Diversions: le voile et les valeurs

Une députée, du tissu et beaucoup de faux-semblants. Il s'agit d'imposer un débat sur le terrain d'extrême droite pour s'assurer de sa présence au second tour et nous pouvons donc parier que M. Macron et tous ses soutiens s'érigeront en rempart (le fameux barrage !)

Diversion, d'après le Larousse :

  • Manœuvre ou procédé visant à attirer l'adversaire vers une zone ou un point différent de celui sur lequel on compte attaquer : Opérer une diversion.
  • Événement, action qui amène quelqu'un à détourner son attention d'une tâche, d'un souci.

Les partisans de M Macron ont adopté, depuis quelque temps une stratégie consistant à déplacer le débat sur le terrain de l'extrême droite en vue des futures échéances électorales. Ce n'est n'est pas la première et certainement pas la dernière fois qu'une telle stratégie est adoptée par les différents partis du gouvernement. Tous ces partis situés à droite de l'échiquier politique ont beaucoup de points communs. Ils sont là pour : détricoter ce qui reste de la protection des salariés, réduire les services publics en les faisant dysfonctionner, réduire les impôts des plus riches et ainsi permettre au capital de se fortifier. Que ces partis s'appellent UMP, LR, PS ou LREM, ils trouvent toujours un bouc émissaire parmi les plus précaires, les plus pauvres et les plus discriminés. L'intérêt du bouc émissaire étant de détourner les débats des sujets réels tels le séparatisme des riches qui détruit la société ou la destruction de la planète au profit des bénéfices de ceux qui ont déjà tout.

Ces dernières semaines, les membres de la majorité ne ratent pas une seule occasion pour porter le sujet du séparatisme, de l'ensauvagement et donc de l'islam comme problème principal de notre pays. Bien entendu, les médias appartenant aux principaux bénéficiaires de leur politique emboîtent le pas et s'hystérisent jusqu'à la nausée. Nous avons donc droit à Darmanin et l'ensauvagement de la société, Moix et son affirmation que "sale nègre" n'est pas offensant pour les noirs, Sarkozy et son association d'idées entre singes et noirs, Zemmour et son émission quotidienne sur Cnews où il peut expliquer tout ce qu'on n'a plus le droit de dire et tant d'autres qui ont accéléré le mouvement impulsé par le président qui a décidé d'en créer le sujet le plus important.

Ce jeudi 17 septembre, cela continue. Ce qui s'est passé n'est peut être pas ce qui sera le plus médiatisé, mais cela montre bien le niveau d'hystérie et de délire monomaniaque. 

Les faits sont les suivants : une députée de la majorité LREM, Mme Anne-Christine Lang (ainsi que des députés LR), a quitté la réunion de la commission parlementaire qui avait pour but de «mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse». Le motif? Une représentante du syndicat étudiant Unef, qui était auditionnée par la commission, portait un hijab. Cela représentait donc un motif suffisant pour la députée pour quitter la réunion. Elle a en effet déclaré, juste avant son départ que le port du hijab était "contraire aux valeurs que sont les [siennes]". 

On peut faire deux précisions importantes : le sujet de cette commission n'avait rien à voir avec la religion et surtout, le règlement n'interdit pas le port des signes religieux pour les personnes auditionnées. De plus, la présidente de la réunion, elle aussi députée LREM, a rappelé ce point de règlement à Mme Lang, qui ne s'est pas laissé démonter et a twitté ensuite : "En tant que députée et féministe, attachée aux valeurs républicaines, à la laïcité et aux droits des femmes, je ne peux accepter qu'une personne vienne participer à nos travaux à l'Assemblée nationale en hijab, qui reste pour moi une marque de soumission». 

Nous avons donc une personne auditionnée, qui représente un syndicat étudiant, qui n'enfreint nullement la loi et qui s'est présenté devant cette commission en vue de, je le rappelle, «mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse». Et une députée qui décide de partir et ainsi créer du bruit médiatique. Je ne sais pas quel est le règlement des commissions parlementaires et si les députés sont tenus de justifier leurs absences (ou leurs départs impromptus) et donc si cette députée risque des sanctions. Mais ce qui est significatif, c'est que faisant partie des gens qui n'arrêtent pas de réclamer le respect des lois, il est étonnant de voir Mme Lang refuser de participer aux travaux de cette commission au seul prétexte que son interlocutrice contrarie "ses valeurs". Pas les lois. Ses valeurs.

C'est qu'on pourrait trouver bien utile cette façon de faire. On pourrait décider donc, de ne plus avoir à faire aux gens qui contrarient nos valeurs. 

Prenons au hasard (ou pas) les valeurs écologistes et de justice sociale. Le non respect de ces valeurs est responsable de nombreuses souffrances, de morts et même de catastrophes à venir (que par définition, on peut donc tenter d'empêcher). Elles sont donc au moins aussi légitimes et dignes d'être défendues que celles que feint de défendre cyniquement Mme Lang. Quelles situations verrait-on apparaître si on appliquait les méthodes de cette députée?

