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Billet de blog 9 janv. 2022

Lettre à Dominique Vidal - pour un débat de qualité

Je suis un de vos lecteurs. Vous faites partie de quelques journalistes qui m'ont passionné lors de mes années étudiantes. Vos papiers dans le Monde Diplomatique ainsi que vos ouvrages ont été une nourriture intellectuelle d'une valeur inestimable. Découvrant votre compte Twitter, au départ je me réjouis. Mais vite, je déchantai.

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(Réponse au billet de Dominique Vidal consultable ici)

Cher Dominique Vidal,

Je suis un de vos lecteurs. 

Vous faites partie de quelques journalistes qui m'ont passionné lors de mes années étudiantes. Vos papiers dans le Monde Diplomatique ainsi que vos ouvrages ont été une nourriture intellectuelle d'une valeur inestimable. "L'opinion, ça se travaille" a été pour moi un ouvrage révélateur et salutaire. Les mécanismes du manichéisme médiatique y étaient magistralement décryptés avec une démarche rigoureuse, sourcée et sans concessions. Plus tard, découvrant vos ouvrages sur le Proche-Orient, mon respect envers votre travail n'a fait que croitre. 

Puis, des années plus tard, en débarquant sur Twitter, je découvrais un monde fait d'invectives gratuites et quasiment jamais argumentées. Un monde des pour et des contre sans aucune nuance. Les commentaires sous les messages des candidats à la présidentielle oscillent entre la dévotion absolue et l'insulte la plus grossière. Entre ces deux extrêmes? Pas grand chose. Même pas vous-même.

Découvrant votre compte Twitter, au départ je me réjouis. Mais vite, je déchantai. Vous dites ici : 

"Journaliste depuis près de cinquante ans, dont 30 comme collaborateur puis rédacteur au « Monde diplomatique », j’essaie d’exprimer mes remarques de manière argumentée et sourcée."

Fréquentant donc votre compte Twitter sur lequel j'ai atterri avec, rappelons-le, un a priori plus que positif, il me faut rectifier votre phrase. La version qui correspondrait plus à la réalité serait peut-être celle-ci :

"Journaliste depuis près de cinquante ans, dont 30 comme collaborateur puis rédacteur au « Monde diplomatique », il exprime ses remarques la plupart du temps de façon assez laconique et... manichéenne."

Je vais prendre quelques exemples récents pour donner un aperçu de vos interpellations des hommes ou femmes politiques de gauche. 

Concernant le passe sanitaire devant être transformé en passe vaccinal, vous semblez être en faveur de celui-ci, au vu du nombre de contaminations. N'étant moi-même pas convaincu de l'utilité du passe vaccinal (je ne parle pas de la vaccination) autant que par sa dangerosité potentielle sur notre société, je ne vous reprocherai pas votre point de vue. Ce qui me pose souci est votre façon d'interpeller les différents députés de gauche ayant voté contre ce passe. Vous faites ainsi le même commentaire aux députées Bénédicte Taurine (LFI) et Elsa Faucillon (PCF) qui ont exprimé leurs oppositions à ce projet de loi. Vous écrivez donc :

"Et pendant ce temps, des centaines de milliers de personnes sont contaminées et submergent les hôpitaux privés de moyens par les gouvernements successifs. À quoi sert la gauche quand elle s’allie à la droite et à l’extrême droite ?"

Vous adoptez ainsi une position surplombante en portant une accusation on ne peut plus lapidaire et en forme de raccourci. On assiste à cet enchaînement d'arguments exemplaire par son manque de profondeur, de nuance et même de lucidité politique : les contaminations explosent, or, les hôpitaux ont été saccagés par les différents gouvernements acquis à la cause néolibérale. Comment aurait-on dans ce contexte le droit de s'opposer à une mesure censée lutter contre les contaminations? Ce serait, d'après vous, uniquement de l'opportunisme électoral. Rien de plus, si ce n'est de l'irresponsabilité. 

En effet, au député Eric Coquerel, qui se félicite du fait que la séance à l'Assemblée nationale ait été suspendue et n'ayant pas été poursuivie pour aboutir à un vote au petit matin, vous posez la question suivante : 

"Et les 300000 contaminations, Coquerel s’en fout ?"

Après la polémique suscitée par l'interview du président Macron dans Parisien, M Mélenchon réagissait ainsi : "Aveu sidérant de Macron. C’est clair le Pass Vaccinal est une punition collective contre la liberté individuelle." Et vous :

"Et les 300000 contaminations par jour, Mélenchon s’en fiche ? Comme Marine Le Pen ?"

