Le rêve panoptique de Jean-Michel Blanquer

Jean-Michel Blanquer se fout du réel. Il soumet sans relâche celui-ci à ses propres désirs. Sa dernière leçon : déconnecter des outils scientifiques de leur utilité réelle pour en faire des objets de raisonnement creux et stérile. Sa stratégie pour imposer cette vision à l'école : précariser, diviser, surveiller. Et punir, bien sûr.

Le réel n'a aucune prise sur notre ministre. Le fait que celui-là contredise en permanence celui-ci n'a absolument aucune importance. 

Ainsi, en ce vendredi 19 mars 2021, Jean-Michel était l'invité de Jean-Jacques Bourdin sur BFM-TV, chaîne qui a, depuis de nombreux mois remplacé tous les canaux de communication officiels. Et le moins que l'on puisse dire, après le visionnage de la séquence en question, est que la communication du ministre n'a absolument aucune différence avec sa politique. Il applique à soi-même ce qu'il préconise pour une large part d'élèves de ce pays. En analysant son discours on peut donc se faire une image de ce que deviendra la société si on continue d'appliquer ses méthodes miraculeuses : une sorte d'idiocratie où le capital s'imagine prospérer sans entraves. 

Pour faire entrer pleinement l'école dans le 21ème siècle, le ministre exige qu'on se recentre sur les fondamentaux, à savoir : "lire, écrire, compter et respecter autrui". Cela suffirait, d'après lui, à former des "citoyens éclairés de demain". Tout le reste serait superflu et ces 4 domaines se suffiraient à eux-mêmes. Or, il me semble, à moins que je ne sois pas encore pleinement entré dans ce siècle, que la lecture et les mathématiques sont des outils pour la compréhension du monde qui nous entoure et que des outils, quels qu'ils soient, doivent être utilisés à bon escient et de façon réfléchie. 

Prenons un tournevis. De toute évidence il s'agit d'un outil tout à fait commun. On peut très bien acquérir la technique du vissage mais encore faut-il qu'on sache à quel moment faire appel à cet outil. Imaginons maintenant une étagère qui devient bancale et qui, de toute évidence aurait besoin d'un coup de revissage. Naturellement, nous devrons nous munir du fameux tournevis, se rappeler de la non moins fameuse technique de vissage, et ainsi résoudre ce problème assez banal.

Que dirait-on d'une personne, appelons-le Jean-Eustache (1), qui, étant en possession d'un tournevis et ayant par le passé acquis la technique du vissage, ne pense pourtant pas à utiliser cet outil et cette technique pour résoudre ce problème d'étagère? Et même : quand on lui suggère d'utiliser le tournevis, il ne considère pas notre suggestion comme pertinente. En gros : "Pourquoi me parlez-vous de tournevis alors que j'ai des vis à resserrer?" Il y a de fortes chances qu'on considère Jean-Eustache comme ayant un manque de logique.

M Blanquer, qui a acquis un certain nombre de compétences mathématiques, entretient avec celles-ci un rapport  qui est similaire à celui que Jean-Eustache entretient avec son tournevis et sa technique de vissage. En effet, lorsque M Bourdin questionne M Blanquer sur les résultats des tests concernant le Covid-19 effectués dans les écoles il s'en suit un échange qui nous rappellera certainement le précédent paragraphe :

- Que donnent ces résultats?

- Ces résultats nous donnent un taux de contamination en moyenne d'environ 0,5%

- C'est à dire 500 pour 100 000.

- Ça fait ça fait zéro cinq oui ça fait cinq ça fait cinq pour mille, zéro cinq pour cent ça fait cinq pour mille

- Ça fait 500 pour 100 000.

- Ça fait donc 500 pour 100 000 on peut (rire, bras qui mime une courbe de proportionnalité, preuve que les compétences mathématiques fondamentales sont acquises)

- C'est au-dessus du taux d'incidence.

(simultanément avec le journaliste) Cinq mille pour un million (rire devant sans doute signifier que la proportionnalité est une compétence qu'il maîtrise parfaitement et qu'il trouve, du coup, évidente)

-  C'est au-dessus du taux d'incidence.

- Oui mais c'est c'est tout à fait euh normal.

-  Ça veut dire que le virus circule dans les écoles. Et largement.

