Les succès électoraux de Trump, de Poutine, des partis d’extrême droite, de la Pologne au Portugal en passant par l’Italie de Giorgia Meloni, inquiètent sur les possibilités d’accession au pouvoir du RN en France, de l’AFD en Allemagne, de Reform UK le parti de Nigel Farage en Grande Bretagne. Nul doute un vent de droite souffle en Occident. Le même qui depuis juillet 2024 nous donne une Assemblée nationale française aux deux tiers de droite et d’extrême droite. Cette offensive réactionnaire peut être qualifiée de nouvelle coalition fasciste car si elle a certains traits de l’offensive fasciste des années 30, elle a aussi d’autres caractéristiques très différentes.
Même manifestation de la crise du capitalisme
Avant tout l’offensive fasciste d’aujourd’hui, comme celle d’hier, a pour origine la crise du capitalisme : la polarisation des richesses aux mains de milliardaires a réduit les possibilités de redistribution et a mis en cause, partout en Occident, la protection sociale et l’état providence. De plus les échecs colonialistes ont permis l’émergence des pays du Sud dont les Bric’s sont une des émanations. La limitation des surprofits qui en a résulté pour le capitalisme occidental a encore réduit les capacités de redistribution des revenus en Occident, étant entendu qu’en système capitaliste la part des revenus des milliardaires est obligatoirement croissante. D’où les phénomènes à la fois de désindustrialisation et d‘importation de main d’œuvre immigrée encore plus mal payée que la main d’œuvre autochtone. D’où aussi le mécontentement et la frustration des classes populaires et des classes moyennes en Occident[1]. La principale caractéristique commune au fascisme d’hier et d’aujourd’hui c’est la capacité des politiciens fascistes et de leurs commanditaires milliardaires à mobiliser une fraction des classes populaires pour une politique sociale brutale et liberticide : populisme, division de la classe ouvrière en lui désignant des ennemis : hier les juifs, aujourd’hui toujours les immigrés, les étrangers… Nationalisme exacerbé portant à des agressions extérieures : en Ukraine, en Palestine, au Canada, droits de douane agressifs… Remise en cause des règles de droit, à la fois à l’international et à l’intérieur, le tout appuyé sur un déni de la science au point de nier les problèmes écologiques et enrobé de religion[2]. Le point commun le plus clair entre le fascisme d’hier et celui d’aujourd’hui est que tous deux, tout en se présentant comme antisystème, promeuvent le capitalisme.
Mais des différences
La principale différence entre fascisme d’hier et d’aujourd’hui est que les nouveaux fascismes émergent au cœur même du capitalisme, au cœur des superpuissances dont Poutine et Trump sont les leaders, et dont les pays paradoxalement ont été dans le passé les forces essentielles de la victoire contre le vieux nazisme. La poussée fasciste d’aujourd’hui ne concerne pas la fraction la plus fragile des pays capitalistes comme dans les années 30. La crise du capitalisme est plus générale, elle frappe au cœur. Elle se déroule dans un monde plus unifié, plus mondialisé, où aucun secteur ou pays capitaliste ne peut espérer s’isoler et échapper à la crise. Par exemple les pays principalement musulmans sont eux-mêmes confrontés à l’offensive fasciste que constitue l’islamisme politique. Cette différence fondamentale, la crise au cœur du système, à elle seule implique que combattre ces nouveaux fascismes exige d’autres solutions que celles des années 30.
