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Billet de blog 17 janv. 2023

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Congrès du PCF : féminisme 30, ouvriers 3

Afin de préparer le congrès du PCF du 7 au 10 avril prochain les militants ont à choisir les 27, 28 et 29 janvier entre deux textes, celui de la direction « Jours heureux » et un texte alternatif « Urgences ». Même si les résultats électoraux sont faibles, les milliers de militants communistes ont le mérite, de se vouloir communistes,

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d’animer des luttes ouvrières, des syndicats, des associations, d’avoir des élus, et de souhaiter « des jours heureux » pour tout le monde. Il est bon qu’une organisation et ses militants constatent la crise du capitalisme, soutiennent les luttes ouvrières, par exemple les « gilets jaunes » malgré la nouveauté de ce mouvement, ne fassent pas que de la lutte anti fasciste l’horizon de ces luttes, dénoncent l’agression russe sans tomber dans les bras de l’OTAN, qu’ils soient pour la paix plutôt que pour la guerre, soient pour l’unité avec les pays du Sud, contre le racisme, contre le complotisme pour la science et la rationalité, pour l’écologie et les services publics, etc. Les deux textes

Qu’est ce qui fait cependant que même un communiste convaincu, n’est pas emballé ? D’abord le fait que les textes, surtout celui de la direction, sont difficiles à lire, avec une succession de phrases comme « Le communisme s’oppose radicalement au capitalisme et à la façon dont il pervertit les rapports des êtres humains avec la nature, dans l’activité par laquelle ils en tirent des produits utiles à leur existence ». (Page 22) Qu’est-ce que ça veut dire ? ou encore les deux « questions stratégiques » qui se déclinent en 1ère, 2ème… et 3ème (P 16). Personne n’a relu le texte ? L’ensemble est d’autant plus pesant  qu’il comprend de nombreuses généralités comme « il n’y a pas de rassemblement durable sans intervention populaire. » (P 27, 32, 49 et 49) …  Et de nombreuses répétitions. De plus généralités et répétitions sont dédoublées en raison des deux textes.

Mais ce qui freine le plus l’adhésion c’est, comme dans le discours de Xi Jin Ping au 20ème congrès du PCC, l’absence d’analyse de classe concrète, ce qui d’emblée laisse présager d’une absence de position de classe ferme.

Ci-dessous Les couples de chiffres indiquent le nombre de fois dans les textes où un concept est utilisé, soit par la direction / soit par le texte alternatif. Il faut tenir compte que le texte de la direction (29 pages) fait le double du texte alternatif (14 pages).

L’analyse de classe

L’analyse de classes est approchée par des concepts généraux comme salariat (dont Jaurès disait déjà il y a plus d’un siècle « qu’il avait changé », on imagine depuis !), « catégories populaires », « monde du travail », « majorité sociale », « forces du travail », « sensibilité progressiste », « l’opinion » « peuple » (58/26) sans que ce peuple ne soit jamais clairement défini.

Il n’y a pas le rappel clair qu’ouvriers (2/1) et employés (1/0), ceux qui gagnent mensuellement jusqu’à 2 fois le smic (2700 €) et forment 70% des 30 millions de personnes actives en France constituent les classes populaires. En plus des revenus la prise en compte des inégalités de fortune (si elles étaient abordées !) ne feraient que renforcer ce constat. Le fait que cette classe ouvrière du XXI ème siècle soit constituée pour 1/3 d’immigrés (9/13) n’est pas pris en compte. Ces travailleurs immigrés sont vus essentiellement comme des victimes, en particulier du racisme (29/10) et non comme une fraction importante du peuple en lutte. L’OIM, l’agence de l’ONU du suivi des migrations est la seule oubliée des grandes agences. Le vote des immigrés (0/1) n’est réclamé que par le 2ème texte quand la direction se contente du vote pour les élections considérées comme mineures (municipales et européennes). Comment avoir comme seule perspective de changement les élections quand un quart des forces ouvrières est privée du droit de vote (un tiers des immigrés a la nationalité française et donc le droit de vote) ? Les caractéristiques nouvelles de la classe ouvrière, uberisation (1/5), intérim (0/0) auto entrepreneur (0/0) sont peu décrites. La répartition géographique nouvelle de la classe ouvrière, liée à l’organisation en cascades de sous-traitants, et qui fait que le Jura ou la Vendée ont remplacé le Nord comme départements les plus ouvriers de France, n’est pas relevée. Le fait que l’alimentation, l’agriculture, la ruralité soient plus une question ouvrière qu’une question paysanne n’est pas perçue. Les formes de lutte nouvelles, réseaux sociaux, ronds-points, comité de base (0/0) non plus, il est vrai que la grève (1/0) ne l’est pas beaucoup plus. A l’opposé de la fraction immigrée de la classe ouvrière, l’existence d’une aristocratie ouvrière (0/0), notion si décisive pour Lénine, en particulier dans un pays impérialiste comme la France, n’est pas du tout mentionnée.