C'est ici que le ministre est sommé implicitement par le journaliste de faire un lien entre ces résultats et la réalité des (non) mesures prises à l'école. Heureusement car on aurait peut être eu droit à la suite de la leçon de proportionnalité qui aurait pu être infinie ( 50 000 pour 10 millions etc.). 

On voit donc dans cet échange que le ministre montre des capacités de calcul tout à fait au point. Mais dans ce cas précis, les calculs concernant le taux d'incidence devraient l'amener à parler des conséquences réelles du taux d'incidence élevé. Or il préfère essayer de déconnecter totalement les nombres avec la réalité que ceux-ci incarnent. 

Les tests dans les établissements scolaires devraient servir à autre chose que fournir des occasions au ministre de briller en société en étalant ses compétences mathématiques (ceci dit, il s'agit du programme de l'école primaire). Mais sachant qu'il a été capable d'économiser plusieurs centaines de millions d'euros sur le budget de l'année 2020 (2) nous ne pouvons nous étonner de sa réticence à investir autre chose que des mots. 

Nous voyons donc dans cet échange que le ministre dispose des outils (les tests et la proportionnalité) mais qu'il se refuse de les utiliser de façon raisonnée. Et même lorsque le journaliste essaie de le pousser à raisonner sérieusement il se refuse à cet exercice en feignant qu'il s'agit d'un simple jeu de calcul mental. Dans le langage familier on appelle ça "jouer au con".

Il feint donc de voir autant de lien entre les résultats de tests et la situation sanitaire dans les écoles que Jean-Eustache en voit entre le tournevis et les vis branlantes. La différence étant que Jean-Eustache n'est pas ministre de l'Education Nationale et que par conséquent la seule chose qu'il risque d'abîmer est le vase en cristal ramené de son voyage à Prague en 2002 et prenant la poussière sur cette étagère depuis bientôt 19 ans.

Un médecin qui mesurerait la température corporelle de votre enfant et qui, après avoir lu "40°C", en tirerait pour seule conclusion que c'est entre 39 et 41 puis vous renverrait chez vous sans aucune autre information ferait preuve du même raisonnement. Quelle serait votre réaction? 

Il a fallu donc que M Bourdin change de registre et qu'il formule explicitement le problème pour que le ministre daigne feindre d'avoir compris. Donc : "Ça veut dire que le virus circule dans les écoles. Et largement."

A ce moment-là, on se dit que le ministre est coincé et qu'il devra bien se mettre à raisonner en lien avec la réalité. Mais ce serait encore une fois mésestimer ses capacités de raisonnement étanche au réel. Voici ce qu'il nous dit :

"Les enfants qui sont contaminés, la plupart du temps quand on remonte la chaîne de contamination, c'est pas du tout à l'école qu'ils se sont contaminés, ils se sont contaminés en famille. C'est plutôt qu'ils peuvent éventuellement contaminer à l'école quand ils arrivent de leur famille."

Concernant la première phrase, cela fait des mois que les enseignants demandent sur quelles études se base le ministre pour tenir de telles affirmations. Puis la deuxième phrase vient tout simplement démentir la première en affirmant que les enfants "peuvent contaminer à l'école".

S'ils contaminent à l'école c'est bien la preuve que d'autres enfants sont contaminés à l'école. 

Ce que fait le ministre dans cet exercice où il excelle, c'est du raisonnement dans le vide. Il raisonne mais se refuse d'en tirer un quelconque enseignement réel. Il utilise des compétences mathématiques, la technologie des laboratoires, en feignant que tout ceci n'a aucun rapport avec le lieu, les personnes et les conditions de travail ou d'études de ces dernières. Les résultats des tests n'auraient aucun lien avec la réalité de la situation sanitaire. 

La cohérence est donc complète avec sa vision de l'école du futur : une école où l'on apprendra à déchiffrer (car lire c'est déjà se poser des questions d'un niveau supérieur), calculer (ou plutôt apprendre les techniques opératoires sans aucune visée d'application de ces techniques autres que les plus basiques : acheter, vendre...). Si nos élèves sont voués à avoir un niveau de raisonnement tel celui montré par le ministre au cours de cet entretien, nul doute qu'on se dirige vers une société idiocratique. Mais qu'on se rassure. Ces capacités de raisonnement ne disparaitront pas complétement. Elles seront simplement réservés à l'élite qui se les transmettra par d'autres voies que l'enseignement public. Celui-ci fournira donc ce pour quoi il sera programmé : une populace incapable de faire un lien entre la réalité de sa situation et la réalité des forces en jeu ainsi que les rapports de domination-subordination entre elles.

