Enseignants disparus: défense et anticipation

Les enseignants sont vent debout contre les attaques médiatiques dont ils sont l'objet. S'il était nécessaire de démonter les arguments médiatiques il l'est tout autant d'aller plus en avant dans l'analyse. C'est en approfondissant le débat qu'on peut révéler la nature réelle de ces attaques et se doter de capacités de résistance. Voire plus.

"Aucun coup ne doit être joué sans but." - une des 10 règles de Damiano, joueur d'échecs portugais (1480 - 1544)

Depuis plusieurs jours une attaque en règle a lieu contre les enseignants dans de nombreux médias. On accuse ceux-ci d’être des tire-au-flanc. Je ne vais pas rapporter ici toutes leurs paroles ni leurs arguments car cela supposerait une relecture alors que c’était déjà assez pénible sans le préfixe. De nombreux textes sont également parus pour dénoncer ces accusations avec chiffres à l’appui, ainsi que des données complémentaires permettant de démonter les accusations sur le fond.  Les chiffres parlent de 5% d’enseignants qui n’auraient « pas donné de signes de vie », d’après plusieurs médias. Déjà, si on n’y prend pas garde, on pourrait penser donc que 40 000 enseignants seraient décédés, soit bien plus que toutes les victimes du Covid-19 réunies. Mais bon, le langage médiatique est fait pour fabriquer de l’audience, pas forcément pour faire réfléchir. Le ministère lui-même, qui est à l’origine de ces chiffres, module ses propos en précisant qu’il ne s’agit que des estimations. Mais qui fait partie de ces enseignants ? Les personnes en arrêt maladie en font partie nous dit-on. Ainsi que les personnes en congé maternité. Déjà, l’accusation perd en crédibilité. Mais ça ne l’empêche pas de se propager et surtout de rester gravée dans les esprits. Le but ici n’est donc pas de démontrer encore une fois le caractère infondée de ces accusations mais de réfléchir sur leurs causes et ce qu’elles cherchent à atteindre.

Le fait qu’un tel nombre de médias se focalisent simultanément sur ces chiffres et qu’ils en aient tous la même analyse questionne. Tout comme nous questionne le fait que ce soit le ministère lui-même qui alimente cette vindicte. Une telle concordance ne s’explique pas uniquement par l’importance de l’audimat. Le contexte politique y a son rôle. Une lecture plus politique fait défaut dans les débats.

M Blanquer, tout d’abord, a des choses à rattraper. Sa gestion de la crise a plus été basée sur des arguments mythologiques que sur des faits réels(1). Ses annonces n’avaient, la plupart du temps, pas grand-chose à voir avec la réalité. Le 12 mars il affirmait que la fermeture totale des écoles n’avait jamais été envisagée alors que le soir même M Macron annonçait celle-ci. Réalité 1 – Blanquer 0.

Cela n’a pas empêché M Blanquer d’affirmer, quelques jours plus tard, avoir été prêt, et même davantage que les autres pays, à cette fermeture qu’il n’avait pourtant jamais envisagé. Le fait que les enseignants, quasi unanimement, infirment ces déclarations en pointant l’absence totale de l’aide de la part de l’administration donne un point supplémentaire à la réalité. Dans le jargon sportif cela s’appelle « creuser l’écart ». 2 – 0.

Mais le ministre a tenté de réduire le score. Il a annoncé ensuite que tous les enfants devaient revenir à l’école, au moins partiellement. Il a même incité des personnes plus ou moins proches (famille, amis, voisins) des parents d’élèves qui ne sont pas revenus à l’école d’essayer de convaincre ceux-là de remettre leurs enfants en classe. En oubliant une chose : il a maintenu le principe de volontariat pour les parents. Ces derniers ont décidé donc, lorsqu’ils en avaient la possibilité, de ne pas suivre ses conseils. Là, c’est un but contre son camp (« csc » dans le jargon). 3 – 0. Malgré le fait que ce résultat ravive de doux souvenirs au peuple français, on ne peut penser que tel était le but du ministre.

Au contraire, il est contrarié. Et il repart du centre en misant en apparence tout sur l’attaque. Il a annoncé dernièrement qu’un million d’élèves allaient bénéficier du dispositif « vacances apprenantes ». Mais pour rendre cet oxymore réel, il a besoin d’un nombre considérable d’enseignants volontaires. C’est ici qu’on peut trouver une première explication de la campagne médiatique. En mettant en cause l’engagement des enseignants il fait un double coup.