Les classes moyennes

Les classes moyennes, celles qui gagnent de 2700 à 10 000 € mensuel, ne sont pas quantifiées (environ 30 % de la population active) et sont vite qualifiées de « traditionnelles » (P30). Or ce n’est pas exact puisque aujourd’hui les cadres (0/0) sont nettement plus nombreux que commerçants et artisans (0/0), devenus numériquement trop faibles pour générer un mouvement poujadiste. Les paysans et agriculteurs eux sont mentionnés (3/6) bien qu’ils représentent moins de 1% de la population active. La définition du peuple comme l’alliance des 70% des classes populaires et des 30 % des classe moyennes, soit les 99% face aux 1% les plus riches, les propriétaires des moyens de production, n’est pas clairement posée.

A l’inverse, l’écologie (68/18), le féminisme (22/8) la lutte contre le racisme (29/10) sont mentionnés de nombreuses fois. Ce sont les axes de lutte et de préoccupation des classes moyennes. Ces revendications, portées par ces classes moyennes qui pour l’essentiel animent les partis de gauche, font à juste titre partie des revendications de tout le peuple, des 99%, tel que défini plus haut. Ces revendications sont la manifestation que le capitalisme mondialisé démocratique a encore été capable d’améliorer la civilisation humaine, a été capable de faire émerger une prise de conscience dans les domaines de l’écologie, de l’égalité homme / femme et de l’égalité des races.  Dans les textes du congrès le racisme est dénoncé sur une base morale et non comme une attaque anti ouvrière. Ce qu’il est pourtant car les ouvriers sont aujourd’hui principalement dans les pays du Sud et leur détachement immigré constitue une fraction importante des classes ouvrières occidentales. Les préoccupations à l’égard de la jeunesse (26/7) également sont bien prises en compte comme tout ce qui n’a pas un caractère de classe trop marqué.

D’autres thèmes que l’analyse de classe sont peu développés concrètement : la dénonciation de l’impérialisme (6/3) mais français ? (0/0), les rapports à l’Afrique (0/1), le terrorisme (1/1). Les religions ne sont jamais critiquées, l’islamisme (0/0), le catholicisme (0/1) et encore pour un rappel de « la main tendue aux catholiques » de Thorez en 1936, ce n’est pas pas pour sympathiser avec les 330 000 victimes reconnues des crimes de pédophilie d’aujourd’hui, etc.

 Au-delà des points communs, deux « nuances » semblent distinguer les deux textes proposés :

  • L’attitude à l’égard de la Nupes : le texte de la direction en parle surtout pour en souligner les limites, l’alternative étant plus positive. Ceci n’est pas spécifique au PCF puisqu’on retrouve ce clivage dans les autres partis de gauche, au PS (Olivier Faure ou Nicolas Mayer-Rossignol), chez les verts (Sandrine Rousseau ou Marine Tondelier) et même au NPA qui scissionne sur cette question (Olivier Besancenot et Philippe Poutou versus les autres). Seul LFI, initiatrice de la Nupes, qui vacille elle-même sous le coup d’une gifle assénée par un abruti à sa femme, ne se pose pas la question. Le texte de l’alternative semble donc plus unitaire que celui de la direction. Le PCF partage pourtant avec LFI la même admiration non critique de la « Grande Révolution » (P 36) bourgeoise de 1789 avec ses emblèmes Marseillaise et drapeau tricolore. L’inconsistance des lignes politiques de tous les partis de gauche laisse penser que les instances unitaires seront amenées à éclater puis à se recomposer de multiples fois sous les coups de boutoirs de la réalité des luttes comme des évènements, pandémie, guerres, crises économiques, désastres climatiques, clivages à l’international, échéances électorales etc… Je reviendrai dans un autre billet sur l’apparente contradiction entre le juste désir d’unité et la nécessaire clarification idéologique et politique. 
  • « Reconquérir les milieux populaires» (P34). Le texte de la direction semble, plus que celui de l’alternative, dénoncer les inégalités (9/1) et vouloir orienter le travail vers la classe ouvrière, y compris dans sa caractéristique rurale (3/2). Il parait louable d’aller vers la classe ouvrière mais on vient de voir dans les lacunes de l’analyse de classe que les conséquences de cette orientation au minimum n’en sont pas encore tirées. Or l’absence d’analyse et de position de classe ferme crée le malaise car elle explique aussi en partie les dérapages de cette même direction sur la viande, les assurés sociaux, les déboutés du droit d’asile Quand on ne bénéficie pas du droit d’asile, on a vocation à rentrer chez soi » etc. Probablement Fabien Roussel, l’auteur de la phrase précédente, pense que cela fait populaire de manifester avec la police (et son ministre).  Mais le « populaire » qui n’est pas ancré dans une position de classe ferme est une pente glissante vers le populisme, qui n’est que le pouvoir des 1% au nom du peuple. Sans ancrage ferme, l’histoire l’a montré, les repositionnements et retournements peuvent être rapides sous le coup des évènements. Les bonnes intentions ne suffisent alors plus. On a bien vu des socialistes tenir un discours de paix tout en menant des guerres coloniales…, tenir un discours contre la finance et… etc. Classes moyennes et aristocratie ouvrière sont portées à maintenir le flou sur l’analyse de classe. Mais on sait que « où c’est flou il y a un loup » et ce sont toujours les 1% qui au final bénéficient de ce flou.

 « Personne ne remet en cause les États » nous dit le texte (P47) … Euh si les communistes justement d’habitude… tout ceci semble un peu loin du « prolétaire (0/0) de tous les pays unissez-vous !» et peut rendre bien des communistes circonspects.

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