COVID 1 an, le temps de devenir grand

La crise actuelle n'est ni sanitaire, ni économique, ni écologique, ni démocratique. Elle est tout cela en même temps ; elle est systémique. Pour en sortir et éviter des répliques plus graves encore, nous devons aller bien au-delà des médicaments et des vaccins. Nous devons revoir notre rapport au monde, vivre avec la nature et ses limites dans une conscience nouvelle.

un an de crise et si peu de résultats, pourquoi ?

Après un an de "crise COVID", d'"épidémie", de "confinements" en "couvre-feu", de la nécessité de l'"immunité collective" à celle de se faire vacciner, de variants en recombinants, bien malin qui pourrait dire combien de temps l'exceptionnel va encore perdurer.

Malgré des restrictions majeures de libertés - de circuler, de se rassembler, de voir sa famille ou ses amis n'importe où et à n'importe quelle heure - l'absence de résultats est patente après des mois d'expérimentations diverses et variées complètement inimaginables dans ce que l'on pourrait désormais appeler l'"avant COVID". Et si ce surplace s'expliquait par une erreur fondamentale d'analyse ? Et s'il y avait méprise sur la nature de la crise, immédiatement et quasi unanimement qualifiée de "crise sanitaire" ? Alors les outils et les décisions déployés pour en sortir seraient depuis le début inadaptés, expliquant la succession d'échecs vécus.

la "crise du covid" n'est pas une crise sanitaire comme on nous le rabâche depuis début 2020.

C'est une crise systémique découlant, d'abord, de la pression infernale que met l'homme sur la nature pour satisfaire une consommation démesurée et en croissance perpétuelle. Quand le vivant - chauve-souris, pangolin ou tout autre animal mystérieux - ne trouve plus de place dans le grand puzzle des espèces, quand la destruction massive des habitats naturels (expansion urbaine, bétonisation, exploitation intensive des ressources, ...) conduit à la superposition de mondes qui ne devraient pas cohabiter, les équilibres naturels ne tiennent simplement plus. Or l'homme fait partie de la nature et du vivant mais, engagé dans une course folle vers on ne sait quoi, il l'a complètement oublié.

C'est une crise systémique dérivant, ensuite, d'un ultralibéralisme qui comprime sinon supprime tout ce qui n'offre pas de rentabilité financière à court terme : stocks de masques, de médicaments ou de matériels critiques ne servant que très rarement, moyens humains et matériels dans les hôpitaux, l'éducation, la recherche, ... Les "optimisations", les "réformes structurelles" ont été telles que la structure elle-même de ces "services publics" - par définition hors du marché car vitaux et / ou profitables à la société dans son ensemble - est mitée, attaquée en profondeur, inapte à tout événement sortant de l'ordinaire. Ne plus avoir ces filets de sécurité au service du commun est pour le moins problématique à une période où les crises s'enchaînent de manière inédite. L’État est désarmé, inefficace, impuissant car il a lui-même, par pure idéologie, organisé ce démantèlement ces vingt dernières années. Les entreprises sont elles aussi impactées puisque l'hyperspécialisation (mondialisation), la chasse aux coûts fixes et le culte du profit facile (financiarisation) les rendent finalement extrêmement fragiles et dépendantes. Le public comme le privé sont ainsi mis à l'arrêt puisque leur fonctionnement permanent en conditions limites ne sait tolérer le moindre grain de sable.

Partant de ce constat - le virus est le révélateur et non la cause de nos maux - comment dès lors espérer sortir de la crise en la considérant sous le seul jour sanitaire ? Comment oser vouloir "repartir comme avant" le plus rapidement possible ? Si "retourner aux jours heureux" c'est raviver l'appétit dévorant d'un monstre engloutissant bien plus que ce que la nature peut lui offrir sans avoir les moyens de nous protéger de nos propres excès, nous sortirons de cette crise pour replonger très vite dans une autre plus grave encore.