Coup d’attaque d’abord : il mise sur le sentiment de culpabilité des enseignants pour que ceux-ci soient les plus nombreux à vouloir démontrer leur engagement en se portant volontaires. Les propos d’un ministre "de premier rang" qui déclare que les enseignants affament intellectuellement leurs élèves par manque de courage participent de ce processus de culpabilisation. Le fait qu’on puisse donner anonymement des leçons de courage est également assez problématique mais on n’en est pas à une contradiction près. Le problème pour le ministre est que ce coup d’attaque peut éventuellement produire l’effet inverse de celui recherché.

C’est pour cela que, astucieusement, un coup défensif se cache dans cette même action. En cas d’échec des « vacances apprenantes », seuls les enseignants seront responsables. Peureux, indignes de nos soignants, de nos commerçants, de la France. Ainsi M Blanquer se pose en Rinus Michels(2) de la politique. Ses armes sont simultanément offensives et défensives. Et si on ne se pose pas cette question du pourquoi de la campagne médiatique anti-enseignants il aura forcément un coup d’avance.

Mais tout cela n’est pas le plus important. Cette première explication ne concerne que la personne de M Blanquer ainsi que son image. Politiquement, ce n’est à la limite même pas un sujet. Il y a une autre raison sur laquelle il faut se pencher. Plusieurs réformes se préparent à l’Education Nationale. Le ministre envisage notamment de déléguer une partie des programmes scolaires aux communes (entre autres l’EPS et les enseignements artistiques). En faisant cela il créerait un précédent grave pour l’égalité républicaine et ouvrirait ainsi une boîte de Pandore qui représenterait un grand pas vers la privatisation d’une partie des enseignements. Et ça, c’est une vraie question politique.

C’est grâce à son dispositif 2S2C qu’il compte introduire le ver dans le fruit. Profitant de la crise sanitaire il compte faire ce dont lui et ses semblables rêvent depuis des années. J’ai déjà analysé cela dans un précédent billet (3) que je ne vais donc pas reproduire ici. Mais en ayant cette vue large sur ce qui se passe on peut facilement imaginer les difficultés qu’auront les enseignants à mobiliser leurs troupes ainsi que l’opinion publique dans leur lutte contre ces réformes. En effet, en créant cette image de déserteurs paresseux le ministère a encore une fois un coup d’avance.

Et peu importent les démentis. Comme je le disais au début, il est extrêmement difficile d’effacer l’image qui a été gravée dans l’esprit du public. Car les démentis, même faits par le ministre lui-même ou portés par des arguments sans faille, auront difficilement autant d’écho que tout ce qui vient d’être dit depuis une semaine. Rares sont les cas où les démentis sont aussi efficaces que les mensonges. Souvent les gens qui lisent les démentis sont ceux qui ne croyaient pas à l’information de départ. Les bénéfices qu’on peut tirer d’un mensonge médiatique sont importants et les risques sont faibles.

Il s’agit donc ici d’un jeu à plusieurs coups. Se contenter de démontrer la fausseté ou l’injustice des accusations médiatiques revient à renvoyer la balle sans analyser le jeu et les déplacements de l’adversaire. Celui-ci garde dans ce cas plusieurs coups d’avance. Et ce qui est en jeu ne sont pas des intérêts corporatistes. C’est l’égalité républicaine. C’est l’école publique.

Et même : d’un point de vue purement personnel de nombreux enseignants du primaire pourrait n’y voir que du positif. Des contenus en moins, bon débarras. Mais justement, voilà une occasion de lutter pour le commun. Qu’aucun enfant ne soit privé d’une partie de savoirs. Que les classes les plus pauvres ne soient pas abandonnées à leurs moyens propres. Que le mot « égalité » ne perde pas la dernière once de sens qui lui reste.

Et puisqu’on y est, battons-nous pour améliorer l’école publique, pour améliorer notre société, au lieu de les laisser se faire démanteler par ces idéologues du marché. Mais jouer juste nécessite déjà d’y voir clair dans le jeu de l’adversaire. C’est nécessaire mais pas suffisant. A suivre donc.

 (1) Voir ici : https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/290520/jean-michel-blanquer-enchanteur-ou-saboteur

 (2) Joueur puis entraîneur de football néerlandais, considéré comme l’inventeur du « football total ».

 (3) https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/200520/2s2c-et-equides-en-bois

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