Les contradictions d'E. Badinter peuvent être utiles à la gauche

Quatre jours, il aura fallu quatre jours, et des réactions qui montaient en puissance, pour qu'Elisabeth Badinter tente de se sortir du guêpier où elle s'est elle-même enlisée. Quatre jours pour publier un rectificatif totalement ambivalent.

Quatre jours, il aura fallu quatre jours, et des réactions qui montaient en puissance, pour qu'Elisabeth Badinter tente de se sortir du guêpier où elle s'est elle-même enlisée. Quatre jours pour publier un rectificatif totalement ambivalent.
En effet, dès le jeudi 29 septembre, Marine Le Pen s'est emparée des propos de la philosophe pour les citer laudativement en conclusion de son colloque «Comment redresser l'école de la République?». «Et, pour la première fois, écrit Christophe Forcari dans Libération (30/09/2011), le nom de Badinter a été applaudi dans une réunion du FN.» Cela sans susciter l'indication immédiate qu'il y avait maldonne.

Lundi cependant, l'affaire s'amplifiait: le Grand Orient de France publiait un communiqué dénonçant les propos tenus; des médias comme L'Express, La Vie, La Croix répercutaient les critiques faites. Etc.

A la matinale de France Culture, Pierre Nora s'était montré estomaqué quand un journaliste lui avait lu mon billet. Reconnaissant ignorer la déclaration de son amie, il a néanmoins tenté de la défendre sans trop savoir comment le faire:

Les Matins - Pierre Nora © France Culture

En fait, l'épisode a été doublement comique, tout en se révélant instructif. Comique, car Nora venait d'expliquer, à propos des lois mémorielles, combien il fallait se méfier des «bonnes intentions», aux «conséquences désastreuses». Il avait là un exemple type, mais ne pouvait le dire. De plus, cet historien, d'habitude si policé, a très vite eu des gestes furieux qui intimaient au journaliste d'arrêter sa lecture (celui-ci a fini par l'écourter). Il avait oublié qu'avec le Web, même quand on parle à la radio, des auditeurs disposent maintenant de l'image ! Ce comportement était déjà instructif. Mais, d'une toute autre façon, la rectification ferme de Clémentine Autain l'a été plus encore. A l'excuse présentée: Badinter a voulu déplorer que Marine Le Pen soit la seule à défendre la laïcité, elle a poussé un cri du cœur qui était aussi un cri de raison: «Mais c'est totalement faux». Et elle a fort bien expliqué que la leader frontiste ne «défend» nullement la laïcité mais «stigmatise» l'islam.


Effectivement, prétendre que Marine Le Pen défend la laïcité est «totalement faux». Lundi, en fin d'après-midi, dans une déclaration publiée par le site du Point, Elisabeth Badinter a dû en convenir: «Marine Le Pen n'est pas laïque. Elle a mis la main sur un mot, laïcité, mais elle reste étrangère au combat laïque. Sa laïcité à deux vitesses ne s'appliquerait qu'aux seuls musulmans. Elle veut supprimer totalement l'islam et les musulmans de l'espace public. En réalité, elle habille et maquille les obsessions et les ostracismes traditionnels du FN avec un mot républicain. Je ne suis pas dupe, et je n'ai rien à voir avec ça, ni avec les fachos de Riposte laïque!»

On a envie d'applaudir. Mais, patatras, elle se contredit aussitôt, en voulant expliquer sa prise de position précédente: «Je me bats pour la laïcité depuis 1989, je refuse que des normes religieuses, quelles qu'elles soient, s'imposent à la société; mais j'ai l'impression d'un combat perdu. Le mot est pratiquement devenu tabou, sauf chez quelques personnalités –Mélenchon, Valls... et, hélas, au Front national. C'est cette situation absurde que j'ai voulu dénoncer.»

Donc à peine Marine Le Pen a-t-elle été rejetée de la laïcité qu'elle s'y trouve réintégrée, avec l'ensemble du Front National. Il y a là un problème de logique élémentaire. L'oxymore est valable en poétique («cette obscure clarté»), mais pas en politique! Quand à Valls et Mélenchon, j'espère qu'ils vont désavouer la proximité dans laquelle la philosophe les met sans s'enquérir de leur avis. De plus, il existe des organisations laïques: la Ligue de l'enseignement, la Ligue des droits de l'homme, la FCPE, l'Union des familles laïques et bien d'autres qui n'ont pas attendu 1989 (et une affaire où un certain islam se trouvait mis en cause) pour combattre en faveur de la laïcité. Même la Libre pensée ne trouve pas grâce aux yeux d'Elisabeth Badinter, sans doute parce que cette organisation est contre le voile intégral et contre la loi l'interdisant dans la rue.

