Enseignants de tous les préaux...

Les décisions de nos dirigeants concernant l'école paraissent incohérentes et inadaptées. Souvent même en décalage avec la réalité. Malgré cette apparence, il y a des choses qui nous permettent d'y dégager du sens. Ce qu'on y voit n'est pas vraiment rassurant. Ouvrons les yeux et soyons lucides.

J'étais assis, tranquillement enfoncé dans mon malaise en réfléchissant à cette nouvelle rentrée "pas-comme-les-autres", quand je vis défiler l'information sur l'amputation de la lettre de Jaurès 1. Ce choix du ministre s'inscrit parfaitement dans le reste de sa politique et grâce à lui les choses gagnent en clarté. Bien malgré lui, le ministre vient de nous donner un moyen supplémentaire  de comprendre le rapport qu'il entretient avec la réalité mais aussi de voir quelle est sa vision de l'école "modernisée" dont il nous parle tant. 

Le rapport qu'entretient M Blanquer avec la réalité est le même que celui qu'il entretient avec nous. Autoritaire. Le problème est que pour le moment la réalité est beaucoup moins docile et tétanisée que les enseignants. Ce qui n'empêche pas le ministre d'essayer de nous imposer à tous des lunettes déformantes pour observer celle-ci. Ainsi, il peut affirmer que les masques en tissu sont suffisamment protecteurs, que nous réussissons à gérer la crise mieux que tous les autres pays, que nous sommes prêts à tout, que les enfants ne peuvent pas transmettre le virus, qu'il est bienveillant avec les enseignants, qu'il œuvre à construire une école de la confiance, que  ses réformes réduisent les inégalités (je m'arrête là mais vous pouvez rajouter ici la plupart de ses déclarations, y compris celle où il donne les horaires de rentrée...qu'il modifie peu de temps après). Que la réalité contredise toutes ces affirmations est tout de même une donnée assez embarrassante. 

Il en va de même pour cette lettre de Jaurès qu'un conseiller lui a certainement soumis comme aide à apporter aux enseignants pour cette rentrée. C'est un autre conseiller, probablement celui chargé de démasquer tout interstice où pourrait se glisser la subversion, qui lui a signalé le passage en question, stabiloté avec la mention "danger : contenu potentiellement subversif". Après avoir tancé le premier conseiller, M Blanquer a ensuite décidé de faire comme d'habitude : adapter la réalité à ses objectifs. Et voilà la fameuse lettre expurgé de son contenu dérangeant. 

Le passage supprimé contient cette phrase : "Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement en sacrifiant la réalité à l’apparence ! "

Sacrifier la réalité à l'apparence! Toute la politique de M Blanquer exprimée en si peu de mots. Effectivement, très bon travail de la part du conseiller-subversion. On ne pouvait pas laisser passer ça. Mettre ça dans la bouche et les oreilles des 800 000 enseignants de France serait une folie. Sans parler de ce qui précède : la suppression de l'initiative du maître. 

On en arrive ici au plus intéressant. La vision blanquérienne du métier enseignant dans un futur proche. 

Ce futur a en partie déjà lieu dans le primaire. (je connais moins bien la situation dans le secondaire alors, collègue du secondaire, à toi de compléter) La formation continue des enseignants, après avoir été réduite à sa portion congrue, a été focalisée exclusivement sur le français et les mathématiques. L'idée fixe du ministre est de "revenir aux fondamentaux". Puis, en s'appuyant sur les neurosciences, des organisations dont il a été membre ou très proche telles que l'Institut Montaigne, Agir pour l'école ou encore l'IFRAP (que des défenseurs acharnés des services publics comme vous pouvez le constater) il a défini des contenus et des méthodes très précises que les enseignants devraient appliquer. Que tout ceci aille à l'encontre d'un grand nombre de recherches en sciences de l'éducation ainsi que des constats faits par les enseignants sur le terrain réel n'a là non plus aucune incidence sur la trajectoire de cette politique. 

Nous devons nous rendre à l'évidence chers collègues : nous sommes voués à devenir de simples administrateurs de contenus pensés par d'autres, dont le but n'est certainement pas la formation de "citoyens éclairés et libres de penser". 

Certes M Blanquer emploie cette formule dans son dossier de presse sur le Grenelle de l'éducation. Mais vous connaissez maintenant son rapport ambigu à la réalité. Voyons donc plutôt ce que nous dit celle-ci car elle est certainement plus proche d'elle-même que les beaux dossiers de presse. Dans la réalité c'est nous qui devrions être ces maîtres qui forment ces futurs citoyens éclairés et libres de penser. Mais dans cette même réalité sommes-nous, en tant qu'enseignants, des citoyens éclairés et libres de penser? En voilà, une question intéressante. 