Ce que vient matérialiser le COVID est d'ailleurs assez ironique. La Terre hurle depuis des années sa douleur avec des événements extraordinaires de plus en plus fréquents et spectaculaires, mais c'est finalement un tout petit virus, quelque chose relevant de l'invisible, qui vient mettre en lumière les conséquences des errances humaines et la faiblesse de sociétés auto-prétendues "modernes", "civilisées", sûres de maîtriser et de façonner le monde à leurs guises. L'emprise totale que l'homme exerce sur la nature lui donne accès à des énergies et à des ressources considérables et, en même temps, il ne maîtrise pas grand chose quand le vivant reprend ses droits. L'homme sait envoyer des robots sur Mars mais il ne sait pas contrôler les maladies nouvelles qu'il génère ici-bas. La claque égotique est à apprécier à sa juste valeur.

cette crise est un point de départ intéressant pour fonder une suite différente s'appuyant sur un nouveau rapport au monde, à la nature et à la vie.

Partons de nos habitudes, de notre quotidien en le questionnant simplement. Remettons en cause, en ces périodes inédites, la multitude d'automatismes dépourvus de conscience qui nous animent chaque jour.

- Est-il normal de mettre en mouvement 1500 kg pour en déplacer 70 (voiture avec une personne à bord) ?
- D'acheter et de jeter du plastique non recyclable tous les jours ?
- De ne pas s'interroger sur ce que nous ingérons, c'est-à-dire de ce que nous mettons dans notre corps pour le "restaurer" ?
- Est-il normal de chier dans de l'eau potable ?
- De prendre l'avion et de faire des milliers de kilomètres chaque année en brûlant des énergies fossiles ?
- De défoncer des paysages magnifiques à l'autre bout du monde pour extraire des minerais rares permettant de changer de smartphone tous les ans ?
- De renouveler régulièrement sa garde-robe avec des vêtements jetables à bas coûts produits par des enfants dans des conditions sociales, économiques, environnementales souvent désastreuses ?
- ...

Pourquoi occulte t'on ces questions ? Pourquoi devons-nous être dans le mur pour questionner les conséquences de nos actes, de nos choix ?

Parce que nous tenons à un mode de vie ultra-confortable auquel nous ne voulons pas renoncer. Parce que la consommation est vécue comme un acte banalisé alors qu'elle est un acte politique par essence : qui fais-je vivre par mes achats, quel monde coconstruis-je au jour le jour ? Parce que reconnaître que nous sommes responsables de tant de dégâts oblige à une remise en cause radicale de nos manières d'habiter nos vies et d'habiter le monde. Parce qu'il est infiniment plus facile de se défausser sur des "représentants" ou des "dirigeants" qui ne font pas leur job que de se regarder dans un miroir pour appréhender les conséquences de ses actes et décider de changer. Parce que, enfin, penser hors du cadre dans lequel on a été formaté n'est pas toujours évident. Un auteur comme Alessandro Pignocchi mérite d'être découvert pour regarder nos vies avec un recul que l'on a souvent perdu (voir ici pour son blog et ici pour l'ensemble de ses publications).

la solution de demain ne viendra pas d'un gouvernement enfin à la hauteur des enjeux de notre temps.

Nous-mêmes citoyens sommes réfractaires aux changements, même minimes. Nous réclamons un gouvernement qui s'attaque à la crise climatique mais ne sommes pas prêts à voir augmenter le prix des carburants (Gilets Jaunes), à prendre un vélo pour faire moins de 10 km ou à baisser les thermostats d'un degré. Pour tendre vers une neutralité carbone en 2050, la première étape, décidée à l'échelle de l'Europe, est de réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 55% d'ici 2030. D'ici demain donc. Or les "plans d'accompagnement", les "sommets du climat", les "conventions citoyennes" promettent monts et merveilles pour des horizons qui glissent depuis trois décennies. Partant, nos politiciens ne feront rien de réellement significatif dans cette décennie de la dernière chance. Des milliards d'argent public couleront simplement pour colmater les brèches, pour contenir la révolte, pour sauver le système actuel "quoi qu'il en coûte". La crise actuelle l'illustre à merveille. Que de dettes créées, que de milliards gâchés car non investis à temps dans un changement de système qui eût coûté bien moins cher.

le solutionnisme technologique ne résoudra rien lui non plus.

