Des renards au 110 rue de Grenelle

Juste après leurs discours emphatiques sur leur indépendance, les médias ont occulté des informations inquiétantes concernant l'Education Nationale. Autruches ou complices?

Le 4 mai dernier, le Syndicat national de journalistes déposait un recours devant le Conseil d'Etat pour que le gouvernement supprime la page qu'il avait créé pour "lutter contre la prolifération de fausses informations". Depuis, celui-ci a supprimé sa page et on peut penser qu'effectivement, le rôle du gouvernement n'est pas de sélectionner les informations. En effet, c'est le rôle des médias, ou plutôt des chefs de rédactions, qui le font merveilleusement bien.

Ce qui est en train de se passer au sein de l'Education Nationale est révélateur. Alors que depuis des semaines l'école est au cœur des débats, que le ministre est omniprésent, tant en personne qu'objet de débats, j'ai le sentiment qu'un arbre cache la forêt. Jungle amazonienne ou taïga sibérienne serait plus approprié vu ce qui risque de nous arriver prochainement. 

En dehors du fait que les journalistes qui ont l'occasion d'interviewer Jean-Michel Blanquer "oublient" de lui poser des questions qui pourraient le mettre dans l'obligation de reconnaître son incohérence (ça a très bien été analysé par ailleurs) il se passe des choses inédites et énormes. Deux choses assez inquiétantes et révélatrices pour qu'on s'y intéresse. 

Révélatrices sur le "monde d'après" dans l'Education Nationale, mais aussi, sur le rôle des médias. Ce dont on va parler s'est passé après le 4 mai, ce jour où les journalistes ont tenu leurs beaux discours sur l'indépendance des médias, la démocratie et d'autres belles choses dont ils sont les garants suprêmes.

Tout d'abord, le 11 mai, le Café pédagogique, un site internet traitant de l'actualité pédagogique réputé pour son sérieux et sa rigueur, a publié une information assez stupéfiante. On y apprend que le directeur de cabinet de M Blanquer, un dénommé Christophe Kerrero, fait partie du "conseil scientifique" de l'Ifrap.

Pourquoi est-ce stupéfiant? L'Ifrap est ce think-tank libéral que dirige Mme Agnès Verdier-Molinié. Celle qui est au débat télévisé ce que l'écharpe rouge et la chemise blanche sont à Bernard-Henri Lévy et Christophe Barbier (remettre dans le bon ordre). C'est dire qu'elle est omniprésente. Mais cette omniprésence médiatique n'est pas le problème.

Les positions économiques défendues par l'Ifrap feraient passer des gens comme Alain Minc ou Jacques Attali pour des marxistes tendance vieille garde. Concernant la fonction publique, l'Ifrap a un seul mot d'ordre à la bouche : réduction des effectifs, réductions des coûts. Même pendant cette crise du Covid-19, où la situation dans les hôpitaux était intenable, elle a quand même été invitée sur les plateaux pour y délivrer ses vieilles recettes appliquées depuis des années avec le succès qu'on connaît. Comme quoi ces recettes sont efficaces. Le fait que la réalité ne s'y adapte pas et persiste dans l'erreur est regrettable. Une chose assez embarrassante, la réalité.

Le fait que le directeur de cabinet du ministre de l'Education Nationale soit membre de cette "chose" qu'est l'Ifrap évoque des images qui ne souffrent aucunement d'un manque de clarté. Quelqu'un qui ne cesse de prôner la réduction massive des effectifs de fonctionnaires et qui se retrouve à la tête du cabinet du ministère qui emploie plus d'un millions de personnes! Vous l'avez? Le renard, le poulailler...c'est bon? Alors continuons.

