Hommage à Benjamin Dessus

L'ingénieur et économiste, spécialiste de l'énergie et critique rigoureux du nucléaire, est mort dimanche 6 octobre. Il fut l’un des grands défenseurs de la transition énergétique et un acteur important de la critique du modèle français.

Dimanche 6 octobre, à l’aube, alors que des militant·e·s d’Extinction/Rebellion quittait le centre commercial parisien Italie 2, et que 150 personnes tirées au sort s’apprêtaient à rejoindre une nouvelle séance de la Convention citoyenne pour le climat, Benjamin Dessus est mort. Les plus jeunes d’entre eux l’ignorent sans doute, mais cet ingénieur et économiste fut l’un des grands défenseurs de la transition énergétique et un acteur important de la critique du modèle français.

Passionné, joyeux, moqueur souvent en interviews, toujours disponible pour expliquer ses calculs et ses raisonnements, il consacra une partie de sa vie à la démocratisation de sujets jusque là abordés sous un angle surtout techniques par les expert·e·s : les scénarios de demande énergétique, les gisements d’économie d’énergie, les failles de l’économie du nucléaire, son sujet de prédilection. Avec son ami et compagnon de route intellectuel, le physicien Bernard Laponche, et d’autres spécialistes, il créa l’association Global Chance en 1992. Les Cahiers qu’ils publièrent, en papier puis uniquement en ligne, suivant l’évolution des pratiques de leur temps, sont un trésor d’intelligence et de créativité critique des impasses du système énergétique français, et un plaidoyer toujours renouvelé pour une transition juste : en réduisant les gaz à effet de serre, dans le souci de la justice sociale, et en sortant du nucléaire, trop cher, trop dangereux, et générateur de déchets incommensurables.

J’ai eu la chance de le rencontrer à de multiples reprises, à l’occasion d’un nouveau Cahier de Global Chance, du débat national sur l’énergie sous la présidence de François Hollande, ou de la parution de son livre, écrit avec Bernard Laponche, En finir avec le nucléaire (Seuil, 2011). En 2014, il était venu à Mediapart expliquer encore une fois l’importance de réduire les consommations d’énergie, et les bénéficies que la société pourrait en tirer, à l’occasion de la publication de son livre Déchiffrer l’énergie (Belin, 2014).

Benjamin Dessus : l'énergie souffre d'"une centralisation considérable" © Mediapart

 Ancien chercheur au département des études à EDF, il travailla ensuite à l’Agence pour la maîtrise de l’énergie, l’ancêtre de l’Ademe, avant d’entrer au CNRS, où il a participé à un programme sur l’« l’écodéveloppement ». Il suivait de très près les conférences internationales sur le climat, les COP. Je me souviens d’un appel en 2009, alors que je suivais la COP15 à Copenhague, qui s’apprêtait à sombrer dans l’échec : « Le méthane, ils ont oublié le méthane ! S’ils n’arrivent pas à trouver un accord sur le Co2, qu’ils agissent sur le méthane !». Et un billet de blog s’en suivit sur Mediapart. Ou encore d’une intervention à l’Iddri, en 2011, lors d’une présentation sur les émissions de Co2 des ménages : « Vous avez oublié les revenus ! Les plus riches émettent plus de Co2 que les ménages modestes, il ne faut jamais l’oublier ».

Benjamin Dessus publiait régulièrement des billets sur son blog de Mediapart, que l’on peut retrouver ici.

En 2016, avec Bernard Laponche, il avait participé à une belle émission de Ruth Stégassy sur France Culture, sur « le blues des experts ». On peut la retrouver ici. Il contribuait aussi à Alternatives Economiques, qui vient de lui rendre hommage.

Dans cet article, le journal cite un extrait d’un message que Benjamin leur avait envoyé le 23 septembre. Je me permets de le reproduire ici, tant il est fidèle à son tempérament : déterminé, lucide et courageux : « Ma santé commence à décliner rapidement (...). Je pense et j’espère qu’il n’y en a plus pour bien longtemps. Mais j’ai encore pondu pendant que l’intellect semble encore docile un papier que m’inspire l’histoire d’Astrid qui est un peu passée à la trappe, alors qu’elle remet profondément en cause le château de cartes mis a point depuis toujours par nos amis nucléaristes. Le voici. J’aurais grand plaisir à le voir publié dans Alter Eco. J’ai bien peur qu’il ne finisse en testament ! Et si jamais il sortait demain, dernier jour du débat consacré à la gouvernance, cela permettrait aux critiques de s’appuyer dessus pour la dernière discussion. »

 

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