Déjà, on pourrait ne plus adresser la parole à Mme Lang elle-même en prétextant nos valeurs sociales heurtées par son appartenance à un parti soumis aux désirs séparatistes des plus riches (voir le billet précédent sur ce séparatisme-là) mais aussi à cause de son utilisation bien particulière de ses indemnités des frais de mandat de député 1. La prochaine réunion avec votre chef qui roule en SUV? Vous n'avez qu'à lui dire que vos valeurs écologistes sont heurtées par son véhicule et que vous ne pouvez pas assister aux réunions en sa présence tant qu'il ne change pas de moyen de transport. Et tant pis si cela n'a rien à voir avec le sujet. Vous imposez vos propres thèmes tout comme Mme Lang le fait au sein de l'Assemblée nationale. Le problème est que vous risquez des sanctions certainement plus importantes que Mme Lang.

 

Tout ceci vous parait absurde? Cela révèle en tous cas l'imposture que ces personnes tentent de nous imposer. Ils n'arrêtent pas de déclarer, tous les jours, sur tous les plateaux de télévision, toutes les radios, dans tous les journaux...qu'ils disent des choses qu'on n'aurait plus le droit de dire. Et Mme Lang qui quitte une commission parlementaire sans aucune raison valable se paie sa soirée sur BFM. Le jour de la première grande grève de la rentrée c'est bien joué. 

 On en vient donc au traitement médiatique de tous ces propos. Ils suivent avec docilité la ligne directrice imposée. Ces sujets deviennent automatiquement des sujets traités en priorité. Et ce sans aucune analyse critique (ou presque) même dans les cas extrêmes. Des gens comme Zemmour sont gentiment critiqués mais réinvités sur les plateaux quotidiennement. Nicolas Sarkozy qui a donc tenu des propos plus que douteux, a droit à des critiques de la part des gens de gauche, mais les titres des journaux sont éloquents. On pourrait tous les résumer en un seul : "Sarkozy accusé de racisme par la gauche". C'est assez révélateur qu'on utilise cette formule plutôt qu'une autre, plus directe comme "Sarkozy tient des propos racistes sur le plateau de Quotidien". Car ce n'est pas tout à fait la même chose. Les journaux ont ils déjà hésité à titrer sur la "radicalisation de la CGT" (faisant ainsi un parallèle insidieux entre syndicalisme et terrorisme, explicité ouvertement pas Pierre Gattaz) ou encore sur Mélenchon "apôtre des dictateurs révolutionnaires sud-américains" avec "un projet dévastateur" 2? Ne parlons même pas des papiers sur des gens encore plus maltraités comme les gilets jaunes par exemple.

Concernant Mme Lang, le plus cocasse et révélateur est peut être sa réaction à l'affaire où un membre du RN, Julien Odoul avait critiqué la présence d'une mère voilée qui accompagnait la classe de son enfant à une séance du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté (affaire très bien décrite ici). Elle avait à l'époque déclaré : "Rien à voir avec la laïcité, ça, c’est du racisme. Dans l’espace public, chacun est libre de s’habiller comme il veut"

On voit donc bien que tout ceci n'a rien à voir avec des convictions, ni les valeurs mises en avant de façon hypocrite et cynique par cette députée. Il ne s'agit que d'une diversion en vue des échéances électorales. Il s'agit d'imposer un débat sur le terrain d'extrême droite pour s'assurer de sa présence au second tour et nous pouvons donc parier que M. Macron et tous ses soutiens s'érigeront en rempart (le fameux barrage!) contre cette même idéologie lorsqu'elle sera au plus haut, quelques jours avant le vote. D'ici là, les menaces pour la démocratie resteront bien sûr les syndicalistes, les gilets jaunes, les mélenchonistes, tous ceux qui désirent remettre en cause ne serait-ce qu'à la marge le capitalisme.

Alors qu'avons-nous comme espoir au sein d'un tel système? Nous avons le nombre, qui est indéniable, puis la volonté qui se fait désirer. Les consciences sont encore trop assoupies par le confort en déclin qui nous fait dire "jusqu'ici tout va bien" plutôt que "il est temps".

1- Voir ici :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/12/anne-christine-lang-deja-epinglee-sur-son-indemnite-representative-de-frais-de-mandat_5408317_3224.html

2- https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/2017/04/11/35003-20170411ARTFIG00330-jean-luc-melenchon-un-projet-devastateur-pour-la-france.php

https://www.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170421.OBS8314/jean-luc-melenchon-un-mirage-dangereux.html

Voir aussi l'analyse d'Acrimed :

https://www.acrimed.org/Les-editocrates-contre-Jean-Luc-Melenchon-bis

 

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