Quant au mot laïcité «pratiquement devenu tabou», une nouvelle fois, on a envie de répondre: «Mais c'est totalement faux.» Il suffit de surfer un peu sur Internet pour savoir que, chaque jour, il y a des articles de presse, des blogs, des conférences ou réunions publiques où il est question de laïcité. Comme universitaire spécialisé dans cette question, je tente de référencer ces diverses manifestations, et je n'y arrive absolument pas, je suis complètement débordé.

Elisabeth Badinter s'enferre dans ses contradictions. Elle aurait mieux fait de s'en tenir à «Marine Le Pen n'est pas laïque», quitte à convenir qu'elle avait fait une erreur. Personne n'est infaillible. Malheureusement, si elle reprend d'une main ce qu'elle a accordé de l'autre, c'est sans doute pour les raisons que j'ai expliquées dans ma première Note. Là se niche la logique de ses propos illogiques.
Marine Le Pen est le contraire d'une ou d'un laïque. Cela pour les raison données par Elisabeth Badinter II (versus E. Badinter I et E. Badinter III). Mais aussi, structurellement, parce que la leader frontiste défend l'idée d'un ordre anthropologique immuable devant s'appliquer à toute la société. C'est pourquoi elle est contre des changements en bioéthiques ou contre les droits des homosexuels. Marine Le Pen est pour des mesures répressives, qu'elle masque du nom de laïcité, elle est fondamentalement contre les libertés laïques. C'est cela qu'il faut dire haut et fort face au Front National, et non prétendre que nous vivrions «une situation absurde» où, sauf rares exceptions, le FN serait le seul lieu où la laïcité ne serait pas «taboue».

La faillite intellectuelle d'Elisabeth Badinter constitue un avertissement pour toute la gauche. Elle comporte, en effet, plusieurs leçons. Rapidement, car ce sont des choses sur lesquelles il faudra revenir, il est possible d'en indiquer trois.

La première leçon est l'aveuglement médiatique. La plupart des manifestations concernant la laïcité, et qui contribuent à la faire vivre au quotidien, n'ont aucune visibilité médiatique, et c'est pourquoi la philosophe les ignore. Mais elle n'est pas la seule: témoins toutes les personnes qui ont trouvé logique qu'elle déplore... une situation qui n'existe pas. Cette réduction de la réalité à l'actualité médiatisée est fallacieuse et susceptible de provoquer de nouvelles formes (douces) de totalitarismes. Cela a été, notamment, analysé par l'intellectuel italien Raffaele Simone, dans Le monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard, 2010).

La seconde est que la référence médiatiquement dominante à la laïcité est passée à droite, voire à l'extrême droite. Laïcité falsifiée, mais qui, par la méthode Coué, par un passage en boucle, génère la croyance qu'elle est LA laïcité. La gauche toute entière doit se demander quelle riposte véritablement laïque (et je fais exprès naturellement d'utiliser ces termes) opposer à cette grave dérive.

Cette riposte nécessite, troisième leçon, une clarification et un débat. Il existe actuellement au sein de la gauche des divergences quant à la laïcité, et c'est une situation qu'il faut savoir affronter. Mais ce que les propos d'Elisabeth Badinter nous montrent jusqu'à l'absurde, c'est que si on fuit la clarification et le débat, si on veut imposer une orthodoxie laïque, on finit par citer Marine Le Pen et non la Ligue des droits de l'homme parmi ceux qui défendent la laïcité.

Dans ce débat, je fais une proposition que j'espère clarificatrice. Et si nous nous mettions à promouvoir la laïcité au lieu de prétendre la «défendre»? Si à une laïcité répressive, nous substituions un combat pour les libertés laïques ?


PS : Je voulais d'abord répondre aux commentaires argumentés qui m'étaient faits. Leur très grand nombre et l'apparent rétropédalage d'E. Badinter ont induit cette note. Mais je garde en mémoire bien des remarques et je tenterai d'y répondre dans des notes ultérieures.

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