Dans ces deux cas, vous argumentez par association d'affinités supposées et flirtez avec la calomnie. Mais surtout, vous ne rentrez en aucun cas dans la chair du sujet que vous surplombez avec des arguments d'autorité. 

Si j'argumentais de la même façon que vous, je dirais quelque chose comme : "Dominique Vidal emboite le pas à Macron et soutient sa décision de sacrifier la liberté des Français"

Ou alors je pourrais m'abstenir de balancer des commentaires lapidaires qui créent des raccourcis et n'aident en rien à la clarification des choses. Bien au contraire. 

Je ne vais pas exposer ici en quoi je trouve cette idée du passe sanitaire dangereuse. Je l'ai déjà fait dans un billet précédent (que d'ailleurs je vous invite à lire).

Mais outre les arguments sur le danger que ce passe fait peser sur notre système social (celui que d'ailleurs vous défendez vous-même et dont vous dénoncez les destructeurs), j'y expliquais aussi le danger de confusion pour les opposants à celui-là. En effet, le fait que la droite et l'extrême droite votent une suspension de séance avec la France Insoumise ou le Parti Communiste ne veut en rien dire que ces différents partis sont en accord sur quoi que ce soit sur le fond de l'affaire. 

Une grande confusion règne depuis le début de la crise sanitaire et ceux qui en profitent sont surtout les partis d'extrême droite. Ainsi on peut voir des militants de gauche relayer des messages de Florian Philippot ou de Nicolas Dupont-Aignan. Cela traduit un manque flagrant de lucidité et une grande naïveté politique.

Les critiques du passe sanitaire faites par ces derniers sont antinomiques aux miennes. Ma critique porte sur le danger potentiel que porte ce passe sur l'existence même du corps social ainsi que sur la sécurité sociale en tant qu'institution collective. Cette potentialité devient encore plus perceptible lorsqu'on sait la volonté et la détermination de la classe dominante à nous débarrasser de tout cela (volonté qu'elle a toujours eue et ce dès 1945). Croire que ce passe pourrait avoir au moins un effet collatéral bénéfique dans la lutte contre les contaminations c'est oublier qu'en même temps se poursuivent les destructions suivantes : celle de l'hôpital public et celle du protocole sanitaire lui-même (notamment celui des écoles qui a un impact global). (Pour plus d'explications je vous renvoie à mon dernier billet ici-même.)

Les critiques faites par ces gens d'extrême droite sont celles basées sur une conception désincarnée de la liberté. Une liberté déconnectée du réel. Une liberté fictive. Une liberté opportuniste qui permettrait la continuation de la destruction du corps social, des services publics, des conditions de travail, en plus de créer des boucs émissaires parmi des minorités et n'hésitant pas ainsi à alimenter une ambiance de guerre civile.

Vous voyez là, en quoi vos raccourcis sont blessants et regrettables. 

Je pourrais en citer d'autres. Ainsi à un internaute qui se félicite du vote commun de La France Insoumise et du PCF contre le passe vaccinal vous rétorquez : "330000 contaminations ET près de 300 morts par jour, ça ne vous suffit pas. Certains n’ont aucune morale: ils feraient crever père et mère pour glaner quelques voix." 

Là aussi, vous surplombez. Vous portez des accusations très fortes. Mais vous ne faites rien pour essayer de convaincre en quoi vous avez raison. Cette propension à abuser des arguments d'autorité nuit à la clarification. 

Il m'arrive aussi de ne pas être d'accord avec des membres de la France Insoumise. Et il m'arrive aussi d'être exaspéré par des attitudes de dévotion qu'adoptent certains lorsqu'on exprime le moindre désaccord, même stratégique, avec des cadres nationaux. A croire que ceux-là n'ont même pas compris le sens du mot insoumis. Mon but ici n'est donc pas de justifier des insultes ou des attitudes agressives dont vous auriez été victime. Mon but est de dire que vos propos peuvent heurter également. Se voir traiter de complice d'extrême droite, non merci. 

Et surtout, l'idée était de remettre un peu de clarté, de contexte et de nuance dans votre lettre à Jean-Luc Mélenchon. Si nous voulons faire avancer la cause de l'émancipation, nous devons bannir l'invective et les raccourcis manichéens au profit de la nuance et de la lucidité. Convaincre prend du temps et de l'énergie. Les méthodes expéditives ou brutales ne fonctionnent pas. Heureusement. 

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