La contradiction fondamentale reste que les profits sont tirés du travail de la classe ouvrière qui s’active aujourd’hui pour l’essentiel dans les pays du Sud. Les prétentions des nouveaux fascistes de fermer les frontières, d’installer des droits de douane etc. vient se heurter à la réalité : Tim Cook le patron d’Apple, sommé par Trump de rapatrier la production de l’IPhone aux Etats-Unis, se contente de la faire passer de Chine en Inde. Elon Musk non plus n’est content, ni de la rupture avec la Chine, ni des limites à l’immigration… Le premier enseignement est que la force est dans les pays du Sud, c’est l’alliance avec eux qui abattra les nouveaux fascistes et non comme dans les années 30 et 40 une coalition de pays socialistes, inexistants aujourd’hui, et de pays capitalistes démocratiques tout aussi inexistants. Certes le pouvoir dans les pays du Sud est aux mains de classes bourgeoises, mais elles sont néanmoins, y compris à leurs corps défendant, obligées d’exprimer dans la lutte de classe mondiale que l’essentiel de la richesse provient de la classe ouvrière de leurs pays.
Une autre grande différence avec les années 30 est que les fascismes d’aujourd’hui sont multiples. Ils sont essentiellement appuyés sur le nationalisme, la défense égoïste d’intérêts chauvins de chaque bourgeoisie nationale, ils ne sont pas soudés par une idéologie commune mythifiée et basée sur la race. Mine de rien l’humanité a progressé ! Leur mobilisation de la religion également, outre qu’elle va à l’encontre de la régression de la religion dans tous les pays occidentaux y compris aux Etats-Unis et en Russie, est lourde de rivalités et de divisions : orthodoxie, évangélisme, judaïsme, islamisme, catholicisme dont le vice-président américain JD Vance s’est fait le héraut, autant de sources de conflits et de divisions… c’est dire que ces fascismes sont minés de rivalités qui affaiblissent leur coalition. Les intérêts sont très divergents comme on le voit avec les divergences Europe Etats-Unis, ou le clash entre Trump et Musk. De ce fait leur coalition n’a pas la solidité du vieil Axe fasciste Berlin-Rome-Tokyo.
Un “Big Beautiful” budget américain éclairant
Dire qu’il n’y a pas de pays à l’abri de la crise capitaliste, ni de pays porteur d’un projet capitaliste démocratique innovant, ne signifie pas qu’il n’y a pas de contradictions au sein du capitalisme qui porte ces organisations fascistes. On a vu qu’aux Etats-Unis Bill Gates ou Warren Buffet manquent d’enthousiasme pour l’offensive MAGA. Elon Musk a qualifié le « Big Beautiful Bill », le budget que tente de faire adopter Trump « d’abomination dégoutante ». Le conflit à ce sujet est éclairant sur la contradiction fondamentale du fascisme nouveau comme ancien : supposé être une réponse à la crise capitaliste, il l’aggrave. Le budget en question porterait la dette publique américaine de 37 000 milliards de $ aujourd’hui à 50 000 dans 10 ans. Cette incapacité à maitriser la dette mine la confiance de tous les acteurs économiques, en particulier des investisseurs. D’où la faiblesse du $ aujourd’hui, ou encore la montée des taux d’intérêts qui aggrave encore le cout de cette dette. Or le DOGE de Musk lui-même, tout horrifié que son concepteur soit aujourd’hui, n’a pas pu réduire les dépenses publiques (2000 milliards de $ avait-il promis). En particulier parce que Trump l’a empêché de couper de trop dans les dépenses sociales (Medicaid, Medicare) et dans les dépenses militaires. Contradictions des fascismes : pour rallier une partie des classes populaires il leur faut ne s’attaquer qu’à une partie d’entre elles : les juifs hier, les immigrés ou étrangers aujourd’hui, mais il leur faut aussi fournir quelques biscuits pour s’attacher une autre partie de ces classes populaires : les autochtones, les « de souche ». Il leur faut donc maintenir un minimum de prestations sociales tout en maintenant des budgets militaires élevés correspondant à leurs discours guerriers. Grosse dette publique. Mais ça tombe bien : les banques mondiales semblent décidées à ne pas appliquer les mesures dites de Bale III qui avaient été prises pour éviter la répétition de la crise financière de 2008…
Les nouveaux fascismes sont minés par bien d’autres contradictions : la lutte contre les travailleurs immigrés rentre en contradiction avec la baisse de la démographie que l’incertitude et l’angoisse qu’ils génèrent accentue. Ainsi Giorgia Meloni est obligée de régulariser 450 000 immigrés, Viktor Orban va les chercher en Indonésie…
Le prototype israélien
Autre différence : les juifs étaient les premières victimes des vieux fascistes. Aujourd’hui le sionisme est la pointe la plus avancée de la nouvelle coalition fasciste. La lutte contre l’antisémitisme est l’un de leur prétexte pour attaquer la liberté d’expression comme on le voit dans l’offensive de Trump contre les universités américaines et comme des velléités se font jour en France. Les fascismes d’aujourd’hui ont autant à voir avec les colons d’Algérie, d’Afrique du Sud, de Rhodésie, d’Israël qu’avec les nazis et les mussoliniens : rallier sous l’égide des milliardaires la défense apeurée des intérêts coloniaux « petits blancs », défendre la citadelle du riche Occident contre la multitude racisée. C’est pourquoi Israël est emblématique de ces nouveaux fascismes et obtient « leur soutien inconditionnel ». Notons que ces nouveaux fascismes se conçoivent plus comme des citadelles blanches assiégées sur la défensive que porteurs d’un expansionnisme messianique offensif à la Hitler.