La répression exercée contre des enseignants récalcitrants nous donne une première réponse. Le fonctionnement ordinaire des institutions nous en donne une autre allant dans le même sens. Enfin, les réformes récentes et celles qui se préparent nous montrent que n'aurons plus qu'un rôle d'exécutants. La liberté pédagogique restera peut être inscrite dans les textes mais elle sera encadré par la définition des pratiques à tenir et celles à proscrire. Enseigner la lecture? Voir le "guide orange". Faire autrement sera sanctionnable. Liberté oui, mais (très) encadrée. 

L'objectif de tout ceci est bien de former de futurs citoyens. Eclairés et libres de penser? Ou plutôt employables et consommateurs? Dans ce cas pourrait-on encore les appeler citoyens? Je pense que "habitants" serait plus proche de la réalité. Car habiter un territoire, y travailler, consommer et glisser des bulletins dans l'urne tous les 5 ans suffit-il pour mériter le nom de citoyen? 

Mais revenons aux enseignants. Que peut-on faire dans cette situation? Espérer être entendu et satisfait par le ministre? On peut toujours demander des choses, ça fait passer le temps. Mais espérer réellement quelque chose de positif relève de l'illusion. 

Nous réclamons une revalorisation salariale depuis de nombreuses années. Ce ministre est-il objectivement susceptible d'accéder à notre requête? Il ne pourra faire que ce qu'il fait depuis le début : s'arranger avec la réalité. Présenter des primes pour quelques uns comme un effort bienveillant de reconnaissance dans le but de berner l'opinion à travers ses relais médiatiques tout acquis à sa cause. Le milieu médiatique étant depuis longtemps sous l'emprise du capital et ses membres précarisés et prolétarisés, peut-on en attendre quelque chose d'autre que le silence (au mieux) ou la calomnie (au pire, comme lors de l'épisode des prétendus enseignants décrocheurs). Espérer un débat objectif portant sur la réalité est une espérance tout à fait vaine. 

Mais il y a pire. Puisque nous justifions nos exigences de revalorisation par notre qualification il se pourrait que ce soient celles-ci qui soient revues à la baisse. Puisque nous ne sommes plus que des exécutants ou des administrateurs et non plus des concepteurs qui élaborent les chemins qui permettent aux élèves d'accéder aux savoirs, avoir un salaire élevé se justifie-t-il? 

En effet, quand le ministre parle, comme lors de l'ouverture du Grenelle, de la modernisation du métier et de sa refondation, quand on connait les organisations avec lesquelles il est en partenariat et quand on connait leur vision de l'école, quand on voit son attachement à l'intelligence artificielle, quand on voit sa tentative de supprimer certaines disciplines de l'enseignement (comme l'EPS ou les disciplines artistiques avec sa tentative du 2S2C mis (pour l'instant) entre parenthèses)... on peut éventuellement commencer à être inquiets.

Nous sommes en voie de prolétarisation accélérée. Non seulement à cause de notre rémunération en diminution perpétuelle mais aussi et surtout du fait de cette dépossession de notre outil de travail qu'est notre pensée. 

Face à tant de cynisme et de mépris de réalité nous nous rendons compte qu'il faut effectuer quelques ajustements dans notre stratégie de riposte. Pour retrouver une rémunération à la hauteur de nos revendications commençons par se réapproprier le cœur de notre métier. Puisque nous sommes censés former des citoyens éclairés exigeons notre liberté pédagogique. Remettons dans le débat public la signification réelle des termes ministériels. Avons-nous vocation à administrer des fondamentaux et surtout nos élèves ont-ils vocation à s'en satisfaire? Etre un citoyen éclairé n'est-ce pas aussi comprendre le monde dans sa globalité, ses finesses et ses non-dits? On connaît l'avis du ministre sur ce point. Ses attaques récentes contre les universités et notamment contre les sciences humaines ne sont pas anodines mais pleines de sens. 

C'est l'avenir de nos élèves et de nos enfants qui est en jeu. La lutte de classes étant terminée, ils veulent rendre ses résultats irréversibles. Oter aux perdants tout outil qui leur permettrait de contester l'ordre social. 

Alors chers collègues, camarades, dans les salles de profs ou de maîtres, dans les tisaneries et sous les préaux, débattons, discutons, analysons le réel, sortons de notre torpeur car sinon nous risquons de finir tels des grenouilles ébouillantées. Nous sommes tous concernés. Militants et non militants, syndiqués et non syndiqués, débutants et expérimentés, emparons-nous de ce qui fait le cœur de notre métier avant qu'il ne soit trop tard. 

Car il ne s'agit pas d'un avenir lointain. C'est pour bientôt. C'est déjà là. 

Enseignants de tous les préaux, ressaisissons-nous!

 

1 - https://blogs.mediapart.fr/olivier-tonneau/blog/011120/quand-blanquer-falsifie-jaures

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