Les enseignants sont-ils des citoyens éclairés?

Dans cette période chaotique les enseignants se sentent maltraités. Que peuvent-ils faire pour (re)trouver le sens de leur métier? Où nous mène le chemin emprunté par nos dirigeants et leurs décisions ont-elles une quelconque cohérence? Tenter de répondre à ces questions peut permettre de structurer la riposte et les revendications.

La rentrée approche et comme d'habitude elle ne sera pas comme les autres. Un nouveau confinement entre en vigueur que certains affublent d'un préfixe d'autres d'un chiffre. Quant à moi, j'opterai pour des adjectifs saisonniers. Ainsi, dans ce texte, les confinements deviennent printanier et automnal. Je trouve ça joli et le reste ne l'est pas vraiment. Il ne nous restent que les mots pour rendre la réalité jolie et le gouvernement lui-même ne va pas beaucoup plus loin que moi au niveau des investissements. Au-delà des discours et vocabulaire ministériels et médiatiques, tentons d'analyser la réalité. 

Les choix en temps de crise sanitaire

Depuis le mois de mai et la réouverture des écoles après le confinement printanier, le gouvernement avec l'appui médiatique habituel s'est efforcé de démontrer la place particulière des enfants dans tout ceci. Il s'agit depuis lors d'affirmer sans relâche que les enfants ne peuvent être touchés par des formes graves du Covid-19 et qu'ils ne peuvent pas transmettre ce virus à leur entourage. Le premier point semble ne pas poser de problèmes. Le second, au contraire, est source de discours contradictoires. Le gouvernement et les médias ont soigneusement sélectionné les études médicales à mettre en avant ainsi que celles à occulter. L'exemple le plus évident s'est produit au mois d'avril où l'étude portant sur un seul enfant avait été médiatisée à outrance . Depuis d'autres études ont été réalisées et on peut dire que les résultats ne sont pas unanimes .

Mais à chaque fois, l'impression est que le gouvernement cherche à adapter les études scientifiques à ses propres décisions et non pas l'inverse. Dans la multitude d'études seules sont mises en lumière celles qui permettent de justifier une décision gouvernementale. Parfois des arguments d'autorité purement politiques et arbitraires suffisent. Et quand cet arbitraire commence à être trop évident la stratégie et les injonctions peuvent effectuer des virages à 180 degrés avec un aplomb déconcertant.

Depuis le début, il s'agit d'un choix, celui de permettre à l'économie de fonctionner. L'école doit pour cela accueillir tous les élèves. Le problème est qu'on le fait à moindre frais, sans aucun investissement pour cela. Tout est basé sur des incantations sur la non-contagiosité des enfants, l'efficacité des masques en tissu et le respect de la distanciation "quand c'est possible". Mais aussi sur le portefeuille des parents qui devront débourser entre 20 et 30 euros mensuels supplémentaires par enfant. Ce dernier fait n'empêche nullement M Macron d'insister sur le fait qu'il s'agit depuis le début de protéger les plus pauvres d'entre nous. Brave homme. 

Les chemins de la prolétarisation

Le monde enseignant s'indigne de cette impréparation et de cet arbitraire. Ceux-ci sont juste inévitables puisque le plus important est justement de permettre  à l'économie de fonctionner.

Mais il y a plus grave que cela. Le Grenelle de l'éducation s'ouvre en grande pompe ces jours-ci. Présenté par M Blanquer comme une réponse au malaise des enseignants. Les revendications salariales sont connues. Mais M Blanquer préfère éluder ces questions avec son enveloppe magique qui ne cesse de rétrécir et se focaliser sur les contreparties qui risquent, elle, de grossir considérablement. 

Si nous sommes un tant soit peu lucides, nous devons être conscients qu'attendre une quelconque reconnaissance réelle ou compréhension de la part de M Blanquer revient à espérer un miracle qui ne viendra pas.