L'autre gros problème est le non-traitement médiatique de cette révélation. Absolument aucun grand média n'a repris cette information. Rien. Zéro. Une explication de cette occultation pourrait être le fait que les liens de ce directeur de cabinet avec une "chose" comme l'Ifrap n'a aucune incidence sur la politique menée par le ministre. D'ailleurs, M Hollande n'avait-il pas comme conseiller un ancien banquier? Cela ne l'a pas empêché de mener une vraie politique de gauche et de combattre son ennemi favori, la finance. N'est-ce pas?

On se souvient d'ailleurs que dans d'autres circonstances, les gros titres ne manquaient pas lorsqu'il s'agissait de démontrer la proximité supposée entre la France Insoumise ou la CGT avec le Rassemblement National. Il suffisait à ce moment-là qu'un obscur militant retourne sa veste pour que les rédactions unanimes le transforment en symbole des fameux "extrêmes qui se rejoignent" (expression assez idiote en soi). Ici, il s'agit d'un directeur de cabinet du ministre. Pas vraiment la même échelle.

L'autre information, elle aussi relayée par le Café pédagogique, est un communiqué d'un groupe de hauts fonctionnaires de l'Education Nationale, daté du 14 mai, dans lequel ceux-ci dénoncent "le projet réactionnaire" de M Blanquer (ils signent le communiqué en tant que Groupe de Grenelle). Ce groupe est composé de cadres de l'administration centrale, directeurs académiques, inspecteurs généraux etc. Des gens très haut placés dans la hiérarchie. Ceux qu'on ne peut assimiler à des râleurs syndicalo-gaucho-marxistes jamais contents. Ce serait en fait plutôt le contraire. Des fidèles lieutenants du ministère.

Dans le communiqué il est question, pêle-mêle, de mensonges, d'hypocrisie, de démantèlement de l'école publique au profit du privé...d'un système éducatif détourné de ses fondements républicains...de trahison de l'Ecole de la République! Et c'est juste un échantillon. Ils dénoncent une politique qu'on pourrait croire influencée par des think-tanks libéraux tels l'Ifrap ou l'Institut Montaigne. Aucun rapport on vous dit!

Cet acte pourrait être comparé à un éventuel communiqué de préfets qui renieraient la politique de M Castaner (qu'attendent-ils d'ailleurs?). Une vraie déflagration dans le monde de l'Education Nationale où, en temps normal, les clivages sont bien établis et où chacun reste à sa place.

Mais là aussi, niveau relais médiatique, c'est le silence quasi-soviétique. Mis à part le Café pédagogique, seul le journal l'Humanité a relayé ce signal d'alarme. Rien dans Le Monde, Libération, l'Obs, le Figaro...Rien sur les télévisions ni les radios. Zéro.

C'est là qu'on s'interroge sur la signification réelle de l'indignation des médias contre le site gouvernemental qui s'était autorisé de trier les informations. De manière enfantine, ils se sont écriés : "Mais euh...Je veux le faire tout seul!" D'ailleurs, ils le font si bien qu'on se demande pourquoi le gouvernement est allé se mettre dans cette galère.

Pour finir avec une illustration supplémentaire on peut s'interroger sur le nombre de médias qui ont qualifié de "mea culpa" dans leurs titres l'analyse de M Macron à l'hôpital de Pitié Salpêtrière. Mea culpa! Pour Le Monde, FranceTV, Le Point, Libération, LCI, BFM (liste non exhaustive) déclarer qu'une réforme était "superbe" mais que le "rapport au temps" n'était pas bon est donc une définition de l'expression mea culpa.

On en a connu des plus francs. Faire croire aux lecteurs que quelqu'un a changé de vision alors qu'il trouve son projet "superbe", ne serait-ce pas un peu de la manipulation?

Entre publier une fausse information et choisir de ne pas publier des informations dérangeantes, la différence se situe sur le plan stratégique, de la méthode. L'objectif est le même.

Le monde de l'Education Nationale a des raisons d'être inquiet, et à travers lui toute la société aussi. Va-t-on finir par en débattre ou nous dira-t-on simplement ce qui est bon pour nous. Comme d'habitude. Grands enfants que nous sommes.

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