Les manques de « Une brève histoire de l’égalité » de Thomas Piketty

Le dernier livre de Thomas Piketty est à lire. Comme d’habitude il apporte une grande quantité d’informations importantes sur un sujet majeur, les inégalités. Ce livre, comme l’indique son titre, est bien plus court et synthétique que les précédents… qui n’étaient pas difficiles à lire, mais longs.

Ce livre est très digeste. De plus Thomas Piketty prend beaucoup plus en compte l’international, ce que reflète également ses tribunes dans le quotidien Le Monde, alors que le « Capital au XXIème siècle » de 2013 était très occidentalo centré.

1) Il reste un mystère sur lequel il faudrait que Thomas Piketty s’explique. Dans ce livre comme dans les précédents il prend comme seuil pour ses explications les « 50% les plus pauvres». Ceci est fait de façon arbitraire, comme à seule fin d’illustration et justifié comme une « notion plus intuitive ». Mais, comme dans ses œuvres précédentes, Thomas Piketty glisse ensuite subrepticement à l’affirmation que les 50% représentent les classes populaires, les 40% suivants les classes moyennes, et enfin les 10% restants les classes supérieures.

Plusieurs choses gênantes ici :

  • D’abord «pauvres ». En quoi ces 50% sont-ils pauvres ? ne seraient-ils pas plutôt exploités ? On craint de voir pointer derrière cet adjectif de « pauvre » la notion « d’assistés » voir de « classes inutiles » comme Christophe Guilluy dans « No society » et « Le temps des gens ordinaires » ou Yuval Noah Harari dans « 21 leçons pour le XXIème siècle » qualifient les classes populaires.
  • Si les classes moyennes commencent au-delà des 50% de «pauvres », cela signifie que font partie des classes moyennes les personnes qui gagnent 1,6 Smic, soit 1692 € par mois. Ça ne parait pas très réaliste. Si, de façon plus cohérente on fait débuter les classes moyennes à 2 Smics, soit 2500 € par mois cela signifie que les classes populaires constituent 70% de la population active française. Pourquoi vouloir minorer les classes populaires ?
  • Enfin 10%, donc à partir de 3626 € par mois, feraient partie des classes aisées, alors que ses propres travaux prouvent que la véritable rupture est avec les 1%, au-delà de 9000 € par mois, voire même les 0,1%.[1]

Thomas Piketty ne cache pas que le combat pour l’égalité (que parfois un peu naïvement il considère être l’objectif de tous) est et sera difficile. Des classes populaires constituant 70% de la population active en France, ralliant les 29% de classes moyennes, forment les 99% qui ont intérêt à la remise en cause des privilèges des 1%. C’est le schéma réaliste de la lutte des classes en France et probablement dans de nombreux pays occidentaux. Si l’on en juge par la répression qu’ont subie les gilets jaunes pour une remise en cause de la taxe carburant, ce ne sera déjà pas facile de changer les choses pour les travailleurs.  Il ne parait pas judicieux de minorer les classes populaires qui portent ce combat pour l’égalité, ni d’exagérer l’importance de la fraction qui s’y oppose, les 1%. « L’intuition » qui amène à adopter une grille 50/40/10 pour analyser la société française n’est pas ici bonne conseillère.

2) Si Thomas Piketty prend de plus en plus en compte le caractère international du développement capitaliste, au point d’en arriver à citer Lénine, et de réclamer par exemple le remboursement des 30 milliards d’euro extorqués à Haïti pour l’arrêt de l’esclavage, il ne parait pas encore en tirer toutes les conséquences. Aujourd’hui aucun observateur sérieux ne nie les phases d’esclavage, de colonialisme, d’impérialisme, de mondialisation dans le développement capitaliste. Mais beaucoup continuent à analyser le capitalisme occidental « en lui-même», comme si malgré tout ce capitalisme était indépendant de ces phases spécifiques de développement. Ainsi Thomas Piketty constate et regrette le recul de l’état providence, qu’il appelle l’état social et de l’impôt progressif à partir des années 80 et la révolution conservatrice initiée par Reagan et Thatcher. Ceux-ci étaient soutenus par les thèses économiques de Hayek et Friedman. Thomas Piketty promeut le retour à l’Etat social et à un impôt progressif, notant que la période qui va de la fin des années 30, du New Deal aux USA, de l’après-guerre en Europe, et jusqu’aux années 80, avait été en même temps une période de prospérité économique. Essentiellement en occident et au prix de guerres coloniales sans fin, mais ceci est minimisé.

Mais d’où vient cette réaction dans les pays occidentaux capitalistes au tournant des années 80 ? Essentiellement de la marche vers l’égalité du reste du monde : ponctuée par les guerres d’Algérie, d’Indochine, du Vietnam gagnées par le tiers monde, l’émancipation des colonies, l’entrée de la Chine à l’OMC, la mondialisation… Une mondialisation, qui est en fait l’industrialisation du tiers monde et la prolétarisation des paysans partout dans le monde. Mondialisation qui permet aux capitalistes d’accroitre les profits dans des proportions sans commune mesure avec ceux qui pouvaient être extorqués auparavant à des sociétés encore essentiellement paysannes. En même temps la conséquence en est l’émergence de nouveaux pays développés capitalistes, la Chine, le Brésil, la Turquie, l’Inde etc. Pays où l’exploitation des travailleurs est encore plus grande que dans les pays occidentaux et les taux de profits plus grands. Cependant l’émergence de puissances capitalistes hors occident permet plus difficilement aux capitalistes occidentaux de bénéficier des surprofits impérialistes. Ce qui explique, comme un effet boomerang, la révolution conservatrice de Reagan et la remise en cause (un peu) de l’Etat social et de l’impôt progressif dans les pays occidentaux. On ne voit pas en quoi les conditions pour revenir en arrière pourraient de nouveau exister. Comment l’occident pourrait revenir « au temps béni des colonies », condition nécessaire au compromis entre les travailleurs et le capital en occident, ce qu’actaient l’état social et l’impôt progressif. On ne voit pas ces conditions revenir, en tout cas sans bouleversements majeurs. Justement aujourd’hui ce qui se dessine est le rapprochement des conditions d’exploitation dans les différents pays, ce qui renforce les possibilités de l’unité des prolétaires, devenus au cours de ces dernières années majoritaires dans le monde. Prolétaires porteurs d’un projet d’organisation sociale, économique, écologique, différent, le communisme, étape de la marche à l’égalité que Thomas Piketty décrit. L’Etat social et l’impôt progressif pourraient alors faire partie des revendications d’un programme révolutionnaire, mais il ne s’imposerait pas sans révolution. « Une brève histoire de l’égalité » au-delà des « manques » perçus ici apporte beaucoup d’informations indispensables à connaitre sur l’état encore inégalitaire du monde.

[1] Pour la discussion sur ces points : Jacques Lancier « L’Irruption des prolétaires » 2021 éditions Manifeste ! J’y regrette que Branco Milanovic que j’avais questionné sur les mêmes questions abordées ici ne m’ai pas répondu. Entre temps il l’a fait. Mais sa réponse élude la question des seuils : « …Mais la définition de centiles du Sud et de Nord n'est pas toujours évidente. En principe, une fois le Nord et le Sud définis, on peut faire ce que vous suggérez … ».

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