Union des gauches, division des travailleurs

« Au cœur de la crise, Construisons l’avenir » l’appel de plusieurs personnalités de gauche, du PCF à EELV en passant par le PS, Générations et des responsables d’associations vise à l’unité de la gauche. Elle n’inclut cependant ni LFI, ni les groupes trotskystes NPA et Lutte ouvrière. Par ailleurs JL Melenchon publie de son côté un texte de plusieurs dizaines de pages « Covid-19 l’engrenage ».

« Au cœur de la crise, Construisons l’avenir » l’appel de plusieurs personnalités de gauche, du PCF à EELV en passant par le PS, Générations et des responsables d’associations vise à l’unité de la gauche. Elle n’inclut cependant ni LFI, ni les groupes trotskystes NPA et Lutte ouvrière. Par ailleurs JL Melenchon publie de son côté un texte de plusieurs dizaines de pages « Covid-19 l’engrenage ».

Les deux textes sont remplis de bonnes intentions, nécessités de la transition écologique et sociale etc. Ils  contiennent tous deux aussi malheureusement l’annonce de l’échec :

  • Oubliés les immigrés: Les deux textes s’adressent  aux « citoyens » et aux « français ». Personne n’a penser à exiger des travailleurs en première ligne contre le virus, médecins, soignant.e.s, ouvriers des abattoirs ou de l’agriculture, livreurs, caissières, qu’ils soient français ou citoyens ? Le fait d’abandonner déjà en rase campagne les migrants annonce assez mal le monde d’ « après ». Seule référence dans le texte unitaire : « Quant aux travailleurs étrangers en situation irrégulière,…leur accès au droit au séjour doit être facilité ». Quelle générosité ! Où est passé la revendication du droit de vote de façon à leur permettre d’être citoyens ? Oubliant les « premiers de corvée », les immigrés, les deux textes de façon plus générale ont en commun de ne jamais caractériser les catégories sociales à qui ils s’adressent ; pas plus les « citoyen.nes » du texte unitaire que « l’ère du peuple » de JL Melenchon.
  • Vive la dette! Les deux textes ont LA solution pour sortir de la crise, financer la lutte contre le corona virus, la transition sociale et écologique etc : la dette. Annuler les anciennes dettes, en faire de nouvelles et les annuler aussi! Magique ! Afin de rendre la solution moins sommaire, plus vaporeuse, c’est l’Europe, la BCE qui emprunterait, subventionnerait les états et annulerait la dette. C’est prendre les gens pour des idiots. Chacun sait que si une dette est annulée, quelqu’un au final en pâtit. Le créancier perd de l’argent et, échaudé, ne re prête plus. L’inflation aussi est appelée à la rescousse pour effacer les dettes, là encore comme si elle ne faisait pas elle aussi des victimes ! Cette politique si elle était mise en œuvre ressemblerait à celle du 1er gouvernement Mauroy ou aux diatribes de Hollande contre la finance avant qu’il ne pave le pouvoir à un banquier de chez Rothschild : la dure réalité s’imposerait et les plans d’austérité avec ! Bien sur JL Melenchon sait que c’est incohérent, mais comme toujours il se croit plus malin : «  Les revendications à mettre en avant, … devront permettre de placer le système en porte à faux avec lui-même. C’est le cas d’un mot d’ordre comme l’annulation de la dette. » Écrit-il. Ainsi « les gens » luttent sans le savoir pour une revendication en fait incompatible avec le système. Machiavel au petit pied. Le résultat de ces propositions est de diviser les travailleurs : en France entre ceux qui accepteront cette démagogie et ceux qui percevront son incohérence ; en Europe en opposant les travailleurs des pays du Sud à ceux du Nord, des Pays bas, d’Allemagne etc. qui ont le sentiment, que se seront eux les payeurs. JL Melenchon, comme les signataires du texte unitaire, craignent que pomper l’Europe, faire des dettes, mêmes annulées, ne suffira pas. Mais les autres solutions sont tout aussi discutables. Le rétablissement de l’ISF: autant la demande de rétablissement de l’ISF par les gilets jaunes est une revendication juste, car symbolique elle pointe du doigt ceux qu’il faut viser : les 1%, autant la présenter comme la solution à la crise est une tromperie. Ces mesures ne sont qu’une prétention incohérente à gérer le système comme il va. Tant qu’il ne sera pas clairement dit que la seule solution est de prendre l’argent là où il est, chez les 1%, les solutions proposées ne convaincront pas ! Elles diviseront.  Les solutions magiques ou floues, la non détermination des catégories sociales à qui on s’adresse, tel que préciser qu’est ce qui constitue le peuple aujourd’hui, obscurcissent la lutte de classe et la solution : L’égalité ! La dure vérité que ces organisations n’osent pas aborder de front est que les 99% doivent récupérer les richesses accumulées par les 1%.
  • Ralliement au capitalisme national : Les deux textes proposent aussi de taxer les multinationales, mais celles du numériques essentiellement, c’est-à-dire les américaines ! Les étrangères ! Total, Sanofi, BNP, Axa, les grosses entreprises françaises passent à travers les gouttes. Là encore on oppose les travailleurs entre eux, aux travailleurs américains en l’occurrence, en ménageant son propre capitalisme national. La situation internationale a évolué très dangereusement à l’occasion de cette crise sanitaire. Rien dans les textes à ce sujet, aucune condamnation du scandaleux blocus, y compris de produits de santé, des pays occidentaux contre l’Iran, Cuba, Gaza, le Venezuela où la France soutient le candidat putschiste Juan Guaido désigné par les américains. Rien surtout pour dénoncer la participation de la France à la campagne américaine contre la Chine qui accroit dangereusement la situation internationale. Trump reproche à la Chine un retard de deux mois (de mi Novembre à mi Janvier) à prendre conscience du danger que représentait le corona virus. Il s’agit de masquer les 3 mois de retard des pays occidentaux. On reproche à la chine de minimiser ses chiffres de victimes alors qu’ils sont en phase avec ceux des autres pays, contrairement aux pays occidentaux principaux USA, UK, France qui eux ne comptabilisent toujours pas les morts à domicile. Aucun des deux textes ne propose de se démarquer de l’offensive américaine. Il est vrai qu’aucune de ces organisations non plus n’avait dénoncé le fait que le porte avion Charles De Gaulle participait en Juin 2019, il y a moins d’un an, à des manœuvres militaires américaines contre la Chine … en mer de Chine.
  • Pourquoi deux textes ? Mais pourquoi au même moment deux textes de gauche si semblables ? qu’est ce qui les distingue ? On peut y voir des nuances, un chauvinisme plus clairement assumé du côté de JL Melenchon dans ses attaques habituelles contre l’Allemagne, ou le fait d’assumer positivement « le fait national, la volonté de puissance qu’il comporte intrinsèquement», alors que le texte unitaire passe beaucoup de choses sous silence probablement en raison du « respect de nos différences » comme les auteurs l’écrivent. Surtout JL Melenchon prétend que « Le sujet dominant sera « comment et qui peut nous sortir de là ? ». Pour lui certainement le sujet dominant est « qui peut nous sortir de là ? » ! Pour le texte unitaire au contraire « il n’y a pas de sauveur suprême ». Donc essentiellement une bataille d’égos et de boutiques politiques différentes. D’où la nécéssité de se démarquer en usant d’un vocabulaire différent : « les gens », « la théorie de l’ère du peuple qui postule… ».

