Chers gens de gauche

La personnalisation de la vie politique n'a pas l'air de s'arrêter. Ceux-là mêmes qui d'ordinaire la dénoncent, s'y engouffrent dès que l'odeur enivrante des campagnes (électorales) se fait sentir.

Beaucoup de gens dits "de gauche" s'offusquent en temps normal de la personnalisation de la vie politique. A raison, ils dénoncent l'occultation des débats de fond au profit des débats sur des personnalités. Et pourtant, en ce moment, ils commencent déjà à pencher vers ce terrain-là. Très souvent, leurs arguments ne portent même pas sur les idées ou projets de société portés par ces personnalités (quand ils en ont). Il s'agit surtout de prises de positions stratégiques, purement électoralistes et assumées comme telles, où l'on évoque tantôt le charisme d'unetelle, le côté rassembleur d'untel ou encore la centralité de tel autre .

De même, une large part de ces gens "de gauche" s'oppose à la politique gouvernementale et présidentielle en s'attaquant aux personnalités qui composent la majorité. C'est à travers des accusations d'incompétence, d'ignorance ou parfois même de bêtise qu'on entend démontrer qu'ils ne sont pas dignes de diriger le pays. 

Or, je persiste à dire que des arguments de cet ordre-là sont la plupart du temps faux et contreproductifs. Si le problème relevait réellement de l'incompétence, il suffirait de remplacer ces personnes incompétentes par d'autres. Ce qui étonne est le nombre d'incompétents (considérés comme tels par les gens "de gauche" je rappelle) depuis un certain nombre d'années. Valls, Castaner, Le Maire, Véran, de Rugy, Hollande, Macron... que d'incompétents?! Ce qu'il faut rappeler pour bien comprendre, c'est que ces personnes étaient (ou le sont toujours) convaincues qu'étant à leurs postes, il fallait poursuivre la fuite en avant capitaliste : toujours moins de taxes, de droits de douane, d'impôts des plus riches, de protections sociales, de services publics, de code du travail et toujours plus de libre-échange, de surveillance, de répression... et de phrases creuses sur les valeurs, la démocratie, la liberté et tout ce qui fait la panoplie da "la gauche socialiste" (pour aller vite). 

Mais :

Si les choses dysfonctionnent, ce n'est pas à cause d'une quelconque incompétence mais bien à cause d'une conviction et d'une soumission aux désirs des plus riches. D'une idéologie selon laquelle il n'y aurait pas d'autre chemin que celui fantasmagorique fait de ruissellement ou de l'effort individuel méritocratique (accidentel par définition). Il s'agit d'un abandon pur et simple de l'idée de la société en tant que collectif. Nous ne sommes plus que des individus plus ou moins méritants ayant donc des existences plus ou moins "heureuses".

Si les hôpitaux dysfonctionnent, c'est à cause des choix tout à fait conscients et assumés. 2 De même pour les écoles et tous les services publics. 3

Si on avait saisi cette conviction et cette logique chez François Hollande et son gouvernement on n'en serait peut être pas là. Mais non, on a préféré croire que le gouvernement travaillait pour le bien être de tous mais que c'est uniquement à cause de son incompétence qu'il n'y est pas arrivé. On a cru qu'il allait respecter sa parole du Bourget mais que c'est à cause de sa mollesse et de son manque de caractère (d'où son surnom terriblement trompeur de flamby) qu'il n'y est pas arrivé. Et c'est entre autres aussi pour cela qu'on a pu aller jusqu'à élire un membre de ce gouvernement-là, tant critiqué, mais jamais atteint au cœur du problème. 

Donc, porter une critique basée sur la personne de M Macron et dire qu'il est incompétent c'est tout d'abord le dédouaner de ses vraies responsabilités, et surtout permettre soit sa propre réélection soit celle de quelqu'un comme Edouard Philippe par exemple. 