Dans la lutte contre les nouveaux fascismes il faut bien sur utiliser toutes leurs contradictions et leurs rivalités. Mais il n’y a pas de camp capitaliste démocratique avec qui faire alliance. Les différents pays capitalistes sont à différents degrés plus ou moins des vassaux des superpuissances fascisantes ou en passe comme en Europe de passer eux aussi à l’illibéralisme, l’autre nom du nouveau fascisme. Cela signifie que l’horizon de la lutte ne peut pas être le retour à un capitalisme démocratique de plus enjolivé. Le fait que l’offensive fasciste, contrairement aux années 30, ait lieu au cœur même du système capitaliste, indique que l’horizon de la lutte ne peut être que le dépassement du capitalisme, le socialisme.
Une impasse stratégique
Si, tout en ayant des traits communs avec eux, les nouveaux fascistes sont différents des anciens, la stratégie pour les combattre doit également être différente.
En premier lieu l’essentiel du combat n’est pas dans la gué guerre fas / antifas, n’est pas de se battre contre la toute petite minorité qui brandit les anciens symboles nazis. Il est trop facile aux nouveaux fascistes de s’en démarquer. Il ne s’agit pas de rejouer la lutte d’il y a bientôt un siècle à coup de « No Pasaran », symbole de la défaite puisqu’ils « sont passés » ! L’utilisation de vieux concepts et mots d’ordre peut induire en erreur.
Surtout l’essentiel du combat n’est pas dans la défense pied à pied du système existant. L’absence d’une fraction capitaliste démocratique autonome explique la mainmise du mouvement MAGA sur le parti Républicain aux Etats-Unis ainsi que le ralliement rapide des Bigtechs et de la finance à Trump, comme elle explique la porosité perçue partout entre droite et extrême droite. Quand ce n’est pas une certaine gauche qui, comme au Danemark ou en Grande Bretagne, applique elle-même le programme anti-immigrés d’extrême droite. C’est pourquoi la stratégie du « Front républicain », du « Front antifasciste » à l’ancienne, la stratégie de faire voter Chirac ou Macron pour empêcher Le Pen, n’empêche pas la progression de l’extrême droite et de voir sauter tous les « cordons sanitaires ». Dans cette situation, épuiser son énergie à tenter d’imposer une première ministre de gauche à un président et une assemblée nationale de droite et d’extrême droite est inutile. Si l’horizon de la lutte c’est le socialisme, alors que la droite progresse dans la plupart des élections dans les pays occidentaux, la tâche ne peut pas être d’imposer une politique de gauche immédiatement. Ni à viser une victoire électorale alors qu’une fraction décisive des ouvriers, les deux tiers des immigrés, sont privés du droit de vote. D’autant plus qu’on a vu avec Trump ou Bolsonaro la capacité des fascistes à remettre en cause le résultat des élections qui leur déplait.