Conclusion : les divisions artificielles de ces organisations de gauche est le reflet qu’elles sont avant tout l’expression de l’individualisme des classes moyennes. Aucune de ces organisations, dont l’activité électorale est pourtant l’activité principale, n’a fait élire un ouvrier ou un employé (70% de la population active en France) à l’assemblée nationale ou au parlement européen. Leurs lignes politiques incohérentes sont en décalage avec  les intérêts du plus grand nombre. Elles maintiendront les travailleurs dans l’abstention électorale, ou les disperseront sur différentes listes, y compris de droite ou d’extrême droite. Ces organisations de gauche seront en porte à faux face aux mouvements sociaux inattendus à venir, comme elles l’ont été à l’égard  des révoltes des quartiers ou des gilets jaunes. Outre les manques vus plus hauts, ces organisations n’abordent pas des questions comme le terrorisme, les émigrations massives, les risques de guerre qui resurgiront pourtant avec les questions économiques écologiques et sociales une fois le virus plus ou moins dominé. Les positions politiques exprimées dans ces deux textes ne permettront pas l’unité des travailleurs.

C’est bien beau de critiquer mais alors que faire ? Soutenir les luttes des travailleurs en n’oubliant pas les immigrés ; promouvoir l’unité mais pas qu’elle se fasse autour du capitalisme national ; refuser d’être associé à des manœuvres contre les pays du Sud. Ces discussions  se mènent aussi au sein des organisations de gauche citées plus haut. D’une part parce que beaucoup de militants et sympathisants y sont sincèrement en faveur de l’unité et des intérêts des travailleurs ; que plusieurs participeront sans doute à l’organisation politique des travailleurs, et enfin, que même en tant que représentantes des classes moyennes, des cadres en particulier, l’unité avec ces organisations sera nécessaire afin de rassembler les 99% qui porteront une véritable alternative à ce système.  Deux ou trois choses à faire.

 

 

 

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