psychanalyste, membre d’une École freudienne, le Collège International de Psychanalyse et d’Anthropologie (CIPA).

Le discours du Maître

« Le séminaire ! Atmosphère maintes fois décrite : bousculade, brouhaha, fumée, bavardages. Puis le Maître arrive, monte sur l'estrade et commence à parler ; un silence mystique s'étend ; on n'entend plus que le grincement nerveux des stylos et les déclics affolés des magnétophones : est-il possible de perdre ne serait-ce qu'une seule parole ? » (p. 17).

« L'être monstrueux que représentait l'entité Lacan/auditoire, couple pervers communiant dans un langage secret et des rites sectaires, avec d'un côté le
dévoilement des mystères, de l'autre la soumission et l'adoration, là se révélait l'imposture. Le murmure orgasmique saluant les traits d'esprit du grand homme, les mouvements balayant la foule au moment d'une trouvaille, l'abandon de ce grand corps aux ondes éveillées par la voix du Maître, il y avait là quelque chose de presque obscène pour qui, comme moi, ne participait pas à la communion, qui était en position de voyeur » (p. 25) [1].

Pour d’autres témoignages sur le Séminaire de Lacan : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/260818/seminaires-lacaniens

Le mimétisme

L’auditoire était pour une large part « une  assemblée de clones, de petits Lacans, de Lacans au petit pied comme dit si joliment la langue française, imitant ses soupirs, sa manière de s'habiller, essayant de parler comme lui, de se comporter comme lui, pensant que le reste viendrait avec... » (p. 25) « Certains disciples allaient jusqu’à adopter un grattement de gorge particulier du Maître » (p. 63) [1].

Lacan meneur de foule

Dans le monde analytique, Mme Pierrakos ne connaît pas meilleur exemple que Lacan pour illustrer ces mots de Freud sur le narcissisme du chef : « Les individus de masse ont besoin du mirage selon lequel ils sont aimés de manière égale et équitable par le meneur, mais le meneur, lui, n’a besoin d’aimer personne d’autre, il a le droit d’être de la nature des maîtres, absolument narcissique, mais sûr de lui et ne dépendant que de lui » (Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, Œuvres complètes, PUF, XVI, p. 63).

La muflerie du Maître

« La sténotypiste doit être un instrument fidèle et silencieux, elle doit se faire la plus transparente possible ; son existence ne doit se manifester que par la qualité de ses comptes rendus. Cependant cette existence n'est pas totalement niée : du ministre affable au syndicaliste bougon — ou l'inverse — nous avons rencontré, mes collègues et moi, tous les degrés de la politesse ordinaire. Mais la médaille d'or en muflerie, je la décerne solennellement à Jacques Lacan qui, en douze ans, ne m'a pas adressé une fois la parole (tout se passait par l'intermédiaire de la très courtoise trésorière de l'Ecole
Freudienne) et à qui j'ai eu affaire directement à deux reprises : la première fois quand j'ai dû aller en tremblant dans les coulisses du séminaire (aucun de ses proches n'osait) lui annoncer que je devais impérativement partir cinq minutes plus tôt ; il devait donc s'arrêter un peu avant l'heure habituelle ; il répondit par un grognement et annonça ensuite à la salle : “La tapeuse m’a dit…” ; la deuxième fois, mon mari était venu me chercher ; Lacan lui dit : “mais je vous connais, mon vieux !” ; mon mari répondant modestement “je suis le mari de madame », il lui tourna le dos » (p. 30s).

Le pouvoir de l’analyste

« Selon la technique analytique, toutes écoles confondues, l’analyste est dans un fauteuil, en position de pouvoir, l’analysant sur le divan, en position de demande ; celui-ci attend tout de l’analyste, qui doit se prêter aux fantasmes que l’analysant projette sur lui. On comprend donc que l’exercice de la psychanalyse puisse être la porte ouverte à toutes les perversions, et cela quelles que soient l’école et la théorie du thérapeute. En principe, la longue analyse personnelle de l’analyste lui aura fait prendre conscience de sa pulsion d’emprise, de son sadisme, de son narcissisme, de sa jouissance mégalomaniaque » (p. 45). « La profession d'analyste est une position de pouvoir, c'est une évidence dont les analystes en général ne
mesurent pas toute la portée » (p. 67).