Résultat de la lutte des classes : KO technique pour les classes laborieuses.

Mais comment compte s'y prendre le ministre? Comment soumettre les enseignants? Comment leur faire accepter une telle école?

La solution est extrêmement efficace : division du corps enseignant et surveillance généralisée. Punitions éventuelles pour les récalcitrants. 

Cette question a été traitée dans un billet précédent mais en voici les principaux éléments :

-  Création de cadres ou pseudo-cadres intermédiaires attirés soit par de la reconnaissance symbolique, soit par des primes monétaires. Ces cadres (directeurs d'écoles avec un statut de supérieur hiérarchique, tuteurs etc.) seraient chargés de former les enseignants aux "bonnes pratiques" pédagogiques (celles illustrées par le ministre, basées sur les fondamentaux) mais aussi de veiller à la bonne mise en œuvre de celles-ci en surveillant-évaluant ceux-là.

- Tout ce beau monde serait incité à ne pas s'écarter du droit chemin par une précarisation bien ordonnée (suppression du principe d'équité et de transparence dans les opérations de mutation; suppressions de statuts pérennes des labels REP et REP+ qui deviendraient des contrats renouvelables tous les 3 ans...ou pas ; revalorisations liées au "mérite"...)

Ces dix derniers jours nous avons même pu assister au début du déploiement de ces mesures.

Tout d'abord, la semaine dernière, une loi a été votée (loi Rilhac) qui donne aux directeurs d'école une autorité fonctionnelle. Rien n'est précisé concrètement sur ce que contiendrait cette autorité. Mais ce qui peut nous donner un indice c'est le fait que l'amendement voulant rajouter la phrase : "Il n'exerce pas d'autorité hiérarchique sur les enseignants de son école" n'a pas été adopté. Reste donc cette notion floue d'"autorité fonctionnelle" qui sera par la suite précisé dans le réel par des décret ou des instructions académiques. Sachant que le fameux Grenelle de l'éducation préconisait dans ses conclusions du mois de janvier de donner aux directeurs d'école un statut de supérieur hiérarchique sur les enseignants pouvant les évaluer ou même les recruter, il faut être doté d'une naïveté déconcertante doublée d'une fantastique inconscience politique pour prétendre ne rien voir venir. Pourtant, certains syndicats enseignants applaudissent des deux mains. Je demande donc du fond de mon texte à leurs adhérents ou militants de réfléchir aux conséquences réelles de tels actes. Si vous visez une des rares places au soleil dans ce futur système de surveillance ultra hiérarchisé, sachez bien qu'il n'y en aura pas pour tout le monde. Même si, bon prince, je vous laisse volontiers la mienne, n'ayant pas envie d'avoir de soucis avec ma conscience. 

Ainsi, nous pouvons apercevoir les contours de l'école rêvée par M Blanquer : rabougrie et centrée sur les fondamentaux, n'offrant plus aucune possibilité de fournir aux élèves des outils d'émancipation effective, réservant comme unique perspective pour les enseignants la possibilité de surveiller leurs propres collègues, plaire à l'hiérarchie et gravir quelques échelons minables pour obtenir une reconnaissance symbolique censée compenser la perte du pouvoir d'achat. Censée aussi compenser la perte du statut de concepteur et d'expert en didactique et pédagogie. Car bien entendu, les fameuses bonnes pratiques seront livrées clés USB en main par des logiciels et l'intelligence artificielle.

Pour finir, je repose ma question rituelle : que faire face à tout cela?

S'en réjouir comme certains? Désespérer et se décourager comme la majorité? Ou bien s'organiser et préparer une riposte à la hauteur des enjeux, lucide et déterminée? Vous l'aurez compris, ce texte œuvre de façon parfois polémique mais aussi la plus sincère possible à convaincre les collègues, parents, citoyens des deux premières catégories à rejoindre la troisième, la seule qui ne fait pas baisser les bras et abandonner la pensée et la raison à quelques élus. Elus par héritage, faut-il encore le préciser. 

1 - Le prénom de cette personne imaginaire a tout de même été modifié. 

2 - Ce texte ayant de lui-même pris une forme pamphlétaire il m'est impossible de fournir des liens prouvant les nombres avancés. Ceci dit, si vous les cherchez, vous ne devriez pas avoir du mal à les trouver. Tout est vérifiable.

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