L'enjeu de demain n'est pas la voiture électrique, l'avion à hydrogène, l'intelligence artificielle ou une quelconque innovation de rupture. Car rupture il y a déjà : celle du cycle du vivant, la sixième extinction de masse. Ça n'est plus de demain qu'il faut parler, c'est de maintenant, d'un aujourd'hui critique et fragile. Même si notre monde dit civilisé avance et découvre à grands pas, il faut mettre en perspective quelques échelles de temps. Regarder le calendrier de l'apparition du vivant amène à reconsidérer l'arrogante prétention humaine. La Terre a 4 à 5 milliards d'années et l'homme, le genre Homo, est apparu il y a 2 à 3 millions d'années. La révolution industrielle et la faculté de l'homme à maîtriser des énergies considérables a 200 ans. Elon Musk, qui est prêt à donner cent millions de dollars pour développer des technologies de capture CO2, est sur notre planète depuis 50 ans.

Premières lueurs de printemps en forêt. Le sol a été retourné, aéré. Les graines ont germé. Tout est prêt, l'homme n'a rien fait. © JBM Premières lueurs de printemps en forêt. Le sol a été retourné, aéré. Les graines ont germé. Tout est prêt, l'homme n'a rien fait. © JBM

La nature a "inventé" les arbres il y a environ 400 millions d'années. Dit autrement, en partant non plus d'aujourd'hui mais de la naissance de notre Terre, ces êtres sont le résultat de 4,5 milliards d'années d'évolution et d'expérimentations que l'on sait très diverses. Leur longévité est à mettre en regard du temps dont nous disposons pour éviter des points de bascule irréversibles sur le climat et le vivant : quelques années sans doute, quelques décennies si nous avons de la chance. Aucune technologie permettant de traiter le problème de manière globale ne sera prête à cette échéance.

Les arbres sont beaux, vivants, intrinsèquement écoconstruits, hébergent une foule d'autres vies végétales et animales. Ils sont partout et nous ne les connaissons finalement que si peu. A témoins la foule de publications récentes sur l'intelligence, la communication, la sensibilité de ces grands végétaux. Notre représentation mentale de l'arbre est elle-même souvent erronée, comme l'expliquent des botanistes passionnés (Francis Hallé s'il fallait n'en citer qu'un) : l'arbre n'est pas un système qui tire son énergie du sol, qui "grandit par le bas". Ce qui fait l'essentiel de la masse de l'arbre - le tronc et les branches - provient en fait de l'atmosphère et non du sol : les milliers de feuilles de chaque arbre collectent du carbone gazeux qu'elles vont rendre solides. En somme, et très schématiquement, le bois créé par l'arbre provient "d'en haut" et pas d'"en bas". Nous côtoyons chaque jour, dans une indifférence devenue habitude, des pompes à carbone magiques, gratuites et renouvelables. Comment diantre l'homme pourrait-il faire mieux à coups de milliards ?

la radicalité écologique et la décroissance ne sont ainsi plus des idéologies ou de simples options.

Elles sont une nécessité, fruit d'années d'inaction, d'inconscience, de paresse, de mensonges qui nous obligent à réagir vite et fort parce que nous sommes désormais au pied du mur. L'enjeu d'aujourd'hui est de comprendre que nous sommes à la base un animal, issu d'une aventure naturelle hallucinante, et que nous dépendons très directement des grands équilibres naturels de la vie. La seule porte de sortie raisonnable et durable, immédiatement accessible, est la prise de conscience, individuelle et planétaire, que nous ne pouvons continuer de massacrer ainsi l'environnement, que nous devons changer de système, d'abord pour survivre, ensuite pour vivre mieux. Cette porte de sortie ne demande ni dirigeants, ni technologies de pointe, ni milliards. Elle nécessite conscience, responsabilité, solidarité et un peu de courage et d'optimisme.

un virus bien plus insidieux, dangereux et contagieux que le covid paralyse les hommes. c'est lui qu'il faut combattre.

Le virus le plus répandu dans le monde n'est pas le COVID : ce sont la peur et la paresse qui paralysent notre pouvoir créateur et nos vies d'adultes libres et responsables. Le système actuel tient par ces deux maux. La bonne nouvelle ? Ni médicaments ni vaccins ne sont nécessaires pour ce virus-là. Le changement peut s'opérer très vite : il suffit de se décider à aller de l'avant et de traverser ses peurs !

Chacun de nous peut dessiner le monde à venir : il suffit d'être assez à le vouloir, maintenant et chaque jour, pour ensemble construire une suite aussi belle et intelligente que l'est la nature depuis toujours.


 
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« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus ». Hubert Reeves, 2011.

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