Lacan a usé et abusé de ce pouvoir : https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1553

La diversité des pratiques lacaniennes

L'École Freudienne, après sa dissolution par Lacan quelque temps avant sa mort, a explosé, on le sait, en divers groupes et groupuscules de pugnacité théorique et pratique très diverses. C'est pourquoi il serait simpliste de caricaturer. Il y a des psychanalystes qui se réfèrent de Lacan et qui travaillent souplement, avec un respect absolu pour le patient, qui ne sont ni sadiques ni maltraitants et qui mènent avec conscience leurs cures. Il existe bien sûr aussi des analystes d’autres écoles chez qui le goût du pouvoir et du mandarinat ne sont pas absents, tant s’en faut, ou chez qui l’utilisation plaquée d’une théorie sclérosée débouche sur des analyses interminables ou navrantes, puisque c’est la place de l’être-analyste qui, dans tous les cas, est susceptible de dérive » (p. 72).

La conquête du marché psy par l’Ecole de la Cause Freudienne (J.-A. Miller)

« La situation décrite par des collègues travaillant aux quatre coins de la France est la suivante : il s'agirait d'une organisation quasi-militaire, un maillage des régions avec envoi d’“analystes” (parfois des personnes n'ayant eu qu'un embryon d’analyse et de formation — puisque l'analyste ne s'autorise que de lui-même) dans des lieux vierges où porter la bonne parole ; cela accompagné d'une guerre sans merci envers les ennemis (les autres écoles), les traîtres (ceux qui de temps en temps vont voir ailleurs) et les tièdes (ceux pour qui l'essentiel est de s'occuper des patients).
On imagine la nocivité de ce système et ses conséquences. La personne parachutée sans formation suffisante et aux prises avec des cas parfois très graves de psychose ou de dépression, si elle n'est ni perverse, ni paranoïaque, s'écroulera avant le patient.

De nombreux patients analysés dans ces conditions finissent par être “recueillis” (souvent dans un état lamentable) sur les divans d'analystes d'autres écoles, s'ils ne prennent pas définitivement la fuite devant toute idée d'analyse ou de psychothérapie » (p. 74s).

L'aspect "secte" des Écoles de psychanalyse

L’aspect « secte » n’est pas propre à l’École lacanienne, bien qu’il y soit particulièrement prononcé. Il est apparu dès le début du freudisme. C’est cet aspect qui a décidé le célèbre psychiatre Eugène Bleuler à quitter l’Association de psychanalyse en 1912. Il écrivit à Freud le 1er janvier : « la malicieuse affirmation de Hoche que la psychanalyse est une secte est devenue une évidence » [2].

Nous citons ici le célèbre historien des sciences Frank Sulloway, auteur d’un ouvrage monumental sur l’histoire du freudisme et les sources des concepts freudiens : Freud biologiste de l’esprit [3] :

« Peu de théories scientifiques ont eu une postérité qui puisse se comparer à celle du mouvement psychanalytique, avec ses cérémonies culturelles, son militantisme et l'atmosphère religieuse qui l'imprègne. Non seulement les adversaires, mais les partisans eux-mêmes ont été frappés par l'analogie avec une secte religieuse. Hanns Sachs, qui, comme Roazen le remarque (1975 : 323), considérait la psychanalyse comme une “religion révélée”, a raconté dans son autobiographie comment, à la lecture de L’Interprétation des rêves, il avait “trouvé la chose qui valait qu'il lui consacrât sa vie ; bien des années après, ajoute-t-il, j'ai découvert que c'était ma vie” (1944 : 3-4). Du petit groupe des premiers disciples qui suivaient les conférences du samedi soir à l'université de Vienne, Fritz Wittels a raconté qu'ils faisaient à Freud un cortège “triomphal” lorsqu'il quittait la salle de conférences, cherchant délibérément à “se faire remarquer autant qu'il était possible”. Ils connaissaient par cœur les œuvres de Freud — même les notes — et “étaient aussi fiers... [d'eux-mêmes] que les élèves d'Aristote à l'époque où les œuvres du philosophe n'étaient pas encore largement divulguées” (1924 b: 130-31).