La bataille des idées
La force principale pour s’opposer aux nouveaux fascismes est la classe ouvrière, pour l’essentiel située dans les pays du Sud. Les travailleurs immigrés sont ici le lien avec ces pays du sud. La constitution d’une force alternative aux fascismes capitalistes exige d’être réaliste et de constater que cette force politique est aujourd’hui minoritaire. Qu’elle exige un travail politique et idéologique. Identifier clairement le but de la lutte, la révolution socialiste. Définir le contour de classe de cette force : d’abord l’unité de la classe ouvrière, immigrés, autochtones, alliance avec les pays du sud, ensuite ralliement des classes moyennes. Or lors des différentes lois anti-immigration de ces derniers temps la gauche, en même temps qu’elle prétendait gouverner, ne combattait pas ces lois dans l’opinion. La gauche avait comme position « moins on en parle mieux c’est », laissant à l’extrême droite l’initiative et le débat d’idée sur la question. Pour vaincre les nouveaux fascistes il faut au préalable battre leurs idées.
De même lors de l’affaire Betharram la gauche a eu comme objectif de faire tomber François Bayrou, objectif politicien de peu d’intérêt, mené au détriment d’une offensive de fond contre l’irrationalité religieuse de l’église catholique, qui au-delà du célibat des prêtres et de l’abstinence sexuelle inhumaine, engendre des comportements déviants dangereux. Plus de 300 000 crimes reconnus par l’église et c’était avant Betharram, l’abbé Pierre et Stanislas… Toute autre organisation couvrant autant de criminels aurait été dissoute. Cela aurait pu, aurait dû être l’occasion d’un éclairage sur la dangerosité des idées irrationnelles des religions.
L’une des caractéristiques du fascisme est la remise en cause du droit, aussi bien en interne qu’à l’international. C’est l’occasion pour la gauche de montrer que le type de révolution socialiste qu’elle prône est démocratique avec le respect non seulement de « l’état de droit » mais de « la planète de droit ». De montrer que seul le socialisme est une base solide pour les libertés démocratiques. Or si la gauche a un peu dénoncé les crimes d’Israël, elle n’a rien fait pour soutenir les travailleurs ukrainiens en lutte contre l’agression de Poutine, contre son non-respect des règles internationales, contre le régime fasciste déjà en place en Russie et qu’il veut étendre. La gauche n'a entrepris aucune campagne de masse sur le thème « Ni Trump, ni Poutine ! ». D’être dans le deux poids deux mesures affaiblit la position face aux nouveaux fascistes.
À partir de ces quelques exemples on voit que prétendre au pouvoir immédiatement, alors même que la droite est à l‘offensive et a un impact dans une fraction trop importante des classes populaires, se fait au détriment de la préparation des travailleurs aux caractéristiques des luttes à venir, se fait au détriment du seul projet réellement alternatif aux fascismes : la révolution socialiste. Sous prétexte que ce projet est encore minoritaire, ce qui est vrai, la prétention au pouvoir immédiat se fait au détriment de la lutte d’idées nécessaires pour rallier les 99%.
Voir aussi : Trump est-il fasciste ?
[1] Rappel : les classes populaires 70% de la population (pour la France jusqu’à 2500 € de revenu mensuel). Les classes moyennes 29% (entre 2500 et 10 000€ mensuel). Reste les fameux 1%. Voir Jacques Lancier, L’irruption des prolétaires, Éditions Manifeste ! 2022.
[2] Le contrôle de la religion orthodoxe d’Ukraine est en bonne place dans les revendications du mémorandum russe lors des discussions d’Istanbul de ce mois de juin. « Je crois agir selon l’esprit du tout-puissant, notre créateur, car en me défendant contre le juif, je combats pour défendre l’œuvre du seigneur » écrivait Adolf Hitler dans « Mein Kampf ». « Gott mit uns » affichaient les ceinturons des armées d’invasion de la Wehrmacht.