C'est vrai que ça interpelle d'entendre M Blanquer déclarer, dans le dossier de presse du Grenelle de l'éducation, que les enseignants  "accomplissent chaque jour le métier le plus essentiel : former des citoyens éclairés et libres de penser". Là, il est hors de la réalité et se situe clairement dans une communication par antonymes. Un peu comme lorsque Monsanto prétend "défendre la terre" dans ses publicités. 

La question qu'on devrait se poser avant toute autre considération est la suivante : M Blanquer considère-t-il que les enseignants sont des citoyens éclairés et libres de penser? Au vu de ses paroles et surtout de ses actes on pourrait difficilement répondre par l'affirmative. Les orientations imposées par ce ministre vont à l'encontre de nombreuses études et analyses des sciences de l'éducation. A l'encontre aussi des volontés des enseignants. La liberté pédagogique commence à être un lointain souvenir depuis que le recentrage sur les fondamentaux a pris la place qu'il a aujourd'hui. Rarement un ministre n'a autant fait unanimité contre lui. 

Ce ministre est également proche de l'Ifrap 4, cet "institut" libéral au service de la destructions des services publics. Il a été membre de l'Institut Montaigne et de l'association Agir pour l'école et aujourd'hui il veut imposer les méthodes prônées par ces structures à l'ensemble des enseignants au détriment de la liberté de ceux-ci. Le but de ces organismes est connu et assumé. Et ce n'est pas la défense des services publics. Ce serait plutôt le contraire.

Que peuvent faire les enseignants là-dedans? Réclamer une augmentation? Mais si dans un avenir proche leur fonction se résumera à inculquer les fondamentaux sur la base d'une méthode unique préparée par "Agir pour l'école", cette augmentation se justifie-t-elle? Pas si sûr. Si le but est de former de futurs employables adaptés au marché du travail et à la société de consommation, les enseignants peuvent se débarrasser de leur capacités de réflexion et de pensée. Celles-ci ne seront plus leur outil de travail. Ils ne seront plus que de simples administrateurs de tâches décidées par des promoteurs du capital.

On assiste donc à une prolétarisation accélérée du monde enseignant. Non seulement du fait de la diminution des salaires. Celle-ci représentait deux fois le salaire minimum pour un nouvel enseignant il y a 40 ans. Aujourd'hui nous sommes à 1,2 Smic. L'évolution n'est donc pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est la détermination de ce gouvernement à transformer structurellement l'Education nationale et le métier des enseignants. Ce à quoi on ne s'attendait pas est qu'ils arrivent à justifier ces salaires bas par la transformation du métier lui-même. 

On a déjà privé les enseignants de salaires correspondant à leur qualification? Très bien. Il ne reste plus qu'à les priver de leur outil de travail en rendant celui-ci inopérant et donc inutile. Plus besoin de penser, élaborer des séances, réfléchir sur la façon de remédier aux problèmes... Tout cela est déjà tout prêt à être administré et pensé en amont par d'autres. Ainsi, depuis 3 ans, s'appuyant sur les organismes cités plus haut mais aussi une partie des (neuro)sciences, le ministre s'applique au quotidien à "moderniser" le métier enseignant. Et il ne s'en cache pas. 6

Comme cela ne va pas en s'arrangeant, les intelligences artificielles sont destinées à être la nouvelle trouvaille dans cette voie de modernisation. Sachant d'une part le caractère pharmacologique de ces innovations 7 et connaissant d'autre part le modèle de société prôné par M Blanquer et ses amis, on ne peut pas s'attendre à autre chose qu'à une simple accentuation des tendances déjà observées 8. Tendances qui peuvent nous mener très loin dans la prolétarisation du monde enseignant 9 voire sa disparition.

Reposons donc la question : que peuvent faire les enseignants là dedans? Face à une telle détermination et de telles visées idéologiques peut-on s'attendre à être écoutés et compris. Ne s'agit-il pas d'un jeu de dupes où les dupes ne seraient que d'un seul côté de la table? 