Revenons maintenant aux propositions électoralistes évoquées au début. Propositions censées nous permettre de "battre la droite" (!). Voilà des gens ("de gauche!") qui n'identifient pas la source du problème, et qui ne cherchent donc pas non plus comment améliorer les choses, mais qui veulent juste "battre la droite" (ou battre Macron...). Une union de la "gauche" qu'ils crient. Mais pour faire quoi? Lorsqu'on voit les différences entre les propositions de EELV, du PS, de la France Insoumise, sans même évoquer le NPA ou d'autres encore, on voit bien de quel chantier il s'agit. Mais peu importe tout cela, il suffit de trouver la bonne personne et on gagnera les élections. 

Mais pour faire quoi? Commençons donc par remettre les idées, les propositions au cœur du débat. Quelle orientation veut-on donner à la société? Quelle place pour la solidarité? Quelle place pour l'écologie? Comment impliquer les habitants dans la vie publique pour qu'enfin ils méritent vraiment le nom de citoyens? Quelle orientation pour l'économie? 

Que Taubira ait le charisme ou que Mélenchon ait l'expérience sont des choses très secondaires. 

Même la France Insoumise y va de son refrain. Eux qui prétendent (à juste titre!) avoir un projet cohérent avec l'Avenir en commun. Eux, qui font partie des rares à placer les débats souvent sur le fond et pas sur la forme. Eux qui dénoncent justement le parti pris médiatique en faveur du capital et les attaques sournoises dont ils sont l'objet. Eux qui justement dénoncent la personnalisation à outrance. Ils s'engouffrent dans ce marécage et ne parlent (presque) plus que du candidat potentiel. Au lieu de tenir, de refuser de rentrer dans ce jeu stérile, de remettre leur projet sur le devant de la scène médiatique, et bien ils disent attendre la décision de M Mélenchon. 

C'est l'Avenir en Commun et ce qu'il y a dedans qui devrait être le seul sujet défendu par les insoumis en vue de 2022. Pour le faire connaître, partager, débattre, se l'approprier, le modifier, l'approuver et finalement le porter au pouvoir. Au lieu de ça, en ce moment, ils ne parlent que de la décision qui doit tomber fin octobre et qui ne concerne aucunement le projet mais une personne. 

Alors on nous dira que telles sont les règles, tel est le jeu médiatique etc. Mais en faisant cela on permettra justement aux adversaires médiatiques de taper sur une cible unique et occulter les propositions. Puis surtout, on montre qu'on ne croit pas vraiment à la force des idées ni à l'intelligence collective mais au charisme d'une personne. Et une personne, quelle qu'elle soit, est plus facile à calomnier qu'un projet cohérent et nécessaire.

J'ose espérer qu'ils en sont conscients.

Alors chers "gens de gauche", puisque vous vous dites proches du peuple, le but ne devrait pas être de charmer les gens le temps d'une élection mais bien de les faire adhérer à une vision de société. Pour ce faire il ne faut pas mettre sur la table uniquement un nom ou un visage mais des convictions. Celles des dirigeants actuels pour les dénoncer en ce qu'elles sont réellement. Puis les vôtres, en ayant le temps et la volonté de les expliquer et de les approfondir au contact de la population.

Et surtout, n'ayez pas peur d'être radicaux. Le temps s'y prête et la situation sociale, sanitaire, écologique et économique l'exigent. Des penseurs en ont emprunté le chemin. Et la demi-mesure, on sait ce que ça donne.

 

 

 

1- Voir "l'analyse" de Thomas Guénolé dans Marianne où l'on sent son attachement à un vrai projet politique. Normal, il est politologue :

https://www.marianne.net/agora/humeurs/taubira-montebourg-ruffin-quel-candidat-pour-la-gauche-en-2022

Voir ce qu'il disait deux ans auparavant sur la personnalisation de la vie politique est cocasse :

https://www.humanite.fr/thomas-guenole-lantisocial-un-projet-de-demolition-de-notre-modele-social-652594

2- Voir ce documentaire édifiant, "L'hôpital à fleur de peau"  de Cyril Denvers et Pierre Duyckaerts

https://www.publicsenat.fr/atom/448015

3- Sur la politique de l'Education Nationale voir ce billet, par exemple :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/160920/lecture-merite-et-autres-diversions

 

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