De même, Wilhelm Stekel nous raconte comment il devint “l'apôtre de Freud, qui était [son] Christ” et comment les réunions de la Société de psychologie du mercredi, chez Freud, furent, pour lui comme pour d'autres, “une révélation” (1950 : 106, 116). Auprès de ses disciples, les paroles de Freud se chargeaient d’“une importance inouïe”, raconte Theodor Reik, et même les remarques anodines de Freud “résonnaient encore à nos oreilles des années après” (1940 : 27).

Un autre membre ancien de cette société, le critique musical Max Graf (père du célèbre “petit Hans”) décrivait ainsi ces soirées hebdomadaires : “Il régnait dans la pièce l'atmosphère qui baigne la naissance d'une religion. Freud lui-même était le nouveau prophète qui faisait paraître superficielles les méthodes d'investigation psychologique qu'on employait jusque-là : les élèves de Freud — tous inspirés et convaincus — étaient ses apôtres” (1942 : 471). Progressivement, ajoute Graf, la religion devint une Église et l'hérésie fut traitée par l'excommunication : “Freud — en tant que chef de l'Église — bannit Adler ; il le rejeta à l'extérieur de l'Église officielle. En l'espace de quelques années, je vis se dérouler toute l'histoire d'une Église... ” (ibid. 473).

Pour ceux des disciples qui demeuraient fidèles aux doctrines de Freud, les avantages de l'Église pouvaient être importants. “Freud jouait, pour les membres de son Église, le rôle d'analyste personnel, de substitut du père et d'idéal du moi” (Weisz 1975 : 356). Ses disciples, en retour, le servaient, en intériorisant le sentiment héroïque qu'il avait de sa mission, en adoptant ses valeurs et ses tics personnels et en diffusant son évangile.

Les aspects de secte qui caractérisaient le mouvement psychanalytique étaient nombreux et variés. “Parmi les plus marquants”, écrit un sociologue qui a travaillé sur ce sujet, “on notera l'élitisme du groupe et son sentiment d'être à part, associés à une méfiance et à une hostilité extrêmes à l'égard du monde extérieur ; une vision eschatologique de la réalité, qui faisait de l'adhésion au mouvement une expérience comparable à la conversion religieuse ; et, chose plus importante, un respect exagéré pour le fondateur, qui excédait les limites normales de la tutelle scientifique... ” (Weisz 1975 : 354) ».

Références

[1] Après la venue de Lacan à l’université de Louvain en 1972, plusieurs analystes de l’École belge de psychanalyse — dont j’étais alors membre — se sont mis à fumer ses cigares tordus Culebras et, bien sûr, parlaient en lacanien.

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[2] Cf. Falzeder, Ernst (2003) Sigmund Freud et Eugen Bleuler : L’histoire d’une relation ambivalente. Psychothérapies, 23 : 31-47.

[3] Sulloway est diplômé de Harvard. Il a enseigné au Massachusetts Institute of Technology, ensuite prof à l’université Berkeley. Son livre sur Freud : Freud, biologist of the mind : Beyond the psychoanalytic legend. Basic Books, 1979. New ed., Harvard University Press, 1992, 638 p. Trad., Freud, biologiste de l'esprit. Fayard, 1981, 595 p. Rééd. 1998, 620 p. (Le sous-titre a été supprimé pour l’édition française). Nous citons la traduction de 1981, p. 458s.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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