Continuer de "négocier" et dénoncer les décisions gouvernementales sur la base de revendications aussitôt jugées comme corporatistes par le monde médiatique, lui aussi en pleine prolétarisation 10? Ou bien tenter de révéler que les enjeux ne concernent pas uniquement les enseignants, leur portefeuille et leurs conditions de travail, mais bien la société tout entière. Qu'il ne s'agit pas de "préserver" l'école mais bien d'y apporter des changements structurels (qui iraient dans un tout autre sens que celui imposé par nos dirigeants) ayant pour but l'émancipation effective et la formation de citoyens éclairés et libres de penser. Pour cela un débat doit être imposé à la société tout entière. Une définition claire doit émerger sur ce qu'est un citoyen éclairé. Si la liberté consiste à travailler et à consommer ou s'il y a autre chose. 

 Exiger donc une réappropriation de notre outil de travail qui est notre capacité de penser. C'est celle-ci qui nous est niée ainsi qu'à tant d'autres domaines accaparés par le capital et sa logique du marché. C'est celle-ci qui doit être remise au centre des débats y compris au sein du monde enseignant lui-même.

L'école est-elle juste une structure de maintien de l'ordre dont le but est de s'adapter à la loi du capital et de former des citoyens employables ou bien autre chose est envisageable?

 

1 - Que la taille de l'échantillon n'ait pas soulevé des questionnements est tout à fait parlant. Voir par exemple ici (mais l'info avait été reprise quasi-unanimement) :

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-les-enfants-transmettraient-peu-le-virus-selon-une-etude-sur-un-cluster-en-haute-savoie_3925839.html

https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/les-enfants-transmettraient-peu-le-coronavirus-apres-etude-d-un-cluster-en-haute-savoie_2124179.html

 2 - Voir par exemple quelques études citées dans cet article du JDD (dont il faudrait peut être décortiquer l'analyse) mais il y en a de nombreux autres :

https://www.lejdd.fr/Societe/Sante/les-enfants-sont-ils-peu-concernes-par-le-covid-19-comme-laffirme-le-ministre-de-la-sante-3992783

3 - https://www.ouest-france.fr/sante/masques-de-protection/les-masques-en-tissu-ne-protegeraient-pas-assez-les-enseignants-6969673

 

4 - http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/05/11052020Article637247793272742622.aspx

5 - Institut Montaigne et Agir pour l'école représentent le capital qui tente d'infiltrer l'éducation nationale et réussit à le faire. Voir ce dossier par exemple :

https://rennes.snes.edu/IMG/pdf/dossierblanquerre_seaux-pdf.pdf

6 -  Voir par exemple https://www.snuipp.fr/system/resources/W1siZiIsIjIwMTgvMDEvMTUvMzM3MWdnOHJ3OV9MX0h1bWFuaXRfbmV1cm9zY2llbmNlcy5wZGYiXV0/L%27Humanit%C3%A9%20neurosciences.pdf

Ou encore ici :

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/08/30082019Article637027476234427248.aspx

7 - Les travaux de Bernard Stiegler sont très éclairants de ce point de vue. Voir par exemple :

http://www.arsindustrialis.org/pharmacologie-de-lidentit%C3%A9-num%C3%A9rique-pr%C3%A9sentation-de-lactualit%C3%A9-dars-industrialis

8 - Voir comment s'introduisent ces technologies dans l'Education nationale :

https://blogs.mediapart.fr/amelie-hart-hutasse/blog/130220/big-blanquer-watching-you

9 - Dès 2001, l'OCDE imaginaient différents scénarios pour l'école du futur. Lire cela peut faire froid dans le dos :

http://www.oecd.org/fr/education/scolaire/1840081.pdf

10 - https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/300920/journalisme-liberte-sous-controle

 

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